III
Il fallait renoncer à le rejoindre… Obéissant à une impulsion soudaine, je me rendis en grand’hâte chez Anna Andréievna.
On m’admit immédiatement auprès d’elle. Sans m’asseoir, je lui racontai franchement la scène qui venait de se passer, celle du « sosie ». Jamais je n’oublierai et ne lui pardonnerai cette curiosité avide et impitoyablement calme dont elle m’écouta, debout aussi.
— Où est-il ? dis-je en finissant. Vous le savez peut-être ?
Elle regarda la pendule.
— Sept heures… Il est certainement chez lui.
— Je vois que vous savez tout. Parlez, parlez, m’étais-je écrié.
— Je sais beaucoup, mais je ne sais pas tout. Naturellement il n’y a pas à se cacher de vous… (Elle me toisait d’un étrange regard, en souriant et comme en calculant des probabilités.) Hier matin il a fait à Catherine Nicolaïevna, en réponse à sa lettre, une formelle proposition de mariage.
— Ce n’est pas vrai !
— La lettre passa par mes mains ; c’est moi qui la lui ai remise.
— Anna Andréievna, je ne comprends rien !
— Il est comme un joueur qui jette sur le tapis sa dernière pièce d’or et qui a dans sa poche un revolver chargé. Neuf chances sur dix pour que Catherine Nicolaïevna n’accepte pas : – il compte sur la dixième chance. Et puis, peut-être était-ce son sosie qui agissait, comme vous le disiez si bien.
— Et vous riez ?… Puis-je croire que la lettre ait passé par vos mains, vous, la fiancée du beau-père ? Faites-moi grâce, Anna Andréievna !
— Il m’a priée de sacrifier mon bonheur au sien… Priée ?… non : cela s’est arrangé assez silencieusement. Seulement j’ai lu tout cela, dans ses yeux. Il était allé à Koenigsberg, chez votre maman, lui demander la permission de se marier avec la belle-fille de Mme Akhmakov ? Rien d’étonnant que, cette fois, il ait choisi sa propre fille pour déléguée et confidente.
Elle était quelque peu pâle. Mais son calme aggravait le sarcasme.
— Savez-vous, et je souris tout à coup : – vous avez transmis la lettre parce que, convaincue que le mariage ne se ferait pas, vous estimiez ne rien risquer dans l’aventure. Évidemment, elle déclinera sa demande et alors… que peut-il arriver ? Où est-il à présent, Anna Andréievna ? m’écriai-je : – chaque minute est précieuse, chaque minute peut déchaîner un malheur !
— Il est chez lui, à la maison, je vous l’ai dit. Dans sa lettre d’hier, par moi remise à Catherine Nicolaïevna, il lui demandait en tout cas un rendez-vous, chez lui dans son appartement, à sept heures du soir précises. Ce rendez-vous, elle le lui a accordé.
— Elle, chez lui ? Est-ce possible ?
— Pourquoi pas. Cet appartement appartient à Daria Onésimovna ; ils pouvaient s’y rencontrer en visite.
— Mais elle a peur de lui… il peut la tuer !
Anna Andréievna se contenta de sourire.
— Malgré la peur qu’il lui inspire, Catherine Nicolaïevna a toujours eu de la vénération pour la noblesse de ses principes et sa supériorité d’esprit. Pour cette fois elle s’est fiée à lui, afin d’en finir. Dans sa lettre il lui a donné sa parole de gentilhomme qu’elle n’avait rien à craindre… Elle a, de son côté, manifesté des sentiments non moins chevaleresques. Il a pu y avoir entre eux joute de courtoisie.
— Oui, mais il y a le sosie ! le sosie ! exclamai-je, puisqu’il est devenu fou !
— Quand elle s’engageait à venir au rendez-vous, Catherine Nicolaïevna ne prévoyait pas cet incident.
Je me dirigeais vers la porte, mais tout à coup revins sur mes pas. Regardant ma demi-sœur bien en face :
— Mais peut-être vous est-il nécessaire qu’il la tue ! criai-je, et je sortis en courant.
Quoique je tremblasse de fièvre, j’arrivai à l’appartement sans bruit, par la cuisine ; à voix basse je dis à la bonne d’appeler Daria Onésimovna ; mais déjà celle-ci arrivait et, muette, attachait sur moi un regard interrogateur.
— Lui…, il n’est pas à la maison.
Mais je lui exposai que je savais tout par Anna Andréievna et que je venais droit de chez elle.
— Daria Onésimovna, où sont-ils ?
— Dans la pièce où vous étiez avant-hier, devant la table…
— Daria Onésimovna, laissez-moi entrer là-bas.
— Ce n’est pas possible.
— Pas là-bas, mais dans la pièce contiguë. Daria Onésimovna, peut-être qu’Anna Andréievna le veut. Si elle ne l’avait pas voulu, elle ne m’aurait pas dit qu’ils sont là. Ils ne m’entendront pas… Elle-même le veut…
— Est-ce bien sûr ?
Elle ne cessait pas de me scruter de l’œil.
— Daria Onésimovna, je me souviens de votre Olia… Laissez-moi entrer.
Ses lèvres et son menton tremblèrent.
— Cher petit, rien que pour Olia… pour ton sentiment… N’abandonne pas Anna Andréievna, cher petit ! Tu ne l’abandonneras pas, dis ? Tu ne l’abandonneras pas ?
— Je ne l’abandonnerai pas !
— Donne-moi ta parole d’honneur de ne pas te précipiter chez eux et de ne pas crier, si je te cache là-bas.
— Sur mon honneur, Daria Onésimovna !
Elle me conduisit par la manche dans une chambre très sombre, plaça une chaise près de la porte (un épais tapis étouffait les pas), m’installa et, par l’hiatus de la portière, me les montra tous les deux.
Elle s’en alla. Je me résignai vite à mon rôle d’espion. Après tout, je surveillais, non André Pétrovitch, mais le sosie, – le sosie qui avait déjà brisé l’icône.