IV
Il faisait très clair. Par ordre du docteur, les rideaux étaient restés joints ; mais, Macaire s’attristant de ne pas voir le soleil, le store n’avait pas été baissé, de sorte que la partie supérieure de la fenêtre restait libre. Et voilà qu’un rayon de soleil tomba droit sur le visage du vieillard. Pendant la causerie, plusieurs fois il pencha la tête, ce rayon fatiguant ses yeux malades. Maman, qui était près de lui, avait déjà regardé la fenêtre avec inquiétude. Il s’agissait tout simplement de la voiler avec n’importe quoi. Pour ne pas troubler la conversation, elle essayait de pousser à droite le petit banc sur lequel il était assis. Il suffisait de le pousser très peu. Malgré plusieurs tentatives elle n’y parvenait pas. De son côté, Macaire Ivanovitch, absorbé par la conversation, essayait vaguement de se lever : ses jambes ne lui obéissaient pas. Maman poursuivait son manège, et tout cela agaçait terriblement Lise. Je me rappelle ses regards luisants, aigus : d’abord je ne savais à quoi les attribuer et la conversation m’enchaînait aussi. Et tout à coup on entend Lise crier :
— Mais levez-vous donc un peu ! vous voyez comme maman se fatigue…
Le vieillard la regarda aussitôt, comprit, et s’empressa d’obéir. Mais impossible. Il se soulevait à peine et immédiatement retombait sur son petit banc.
— Je ne puis pas, ma chérie…
— Vous pouvez raconter des histoires à n’en plus finir, et vous n’avez pas la force de vous mouvoir ?
— Lise ! gronda Tatiana.
De nouveau, Macaire fit un grand effort.
— Prenez la béquille ! Vous l’avez sous la main, intervint encore Lise.
— Ah ! c’est vrai, dit le vieux, – et il se hâta de prendre la béquille.
— Tout simplement, il faut le soulever, dit Versilov qui s’avança.
Le docteur et Tatiana firent de même. Mais déjà Macaire, s’arc-boutant de toutes ses forces sur la béquille, d’un seul coup s’était levé. Il s’arrête sur place et, regardant autour de lui :
— Me voilà debout ! proclama-t-il avec un sourire. Merci, ma chère, pour ce que tu m’as appris : je pensais mes jambes impotentes…
Il n’acheva pas. La béquille avait glissé !… Tous firent « ah ! » et se précipitèrent. Rien de bien grave : il était tombé sur les genoux, et avait pu se retenir à temps sur la main droite. On le souleva, le posa sur le lit. Il était très pâle (au nombre des maladies que lui attribuait le docteur, figurait en bonne place une affection cardiaque), et maman toute bouleversée. Macaire se tourna vers Lise et d’une voix douce lui dit :
— Non, ma chère, vraiment mes jambes ne peuvent me porter !
Je ne puis exprimer mon émotion. Dans les paroles du pauvre vieillard, pas la moindre plainte, nul reproche. Évidemment il n’avait rien remarqué de méchant dans les paroles de Lise, et il avait accepté son observation avec simplicité. Tout cela émut terriblement Lise. Au moment de la chute, elle s’était élancée, comme nous tous. Mortellement pâle, elle souffrait sans doute d’être la cause de l’accident. Mais, en entendant ces paroles, son visage s’empourpra de honte.
— Assez ! cria Tatiana Pavlovna. Tout cela vient de cette rage de conversation ! Assez ! Que faire de bon si le docteur lui-même donne le signal du bavardage.
— Précisément, dit Alexandra Siméonovitch qui s’agitait près du malade. Excusez-moi, Tatiana Pavlovna. Il lui faut le repos !
Mais Tatiana Pavlovna n’écoutait pas : elle observait Lise en silence :
— Viens ici, Lise, dit-elle enfin, et embrasse-moi, vieille sotte.
Et elle l’embrassa. Je ne sais pas pourquoi, mais il fallait cela. Moi-même je faillis me jeter au cou de Tatiana. En effet, il ne fallait pas écraser Lise sous les reproches, mais accueillir avec joie et félicitation le sentiment généreux qui s’était emparé d’elle. Telle pourtant ne fut pas ma conduite. Je me levai :
— Macaire Ivanovitch, vous avez employé hier le mot « beauté », et précisément, tous ces jours, ce mot m’avait tourmenté… Et je passe ma vie à me tourmenter sans savoir pourquoi. Cette coïncidence des mots, je la crois fatale, presque miraculeuse, je le déclare en votre présence…
Mais on m’arrêta immédiatement. Je répète, j’ignorais leur convention. Et moi, sur mes antécédents, on me jugeait capable de n’importe quel esclandre.
— Faites-le taire ! hurlait Tatiana Pavlovna.
Maman tremblait. Macaire Ivanovitch, au spectacle de l’effroi général, prenait peur aussi.
— Arcade, assez ! cria sévèrement Versilov.
— Pour moi, messieurs (je haussai la voix), pour moi, vous voir tous auprès de cet enfant (je désignais Macaire), m’emplit de dégoût ! Ici, il n’y a qu’une sainte, c’est maman ; mais elle aussi…
— Vous l’effrayez ! prononça le docteur.
— Je sais que je suis l’ennemi de tout le monde, bégayai-je, et, me retournant, je jetai à Versilov un regard provocateur.
— Arcade, une scène pareille s’est déjà passée entre nous, ici… Je t’en supplie ne recommençons pas.
Je ne saurais exprimer avec quelle émotion il prononça ces paroles. Une extrême tristesse paraissait dans toute sa physionomie. Le plus étonnant était qu’il prenait l’air d’un coupable dont je me serais trouvé le juge.
— Oui, lui criai-je, il s’est passé une scène pareille : c’est quand j’ai arraché Versilov de mon cœur, et quand je l’ai enseveli, mais après est venu sa résurrection, et maintenant, il fait nuit pour toujours ! Mais… mais vous verrez tous ici de quoi je suis capable, et avant qu’il soit longtemps ! Je prouverai…
Et, sans dire ce que je pouvais bien avoir à prouver, je franchis la porte et grimpai dans ma chambre. Versilov courut derrière moi.