II
Un soir, deux jours avant ma première sortie, Lise rentra toute troublée : il lui était arrivé quelque chose d’insupportable.
J’ai déjà parlé de ses relations avec Vassine. Elles dataient de Louga. Dans le malheur qui la frappait, naturellement elle pouvait désirer le conseil d’un esprit ferme, tranquille, supérieur, tel enfin qu’elle supposait Vassine. Les femmes ne sont pas très perspicaces dans l’appréciation d’un homme qui leur plaît. D’ailleurs, elle pensait qu’il avait de la sympathie pour le prince. Mais celui-ci, à qui elle raconta qu’elle consultait parfois Vassine, en prit ombrage. Lise fut offensée de cette jalousie et, par esprit d’opposition, persista à fréquenter chez Vassine. Elle m’avoua plus tard, bien plus tard, que Vassine ne lui avait pas plu longtemps : sa placidité perpétuelle, qu’au début elle admirait, finit par lui apparaître assez répugnante. Il semblait très expert aux affaires (il lui a donné quelques conseils bons en apparence, – tous irréalisables). Il était trop infatué de sa sagesse et manquait de tact. Une fois, qu’elle le remerciait de se montrer toujours indulgent envers moi et de parler de moi comme d’un égal, il répondit :
— Ce n’est pas ce que vous croyez… Tout simplement, – je ne vois aucune différence de lui aux autres ; ni plus bête que les intelligents, ni plus méchant que les bons. À mes yeux tous les hommes se valent.
— Comment ? Est-ce que vous ne voyez pas de différences ?
— Oh ! sans doute, chacun diffère des autres par quelque point, mais, à mes yeux, c’est comme s’il n’existait pas de différence entre eux, parce que leurs particularités ne m’atteignent pas. Pour moi tous sont égaux et tout est égal : c’est pourquoi je suis avec tous également bon.
— Et cela ne vous attriste pas ? ne vous ennuie pas ?
— Non. Je suis toujours content de moi-même.
— Et vous ne désirez rien ?
— Si : comment ne pas désirer ? mais guère. Pas même un rouble de plus. Les places et les honneurs valent-ils ce que je vaux ?
Lise m’a affirmé que ce furent ses paroles mêmes. Cependant, il faudrait savoir bien exactement dans quelles circonstances il les prononça.
Peu à peu son indulgence à l’égard du prince (indulgence que Lise se persuada due à cette indifférence systématique bien plus qu’à quelque sympathie pour elle) commença à s’altérer, à se tourner en une manière d’ironie méprisante ; en vain s’en irrita-t-elle. Vassine s’exprimait toujours avec douceur, il condamnait même sans indignation, et déduisait des arguments les plus simplement logiques, la nullité du héros et l’illogisme de cet amour. « Vous vous êtes trompée dans vos sentiments ; l’erreur reconnue, on doit la réparer. »
C’était précisément ce jour-là. Lise, indignée, s’était levée pour partir. Or, que fit cet homme raisonnable ? De l’air le plus noble et le plus sentimental, il lui offrit de l’épouser ! Lise l’appela imbécile et sortit.
Proposer de trahir un malheureux sous prétexte que ce malheureux n’est pas un aigle et proposer cela à la femme enceinte de lui, n’était pas mal, de la part d’un Vassine si supérieur au commun des mortels ! Lise, d’ailleurs, avait compris de la façon la plus claire que la fierté qu’il étalait de ses actes venait de ce qu’il connaissait cette grossesse. Avec des larmes d’indignation, elle courut chez le prince ; celui-ci parvint à être plus saugrenu encore que Vassine. Le récit qu’elle lui fit de l’épisode eût dû le convaincre de l’inanité de sa jalousie ; or il était devenu comme fou. Tous les jaloux sont pareils ! Il fit une scène terrible, et l’outragea tant, qu’elle décida de rompre avec lui toutes relations.
Elle ne put se dispenser de tout raconter à maman ; la glace était rompue. Sans doute, selon leur habitude un instant abandonnée, pleurèrent-elles dans les bras l’une de l’autre. Lise enfin se calma, tout en demeurant très sombre. Elle passa la soirée chez Macaire Ivanovitch sans desserrer les dents, mais attentive à ce qu’il disait. Depuis l’épisode du petit banc, elle se montrait très respectueuse à son égard, encore qu’un peu froide.
Mais cette fois (nous n’étions que nous cinq dans la chambre, – Tatiana n’était pas venue), Macaire Ivanovitch devait donner à la conversation un cours inattendu. Versilov et le docteur s’étaient le matin montrés fort inquiets de sa santé. Depuis quelques jours on se préparait à fêter l’anniversaire, tout prochain, de maman : Macaire Ivanovitch, à ce propos, rappelait l’enfance de maman.
— Comme elle ne marchait pas encore, elle ne descendait pas de mes bras. C’est moi qui lui ai appris à marcher. Je la dressais dans un coin, à trois pas de moi, et je l’appelais, et elle accourait et se jetait dans mes bras en riant et m’embrassait. Je te racontais des histoires, Sophie Andréievna : tu les aimais beaucoup ; pendant deux heures, assise sur mes genoux, tu écoutais. Un jour, je t’emmène dans la forêt, je te mets près d’un buisson de framboisiers et je te fabrique un petit flageolet d’écorce. Nous nous amusons, et au retour à la maison, tu dors dans mes bras. Et une autre fois, elle a eu peur d’un loup, s’est jetée vers moi ; elle tremblait toute, et il n’y avait pas de loup du tout.
— Je me souviens de tout cela ; si loin que je remonte dans ma vie, je retrouve votre affection pour moi, dit maman d’une voix tremblante, et en rougissant.
— Pardonnez-moi, mes enfants, reprit Macaire Ivanovitch après un silence, je m’en irai bientôt. Dans ma vieillesse j’ai trouvé la consolation de toutes les souffrances : je vous remercie, mes amis.
— Assez, Macaire Ivanovitch ! s’écria Versilov : le docteur m’a assuré que vous alliez beaucoup mieux.
Maman écoutait, effrayée.
— Qu’en sait-il, ton Alexandre Siméonovitch ? sourit le valétudinaire. C’est un homme charmant, mais pas plus. Voyons, mes amis, croyez-vous que j’aie peur de mourir ? Aujourd’hui, après la prière du matin, j’ai eu le pressentiment que je ne sortirais plus d’ici. Eh bien, quoi… Dieu soit béni ! Seulement, j’aurais désiré continuer à vous voir tous. Je voulais vous dire quelque chose, André Pétrovitch, mais Dieu saura sans moi trouver votre cœur. Oui, depuis longtemps, nous avons cessé de parler de cela, depuis que cette flèche a percé mon cœur. Et maintenant, en m’en allant, je vous rappellerai seulement ce que vous m’avez promis…
Il avait presque chuchoté les derniers mots.
— Macaire Ivanovitch…, dit Versilov, qui, tout ému, se leva de sa chaise.
Mais le vieil homme continuait :
— Dans cette affaire, le plus coupable devant Dieu, c’est moi : bien que vous fussiez mon maître, je ne devais pas permettre… C’est pourquoi, Sophie, ne te tourmente pas trop. Ton péché, c’est le mien ; tu ne savais pas ; je pouvais te châtier, mon épouse, même à coups de bâton, et devais le faire ; non, je t’ai plainte, quand tu es tombée, tout en larmes, devant moi, et qu’en m’avouant tout tu baisais mes pieds. Il n’y a aucun reproche dans ce que je dis là, ma bien-aimée. Je n’évoque ces choses que pour raviver la mémoire d’André Pétrovitch… mais vous-même, monsieur, vous vous rappelez votre parole de gentilhomme. Le mariage couvre tout. Je vous le dis, devant vos enfants.
Il était très ému et regardait Versilov, attendant de lui un signe d’acquiescement. Versilov, en silence, s’approcha de maman et l’embrassa ; maman s’approcha de Macaire Ivanovitch, et s’inclina devant lui…
Lise s’était levée sans mot dire. Soudain, s’adressant à Macaire Ivanovitch avec fermeté :
— Bénissez-moi aussi, Macaire Ivanovitch, afin de m’aider à supporter une grande souffrance. Demain décidera de mon sort… ; aujourd’hui, priez pour moi.
Et elle sortit de la chambre. J’ignorais encore bien des choses et c’est pourquoi je retournai chez moi tout troublé.
Le lendemain, de toute la journée, Lise ne parut pas à la maison ; revenue le soir assez tard, elle se rendit tout droit chez Macaire Ivanovitch. Je voulais ne pas y entrer pour ne pas les troubler, mais, remarquant que maman et Versilov s’y trouvaient déjà, je les rejoignis. Lise était assise près du vieillard et pleurait sur son épaule, et celui-ci lui caressait les joues en silence, et tristement.
Le prince insistait pour que le mariage se fît dès que ce serait possible. Pour Lise, il lui était difficile de se décider, bien qu’elle n’eût déjà presque plus le droit de se refuser. Et Macaire Ivanovitch « ordonnait » le mariage. Sans doute tout cela s’arrangerait de soi-même, et elle finirait par consentir. En ce moment, elle se sentait trop offensée par celui qu’elle aimait, son amour l’humiliait à ses propres yeux. Mais, offense à part, quelque chose de nouveau était survenu, que je ne soupçonnais pas.
— As-tu entendu… Toute cette jeunesse arrêtée hier ?… dit tout à coup Versilov.
— Comment… Diergatchov ? m’écriai-je.
— Oui ; et Vassine.
Je fus frappé surtout par le nom de Vassine.
— Mais pourquoi ? que leur arrive-t-il ? Et cela, juste au moment où Lise se plaignait de Vassine ! C’est Stiébielkov ! Je vous jure qu’il y a du Stiébielkov dans l’affaire !
— Laissons, dit Versilov, en me regardant comme on regarde quelqu’un qui ne comprend pas, qui ne devine pas… Sait-on ce qui s’est passé, et comment savoir ce qui les attend ? Je veux parler d’autre chose. Tu te proposes de sortir demain. N’iras-tu pas chez le prince Serge Pétrovitch…
— Ce sera ma première visite, bien que, je l’avoue, elle me soit pénible. Avez-vous quelque commission pour lui ?
— Non, rien, je verrai moi-même… Je plains Lise. Et que peut lui conseiller Macaire Ivanovitch ? Il ne comprend lui-même rien ni aux hommes ni à la vie… Ah ! au fait, il y a de par la ville certains jeunes gens, parmi lesquels un de tes anciens camarades, Lambert… Il y a tout lieu de croire que ce sont de vilains drôles. Je te dis cela à titre de renseignement. C’est ton affaire, et je n’ai pas le droit…
Je lui saisis la main, sans réfléchir, presque d’inspiration, comme il m’arrive parfois.
— André Pétrovitch, lui dis-je, je me suis tu jusqu’ici et vous saviez pourquoi ? Pour éviter d’être mêlé à vos secrets, que j’ai décidé de ne jamais connaître. Je suis un poltron, j’ai peur que ces secrets ne vous arrachent tout à fait de mon cœur et cela je ne le veux pas. Mais, dans ces conditions et par réciprocité, ma conduite ne doit-elle pas vous être indifférente ?…
— Tu as raison. Plus un mot là-dessus, je t’en supplie.
Ainsi nous sommes-nous expliqués, par hasard et fort peu, suffisamment pour accroître mon trouble devant ce nouveau pas que j’accomplirais demain : de sorte que, toute la nuit, mon sommeil s’en ressentit. Mais j’étais soulagé.