I
Toute cette nuit-là, je rêvai au jeu. Je dirai la vérité : à chaque instant, au cours de la journée précédente, ma chance de la veille me revenait à la mémoire. Le gain m’avait mordu à vif. Suis-je donc né joueur ? En tout cas – avec des instincts de joueur. Maintenant même que j’écris tout cela, il m’arrive de passer des heures entières, muet, à suivre sur un tapis fictif l’enchevêtrement des hasards.
J’avais l’intention d’aller à dix heures chez Stiébielkov, à pied (j’avais, en conséquence, renvoyé Mathieu). Je buvais mon café, et j’étais de fort bonne humeur. La bonne humeur est chez moi assez anormale pour que je m’en inquiète. J’analysai donc le phénomène. Il avait pour origine ceci : « j’irais aujourd’hui chez le prince Nicolas Ivanovitch ».
La journée commença par une surprise. À dix heures juste, Tatiana Pavlovna entrait chez moi en coup de vent. Je me serais attendu à tout, sauf à sa visite. Son visage était farouche, ses mouvements désordonnés et si on lui eût demandé ce qu’elle venait faire là, elle eût sans doute été fort incapable de répondre. Le fait est qu’elle venait de recevoir une nouvelle qui la suffoquait. Elle ne resta chez moi qu’une demi-minute, mettons une minute entière, mais pas plus. Elle s’était accrochée à moi.
— Ah, c’est ainsi alors ! Ah, le blanc-bec ! Qu’as-tu fait ? Est-ce que tu ne sais pas encore ? Il prend son café ! Ah, le bavard ! Ah, le moulin à paroles ! Amoureux en papier mâché, va ! On fouette des bonshommes comme toi, on les fouette, on les fouette !
— Tatiana Pavlovna, qu’est-il arrivé ? Maman… ?
— Tu le sauras ! cria-t-elle menaçante et, se précipitant vers la porte, elle disparut.
« Amoureux en papier mâché… amoureux en papier mâché…, me disais-je, – évidemment, parmi toutes ses imprécations, ce doit être le mot essentiel. Je vais me débarrasser de la corvée de Stiébielkov, – puis je me rendrai chez le prince Nicolas Ivanovitch : là doit être la clé de tout. »
Stiébielkov déjà savait tout sur Anna Andréievna, et son enthousiasme se déchaînait :
— … Voilà une gaillarde, celle-là ! Non… mais… quelle gaillarde ! Ah ! ce n’est pas comme nous… Nous restons là, et plus rien, plus personne ! Elle, elle a voulu boire de l’eau d’une source claire – elle a bu. Elle… elle… c’est une statue antique ! C’est… la statue antique de Minerve ; seulement elle marche et porte robe !
Je l’avais prié de passer à l’affaire. Toute l’affaire, comme je l’avais prévu, consistait en ceci : persuader au jeune prince d’aller solliciter l’appui financier du prince Nicolas Ivanovitch. « Cela pourrait tourner très mal pour lui, et pas par ma volonté… Est-ce ainsi, ou non ? »
Il me regardait dans les yeux ; mais je ne lui laissai voir à aucun signe que je susse quelque chose de plus qu’hier et, par exemple, l’existence des « actions ». Et il me promettait de l’argent, « beaucoup, beaucoup ».
— … Seulement, – insistez auprès de lui pour qu’il fasse la démarche. – L’affaire est urgente, très urgente, extraordinairement urgente !
Discuter et disputer comme la veille, je m’en souciais peu. Je me levai donc, lui jetant pour toute pâture un « je tâcherai ». Tout à coup il m’étonna inexprimablement : comme j’étais déjà au seuil, il s’élança, m’enlaça par la taille, et commença à évacuer les dires les plus incompréhensibles.
J’omets les détails, les digressions. Le sens était tel : « le mettre en rapports, lui, Stiébielkov, avec Diergatchov, à la faveur de mes relations avec celui-ci ».
Je restais silencieux, attentif à ne me trahir par rien. Quand il eut fini, je l’avisai que je ne connaissais pour ainsi dire pas Diergatchov, n’ayant été le voir qu’une seule fois.
— Mais si vous avez été admis chez lui une fois, vous pouvez y retourner une autre fois. Est-ce vrai ou non ?
Avec calme, je lui demandai pourquoi il désirait faire la connaissance de Diergatchov… Et aujourd’hui encore je ne comprends pas comment tant de naïveté pouvait se concilier avec sa rouerie professionnelle d’« homme d’affaires » (comme l’avait dénommé Vassine) et sa naturelle astuce… Il m’exposa sans fard que, chez Diergatchov, « sûrement se passaient des choses défendues, sévèrement défendues », et que, « par conséquent, s’il parvenait à se renseigner sur ces choses, il pourrait en tirer un certain profit ». Et, tout souriant, il cligna de l’œil gauche.
J’avais répondu évasivement, avait promis de « réfléchir », et m’étais empressé de me retirer. Les affaires se compliquaient. Je courus chez Vassine.
— Ah, vous… aussi ! dit-il en m’apercevant.
Sans m’attarder à l’énigme de son exclamation, j’avais abordé l’affaire, lui avais tout raconté. Il était visiblement frappé, mais il ne perdit pas son sang-froid.
— Il se peut que vous ayez mal compris.
— Non, le sens était clair.
— En tous cas, je vous suis extrêmement reconnaissant, ajouta-t-il d’une voix sincère… Oui, certainement, s’il s’est adressé à vous, c’est qu’il admettait que vous ne tiendrez pas devant une certaine somme.
— Ma situation, en effet, lui est trop connue : je jouais tout le temps, je me conduisais mal, Vassine.
— Je l’ai entendu dire.
— Ce qui me paraît le plus inexplicable, c’est que sur vous aussi il est renseigné : il sait que vous fréquentez là-bas.
— Il sait trop bien que je n’ai rien à y faire… Au surplus, ces messieurs ne sont que des causeurs, – rien de plus, – vous pouvez vous le rappeler mieux que personne.
Je sentais qu’il n’avait pas toute confiance en moi.
— En tout cas, je vous suis très reconnaissant, réitéra-t-il.
— On dit les affaires de Stiébielkov, quelque peu dérangées, – du moins ai-je entendu parler de certaines « actions »…
— De quelles actions avez-vous entendu parler ?
J’avais jeté dans le débat le mot « actions » pour en expérimenter l’effet : à une contraction presque imperceptible de sa figure, je vis que, sur ce point aussi, il savait quelque chose. Je n’avais pas répondu à sa question « quelles actions ? » : il s’abstint d’insister, et bifurqua.
— Comment va la santé d’Elisabeth Macarovna ?
— À merveille… Ma sœur vous a toujours estimé…
Un contentement brilla dans ses yeux : dès longtemps déjà j’avais deviné qu’il avait un faible pour Lise.
— Récemment, j’ai reçu la visite du prince Serge Pétrovitch, me dit-il soudain.
— Quand ?
— Il y a juste quatre jours.
— Pas hier ?
— Non, pas hier. (Il me regardait d’un air interrogateur.) Plus tard, peut-être vous donnerai-je des détails à ce sujet. Pour le moment, je veux simplement vous prévenir qu’il semble être dans un état d’âme anormal, et n’avoir pas… l’esprit très d’aplomb… Du reste, ajouta-t-il en souriant, j’ai eu, immédiatement avant votre arrivée, une autre visite.
— Le prince ?
— Non, pas le prince, je ne parle plus du prince. C’était André Pétrovitch Versilov… Vous ne savez rien ? Il ne lui était rien arrivé de particulier ? Il était fort agité, lui aussi.
— Il est possible qu’il lui soit arrivé quelque chose… Et que se passa-t-il entre vous ?
— Peut-être aurais-je mieux fait de ne rien vous dire… Mais il y a trop de mystère entre nous… Du reste, André Pétrovitch ne m’a pas imposé le secret. Et vous, vous êtes son fils, et je connais vos sentiments pour lui… Imaginez-vous qu’il était venu me demander si, dans le cas où, l’un de ces jours, bientôt, il aurait un duel, je consentirais à l’assister comme témoin. Naturellement, j’ai répondu non.
Je me rappelai tout à coup le ton dont Versilov m’avait dit la veille : « Je n’irai pas chez toi, mais tu accourras chez moi ». Décidément, je devais, avant tout, me rendre chez le prince Nicolas Ivanovitch. Vassine, en me disant adieu me remercia encore une fois.