II
Contraste : – à cette candeur miraculeuse qui, dans la conversation, l’empêchait souvent, à mon grand dépit, de se sentir atteint par l’ironie adverse, s’alliait en lui une subtilité rusée qui donnait parfois de la saveur à ses discours. Il aimait la polémique. À écouter cet homme, on s’apercevait vite qu’il avait beaucoup vagué par nos provinces. En général, il adorait raconter : c’est sur des sujets touchants qu’il exerçait le plus volontiers sa sorte d’éloquence, – car il avait l’attendrissement facile. J’ai retenu de lui maintes relations de ses voyages et force anecdotes hagiographiques, – tous récits vraiment merveilleux par la profondeur du sentiment populaire et l’émotion naïve qui les imprègne. Je me souviens, notamment, d’une vie de Marie l’Égyptienne (de Marie l’Égyptienne et de généralement tous les sujets semblables je n’avais jusqu’alors aucune idée) qu’on ne pouvait entendre sans des larmes. Mais certains de ses récits étaient purement gais, pleins de railleries à l’adresse des moines dépravés.
Souvent je m’étonnais de cette surabondance de paroles et l’attribuais à la maladie ou à la vieillesse.
— Il ne ressemble pas à ce qu’il était autrefois, me dit un jour Versilov ; auparavant il était tout autre. Il mourra bientôt, beaucoup plus tôt qu’on ne pourrait croire.
Je goûtais surtout en lui certaines vues très originales sur les événements de la vie courante. Une fois, il racontait, par exemple, l’aventure d’un soldat en retraite dont il s’était trouvé presque témoin.
Le soldat, ses années de service achevées, rentra au pays : or il lui était désormais insupportable de vivre parmi les moujiks, et lui-même déplaisait aux moujiks. Le bonhomme perdit la tête de plus en plus, se mit à boire, et dévalisa quelqu’un. Malgré le manque de preuves décisives, on l’arrête, on le traîne devant le tribunal. L’avocat, grâce à l’incertitude de la culpabilité, est sur le point d’enlever son acquittement. Quand tout à coup l’ancien soldat se lève et interrompt l’orateur : « Non, attends, cesse de parler. » Et il raconte tout « jusqu’à la dernière miette » et se repent devant tous avec larmes. Les jurés, se retirent pour délibérer, puis ils reviennent ; ils prononcent : « Non coupable. » Et l’auditoire de se réjouir. Seul le soldat n’a pas bougé. Il ne comprend rien, il ne comprend pas davantage ce que le président lui dit en le remettant en liberté. Le soldat part enfin et toujours sans rien comprendre à ce qui lui arrive. Il devient pensif, taciturne, ne boit plus, ne mange plus, ne cause avec personne, et le cinquième jour se pend. « Voilà ce qu’il en coûte de vivre avec ses péchés sur l’âme ! » conclut Macaire Ivanovitch.
Cette aventure sans doute est banale et les journaux doivent en relater une foule de pareilles ; mais ce qui me saisit, c’est le ton et, plus que tout, certaines paroles exprimant une façon toute nouvelle de voir les choses. En expliquant, par exemple, comment le soldat revenu aux champs déplaisait aux moujiks, Macaire Ivanovitch disait : « Un soldat, on sait ce que c’est ; – un soldat, c’est un paysan dépravé ». Parlant ensuite de l’avocat qui avait enlevé l’acquittement, il s’exprimait ainsi : « Et l’avocat, on sait ce que c’est, – la conscience de louage. – Ces deux expressions, il les a employées en passant et cependant, elles formulent une conception arrêtée sur ces deux sujets, et, pour ne pas représenter l’opinion de tout le monde, elles ne correspondent que mieux à celle de Macaire Ivanovitch.
— Et comment, Macaire Ivanovitch, considérez-vous le péché de suicide ? lui demandai-je.
— Le suicide, c’est le plus grand péché humain, répondit-il en soupirant. Mais le juge ici, c’est Dieu seul : lui seul connaît tout, chaque limite et chaque mesure. Nous, il nous faut absolument prier pour un tel pécheur. Chaque fois que tu entendras parler d’un péché pareil, avant de dormir prie de toute ta tendresse pour le pécheur.
— Une prière lui viendra-t-elle en aide, s’il est déjà condamné ?
— Qu’en sais-tu ? Plusieurs ne le croient pas, et il ne faut pas que tu les écoutes : ils ne savent eux-mêmes où ils marchent. C’est pourquoi, quand tu prieras avant de dormir, à la fin ajoute : « Pardonne, Jésus, à tous ceux pour qui personne ne prie. » Une telle prière est agréable et efficace. Il faut aussi prier pour tous les pécheurs qui vivent encore. « Seigneur Dieu, sauve tous les impertinents ! » C’est encore une bonne prière.
Je lui promis de prier, – pour lui faire plaisir. Et, en effet, la joie éclaira son visage. Mais je me hâte d’ajouter qu’en pareil cas, il ne le prenait jamais de haut avec moi : il évitait ce ton morigénant et cet étalage d’expérience qui rend les vieillards insupportables à la jeunesse. Il se rendait compte que, s’il avait sur moi la supériorité, contestable, de l’âge, j’avais sur lui celle de la culture.
Par exemple, il parlait très volontiers de la vie du solitaire et il la prisait bien plus haut que celle du pèlerin. Je le contredisais avec chaleur, insistant sur l’égoïsme de ces hommes qui, au bénéfice de leur salut personnel, abandonnent le monde, le frustrant ainsi de leur concours. Tout d’abord il ne comprit pas. Alors je lui développai le tableau complet de l’activité utile d’un savant, d’un médecin, en général de tout serviteur de l’humanité, et le menai ainsi jusqu’à l’enthousiasme, de sorte que lui-même m’interrompait à tout moment pour m’approuver.
— Oui, c’est cela, mon ami ! que Dieu te bénisse, tu penses la vérité !
Mais quand j’eus terminé, il ne souscrivit pas entièrement à ma conclusion :
— C’est cela, soupira-t-il profondément ; mais en est-il beaucoup qui persévèrent dans leur souci du bonheur des autres. L’argent, s’il n’est pas un dieu tout à fait, est un demi-dieu. Et les femmes… Et puis, dans la solitude, l’homme se fortifie pour les œuvres de sainteté. Oui, mon ami.
Cette fois, Versilov était présent.
— Macaire Ivanovitch, interrompis-je tout à coup, m’échauffant outre mesure, vous propagez le communisme, le communisme absolu.
Il eût été en peine de protester contre ce raccourci d’idées peut-être excessif et cette brusque ellipse qui transposait vie solitaire en communisme, – car il ignorait tout du communisme et même l’entendait nommer pour la première fois. J’avoue qu’en l’espèce mon érudition est vague. Mais le peu que je sais, je le lui exposai avec feu. Et je me souviens de l’impression extraordinaire que je produisis sur le vieillard… Il se montra friand de détails historiques : Où ? comment ? qui a dit cela ? C’est là un trait que je crois constant chez les gens du peuple. Une idée générale ne suffit pas à les satisfaire ; ils peuvent s’y intéresser, mais il leur faut autour les détails les plus méticuleux. Dans les détails je m’embrouillai, et, Versilov étant présent, j’en éprouvai de la honte, de sorte que je m’échauffai davantage encore. Et finalement, Macaire Ivanovitch, tout en continuant à ponctuer chacune de mes phrases d’un « c’est ça ! c’est ça ! » attendri, ne comprenait plus rien du tout – c’était visible – à mes explications. Le dépit me prenait, quand Versilov interrompit la conversation, se leva et déclara qu’il était temps d’aller dormir. Après qu’il m’eut reconduit dans ma chambre, comme je lui demandais ce qu’il pensait de Macaire, il sourit gaiement :
— En premier lieu, Macaire Ivanovitch n’est nullement un paysan : c’est un ancien domestique, né de parents en service eux-mêmes. Les domestiques, naguère, passaient pour épouser parfaitement les intérêts de la vie matérielle, morale et intellectuelle de leurs maîtres. Remarque que Macaire Ivanovitch s’intéresse surtout à la vie de la haute société. Tu ne sais pas à quel point l’occupent les événements politiques. Autrefois par des conversations où je mettais aux prises les empires, je le rendais absolument heureux. Il estime beaucoup les sciences et surtout l’astronomie. N’empêche qu’il réalise le phénomène d’un esprit si rigoureusement indépendant qu’on échouerait à rien vouloir y modifier : il a ses convictions, qui, outre qu’elles sont fermes, sont assez claires, et, par surcroît,… judicieuses. Pour ignorant qu’il soit, il est capable d’étonner soudain par l’ampleur de ses conceptions personnelles. C’est un vrai « chemineau », comme l’appelait si gentiment cet Alexandre Siméonovitch contre qui, d’ailleurs, tu te fâches mal à propos. Et, de plus, il ne laisse pas que d’être un peu artiste. Beaucoup de notions originales, d’autres qui le sont moins ; une logique qui parfois boite ; un didactisme trop vague ; de grands élans de sentimentalité. Je ne parle pas de sa naïveté et de sa bonté : ce n’est pas à nous à causer de cela…
On ne s’étonnera pas que j’aie pu, en si peu de temps, connaître assez bien Macaire Ivanovitch, quand j’aurai dit qu’il y avait chez nous quelque chose comme des soirées. Chaque jour, après dîner, la chambre de Macaire Ivanovitch nous accueillait, maman, Versilov, moi, presque toujours Lise, taciturne à son ordinaire, souvent Tatiana Pavlovna, parfois le docteur. À celui-ci j’avais réussi à m’accoutumer, – guère, mais enfin il n’y avait plus de choc. En lui me plaisait une certaine simplicité, sur le tard découverte, et aussi une façon de dévouement à notre famille, si bien que je me décidai enfin à lui pardonner son arrogance professionnelle. Je l’avais décidé à se laver les mains, à nettoyer ses ongles et à porter du linge intact, – lui expliquant qu’il ne s’agissait pas de devenir un maître des élégances, mais que la propreté est indispensable dans la profession du médecin. Souvent aussi Glycère écoutait derrière la porte les récits de Macaire Ivanovitch. Versilov l’appela une fois et l’invita à s’asseoir parmi nous. Cela me plut fort, mais, de ce moment, elle cessa de s’approcher de la porte pour écouter.