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II

La cloche sonnait une fois toutes les deux ou trois secondes, mais ce n’était pas le tocsin : c’était un allègre carillon… un carillon familier, celui qui sonnait à l’église Saint-Nicolas, à la vieille église rouge, voisine de la pension Touchard. Le soleil d’une fin de journée printanière inonde obliquement notre classe, et, dans l’annexe où, depuis un an, le marchand de soupe me tient à l’écart de la progéniture « des comtes et des sénateurs », moi, le sans famille, j’ai une visite, – la première depuis que Touchard m’hospitalise. J’avais, dès mon entrée, reconnu la visiteuse, quoiqu’elle n’eût rien dit d’abord qui impliquât qu’elle fût ma mère et quoique je ne l’eusse pas vue depuis ce jour où, dans une église villageoise (je dois avoir déjà parlé de cet incident), une colombe avait traversé la nef.

Elle était donc assise à côté de moi, et je m’étonnais qu’elle parlât si peu… Quelques années plus tard, j’ai su qu’à la faveur d’une absence de Versilov, elle était venue à Moscou de son propre mouvement, presque en cachette des gens aux soins de qui elle était confiée, et expressément pour me voir, – absorbant dans les frais de ce voyage le peu d’argent qu’on lui avait laissé… Elle défit un paquet qu’elle avait là : six oranges, plusieurs pavés de pain d’épice et deux pains français. Deux pains français… Je déclarai d’un ton pincé que notre « nourriture » était très bonne et que tous les jours on nous donnait pour notre thé un pain français tout entier.

— C’est égal, mon chéri, dans ma simplicité j’avais pensé : peut-être qu’on les nourrit mal dans cette maison… Ne m’en veuille pas, mon chéri.

— Et Antonia Basilievna (la femme de Touchard) sera froissée. Et les camarades vont se moquer de moi…

— Tu n’acceptes pas… Peut-être que tu les mangeras tout de même.

— Peut-être. Laissez…

Je n’avais même pas touché aux présents : oranges et pains d’épices restaient devant moi sur la table, et j’étais assis les yeux baissés, mais avec un air de dignité grande. Je supputais combien de moqueries je devrais subir des « camarades » dès qu’elle serait partie, et peut-être de Touchard lui-même, – et il n’y avait pas dans mon cœur la moindre tendresse pour elle. J’examinais en-dessous sa vieille robe sombre, ses mains rugueuses, ses chaussures grossières, son visage hâve. Tout son front était rayé de petites rides ; – pourtant Antonia Basilievna me disait, le soir même, après le départ de ma mère : « Votre maman devait être, dans le temps, très jolie. »

Ainsi étions-nous assis, quand Agathe apporta une tasse de café sur un plateau (c’était l’après-dîner, et les Touchard étaient, comme d’habitude, en train de prendre leur café dans le salon). Mais maman avait remercié. (J’ai su plus tard que, dans cette période-là, elle ne prenait pas du tout de café : le café lui donnait des palpitations de cœur.) Les Touchard considéraient qu’ils faisaient preuve d’une extrême bienveillance en tolérant qu’elle me vît : – l’envoi de la tasse de café était donc de leur part une façon d’exploit où se magnifiaient leurs sentiments civilisés et leurs idées européennes. Et, comme par un fait exprès, il fallait que maman eût refusé !

Cependant Touchard, m’ayant fait appeler, m’avait enjoint de montrer à ma mère mes cahiers et mes livres, « pour qu’elle voie ce que vous avez acquis dans mon établissement ». Antonia Basilievna profita de ma présence pour, d’un air vexé et narquois, laisser tomber ces mots :

— Il me semble que notre café n’a pas plu à votre maman.

Muni de mes bouquins et paperasses, je retournai auprès de ma mère. Les enfants « des comtes et des sénateurs » s’étaient réunis dans la classe et nous dévisageaient. Il m’avait plu de me conformer aux instructions de Touchard. « Ceci, c’est les leçons de grammaire française ; ceci, les dictées ; la conjugaison des verbes auxiliaires avoir et être ; voici le cours de géographie, principales villes d’Europe et description de toutes les parties du monde, etc., etc. » Une demi-heure au moins je donnai des explications d’une petite voix égale, les yeux baissés débonnairement. Je savais que maman n’entendait rien aux sciences ni aux lettres ; peut-être ne savait-elle pas lire : – c’est pour cela que mon rôle me plaisait. Mais je ne réussis pas à la fatiguer : elle m’écoutait sans m’interrompre, avec une attention dévotieuse, de sorte que cela avait fini par m’ennuyer et que je m’étais tu. Son regard était triste et quelque chose de plaintif paraissait sur son visage.

Comme elle se levait enfin pour s’en aller, Touchard entra et, d’un air ridiculement grave, s’enquit : « était-elle contente des progrès de son fils ? » Maman balbutia des remerciements. Antonia Basilievna s’était jointe au groupe. Et voilà que maman se mit à les prier de « ne pas abandonner l’orphelin… il est maintenant comme un orphelin… témoignez-lui votre faveur…, » et, les larmes aux yeux, elle les saluait alternativement d’un salut profond, précisément comme saluent les « gens du peuple » lorsqu’ils sollicitent un seigneur d’importance. Les Touchard ne s’attendaient pas à cette manifestation : Antonia Basilievna s’adoucit et, selon toute probabilité, modifia les conclusions qu’elle avait tirées de la tasse de café laissée pour compte. Touchard nous fit son exposé de principes : nulle différence entre les enfants qui sont ici ; ils sont ses propres enfants ; lui, est leur père ; il me met sur le même pied, presque, que les enfants des comtes et des sénateurs, et c’est bien à apprécier, etc. Maman, tandis que les paroles magistrales se déroulent, multiplie les saluts. Enfin, elle se tourne vers moi ; ses yeux sont en larmes. Elle dit :

— Au revoir, mon chéri !

Et elle m’embrasse, – je me laisse embrasser. Il est visible qu’elle voudrait m’embrasser encore et encore, me serrer contre elle. Mais a-t-elle eu honte devant le monde, ou a-t-elle deviné que j’avais honte d’elle ? Ayant encore une fois salué Touchard, elle se dirige rapidement vers la porte. Je reste sur place.

— Mais suivez donc votre mère, dit Antonia Basilievna, il n’a pas de cœur, cet enfant !

Et Touchard hausse les épaules, ce qui veut dire sans doute : « ce n’est pas pour rien que je le traite en laquais. »

Docilement j’étais descendu derrière maman ; nous étions sur le perron. Je savais qu’eux tous nous regardaient maintenant par la fenêtre. Maman s’était tournée vers l’église dont le clocher carillonnait, et elle avait fait trois grands signes de croix. Ses lèvres tremblaient. Elle se tourna vers moi et, impuissante à se contenir plus longtemps, elle prit ma tête dans ses mains et se mit à pleurer.

— Maman, finissez… c’est honteux… ils voient tout cela, de la fenêtre…

Elle se hâta…

— Eh bien, Dieu… eh bien, que Dieu soit avec toi… que les anges célestes te gardent, la Sainte Vierge, saint Nicolas… Mon Dieu, mon Dieu, répétait-elle en s’efforçant de faire sur ma tête le plus grand nombre de signes de croix en le minimum de temps, – mon chéri, mon chéri ! Mais, attends, mon chéri…

Plongeant la main dans sa poche, elle en tira un petit mouchoir quadrillé bleu, au coin fortement noué d’un nœud que vainement elle s’évertuait à défaire.

— Eh bien, c’est égal, prends le mouchoir avec : il est propre, il te servira peut-être ; il y a quatre pièces de vingt kopeks ; peut-être tu en auras besoin ; pardonne-moi, chéri, je n’en ai plus… pardonne-moi, mon chéri.

J’avais accepté le mouchoir.

Je voulais faire observer que Touchard et Antonia Basilievna nous entretenaient confortablement et que nous n’avions besoin de rien ; mais je m’étais retenu et j’avais empoché le petit mouchoir.

De nouveau elle s’était signée, de nouveau elle marmonnait une oraison, et tout à coup elle me salua de ce même salut dont elle avait salué les Touchard, – un salut profond, lent et long ; je ne l’oublierai jamais ! J’avais tressailli tout entier sans savoir pourquoi. Que voulait-elle signifier par ce salut : avouait-elle ainsi, comme l’idée m’en vint beaucoup plus tard, qu’elle fût coupable envers moi ? Je ne sais. Mais, sur le moment, mon impression fut toute de honte : « ils sont en train de me regarder là-haut et Lambert va encore trouver prétexte à me battre. »

À la fin, elle partit… Les oranges et les pains d’épice avaient été engloutis en mon absence par les enfants des comtes et des sénateurs ; quant aux quatre pièces de vingt kopeks, Lambert me les confisqua à l’heure même et à l’instant même. – moyennant quoi il acquit à la confiserie gâteaux et chocolat ; je ne fus pas admis à la répartition.

Six mois s’étaient écoulés. Octobre arriva, tout pluie et bourrasques. J’avais oublié maman. Oh ! alors, la haine, une haine sourde contre tout, imbibait mon cœur. Je continuais de brosser Touchard, – avec un zèle servile qui égalait ma haine… Par un crépuscule triste, je faisais des fouilles dans mon casier, quand je découvris le petit mouchoir de batiste bleue dans le coin où je l’avais fourré naguère. Je le pris, l’examinai avec une certaine curiosité : l’angle avait conservé la marque du nœud et même l’empreinte du petit tas de pièces. Je remis le mouchoir à sa place et donnai un tour de clé. C’était la vigile de quelque fête. Les élèves après le dîner étaient partis en congé ; mais, cette fois, je ne sais pour quel motif, on n’était pas venu chercher Lambert. À cette époque, il me houspillait encore, mais il me communiquait maintes choses, et avait besoin de moi. Toute cette soirée-là, nous causâmes des pistolets de Lepage, que ni l’un ni l’autre n’avions vus, des sabres tcherkesses, de la façon dont on les brandit, et du plaisir qu’il y aurait à constituer une bande de brigands. Puis il avait passé à sa conversation préférée, laquelle roulait sur certain sujet scabreux. Cette fois, elle me parut insupportable, et j’alléguai une migraine. À dix heures nous allâmes nous coucher. J’avais blotti ma tête sous la couverture, et de dessous l’oreiller j’avais retiré le petit mouchoir bleu : – car, une heure auparavant, l’ayant extrait de sa cachette, je l’avais fourré sous mon oreiller. Maintenant je le serrais contre ma figure, le baisais passionnément : « Maman », murmurai-je en me ressouvenant, et je sentais ma poitrine se serrer. J’avais fermé les yeux et je voyais son visage aux lèvres tremblantes ; je la voyais ensuite me signer devant l’église, et je m’entendais lui dire : C’est honteux, on regarde… « Petite maman, maman, une seule fois tu es venue auprès de moi… Petite maman, où es-tu maintenant, ma visiteuse lointaine ? Te souviens-tu de ton pauvre garçon, que tu étais venu voir… Montre-toi, une seule fois encore, fût-ce en rêve, que je puisse te dire combien je t’aime, que je puisse t’embrasser, baiser tes yeux bleus, te dire que je n’ai plus honte de toi, que je t’aimais déjà alors, et que mon cœur souffrait, mais que je croyais devoir me tenir comme un laquais. Tu ne sauras jamais, maman, combien je t’aimais alors ! Petite mère, où es-tu maintenant ? M’entends-tu ? Maman, maman, et te rappelles-tu la colombe au village ? »

— Qu’est-ce qu’il a encore celui-là ? grogna Lambert. Attends, tu vas voir ! Il nous empêche de dormir…

Il sauta à bas de son lit, s’approche de moi et se met à arracher la couverture.

— Tu pleurniches, pourquoi pleurniches-tu ? imbécile, veau ! Tiens, voilà pour toi !

Et il me bat, il me frappe, dans le dos, dans le côté, me fait mal, me fait toujours plus mal et plus mal et… j’ouvre soudain les yeux…

Le jour point. Tout scintille de givre. Je suis assis, recroquevillé plutôt, à peine vivant, roidi dans ma pelisse, et quelqu’un est auprès de moi, me réveille, en m’injuriant et en me travaillant les côtes du bout de sa botte. Je me soulève, regarde : un homme, pelisse d’ours, toque de zibeline. Le visage blanc et rose, où luisent les yeux noirs et d’où des favoris pendent, est pareil à un masque… L’homme s’est penché sur moi : des trous de son nez busqué la buée sort en filets qui s’élargissent. Il parle :

— Sacré bougre d’ivrogne ! imbécile ! tu vas geler comme un chien. Allons, lève-toi ! Debout, brute !

— Lambert ! je pousse ce cri.

— Qui es-tu ?

— Dolgorouki.

— Quel diable de Dolgorouki ?

— Tout simplement Dolgorouki !… Touchard… Celui à qui tu avais planté une fourchette dans la cuisse…

— Ha-a-a, s’écrie-t-il, en souriant d’un long sourire et tâchant de se rappeler (est-ce que, par hasard, il m’avait oublié ?) Ha ! Alors, c’est toi, toi !

Il me remet sur pieds ; et comme, engourdi encore, je titube, il me conduit en me soutenant de la main. Et je parle, je parle sans répit. C’est la joie qui me fait intarissablement bavarder : je suis si content d’avoir rencontré… Lambert ! Ce que j’ai pu lui dire, je n’en sais rien : je devais m’exprimer d’une façon bien précipitée et incohérente. Mais il m’écoutait attentivement et en me regardant dans les yeux… La première voiture que nous rencontrâmes, il l’arrêta, et quelques minutes après, j’étais au chaud dans sa chambre.

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