III
Je pris place au coin de la table et commençai à jouer de petites sommes. Je passai ainsi deux heures à un jeu indécis où, finalement, s’équilibraient à peu près gains et pertes : sur mes trois cents roubles, j’en perdais quinze. Ce résultat m’exaspéra par son insignifiance. Il s’était, d’ailleurs, produit un petit incident qui avait contribué à m’échauffer l’humeur. À ces tables de jeu, le filou abonde, et il arrive que ce soit un joueur honorablement coté. C’est ainsi qu’Aferdov, le joueur bien connu, est un voleur. Ce ne l’empêche pas de porter haut, et, il n’y a pas longtemps encore, je l’ai rencontré en ville conduisant une paire de poneys, à moi volée. De cela je parlerai plus tard, mais ce qui se passa dans la soirée où nous sommes n’en est que le prélude.
Pendant ces deux heures, je m’étais donc tenu à mon coin de table. À ma gauche était installé un ignoble godelureau, un petit juif, je crois, qui a des intérêts dans quelque chose et écrit dans je ne sais quoi. Je venais de gagner vingt roubles ; deux billets rouges s’étalaient devant moi, et soudain je vois mon juif en prendre tranquillement un. Je veux l’arrêter ; mais, de l’air le plus insolent et sans élever la voix, il m’annonce que c’est… son gain, qu’il vient de jouer et qu’il a gagné ; et, comme dédaigneux de continuer une conversation si mesquine, il détourna la tête. Comme par un fait exprès, j’étais mal disposé. Je crachai, me levai et passai dans la pièce voisine, lui abandonnant le billet rouge… Ce fut une grave faute, et qui devait avoir des conséquences : trois ou quatre joueurs avaient remarqué notre discussion et, à me voir me désister si facilement, avaient dû me prendre pour un tricheur. Il était juste minuit. J’avais réfléchi ; un plan s’était organisé dans ma tête. De retour dans la salle de jeu, je changeai mes billets en demi-impériales, – plus de quarante pièces, que je partageai en dix tas : je mettrais consécutivement dix enjeux sur zéro, à quatre demi-impériales chacun. « Si je gagne, – ce sera ma veine ; si je perds, – tant mieux ! et je ne jouerai plus jamais. » Je ferai remarquer que, durant ces deux heures, le zéro n’était pas sorti une seule fois, de sorte que personne ne s’aventurait plus sur zéro.
Je jouais debout, les dents serrées. À la troisième mise Zerstchikov annonça zéro, – et l’on me compta cent quarante demi-impériales d’or. Il me restait sept mises, et j’avais continué, tandis que tout dansait autour de moi.
— Venez ici ! criai-je à travers la table à un vieux beau, blanc-moustachu sur un teint brique, qui depuis des heures perdait inexorablement ses modestes enjeux. C’est ici la veine !
— C’est à moi que vous parlez ?
— Oui, à vous, là-bas. Vous perdrez jusqu’au dernier kopek.
— Ce n’est pas votre affaire et je vous prie de ne pas me déranger.
Mais je ne tenais plus en place. Un officier lorgnait la somme amassée devant moi et disait à voix basse à son voisin :
— C’est singulier… zéro ! Non, je ne me risquerai pas sur un zéro.
— Risquez-vous, colonel ! m’écriai-je en engageant une nouvelle mise.
— Je vous prie, moi aussi, de me laisser tranquille. Gardez vos avis ! On n’entend que vous…
— Je vous donnais un bon conseil. Eh bien ! voulez-vous parier que le zéro va sortir de nouveau, et tout de suite. Dix pièces d’or, – voilà, je les mets… Voulez-vous ?
Et je poussai dix demi impériales.
— Un pari de dix pièces d’or ? Soit, je tiens contre tous que le zéro ne sortira pas.
— Dix louis d’or, colonel.
— Quels… louis d’or ?
— Dix demi-impériales, – en style élevé : louis d’or.
— Alors dites-le, que c’est dix demi-impériales et ne vous permettez pas de plaisanter avec moi.
Bien entendu, je n’espérais pas gagner le pari : il y avait contre moi trente-six chances pour une. La roulette tourna, – et, à la stupéfaction unanime, le zéro sortit. La gloire du gain m’enivra. Derechef me furent comptées cent quarante demi-impériales. Zerstchikov m’avait demandé si je voulais bien en accepter une partie en papier ; je lui avais répondu indistinctement je ne sais quoi, car j’étais désormais incapable de m’exprimer avec calme. La tête me tournait ; mes jambes étaient molles. De la paume de ma main, je ratissai machinalement billets et or. À ce moment je vis entrer le prince et Darzan : ils arrivaient de quelque autre tripot, où, comme j’ai su plus tard, ils s’étaient fait décaver.
— Hé ! Darzan ! Ici la veine ! La veine est sur le zéro !
— J’ai tout perdu. Plus d’argent…, répliqua-t-il sèchement.
Quant au prince, il affectait de ne pas me voir.
— Voilà de l’argent ! criai-je, en montrant mon tas d’or. Combien voulez-vous ?
— Dites donc ! me rembarra-t-il, je ne vous ai pas demandé d’argent.
— On vous réclame, m’apprit Zerstchikov en me tirant par la manche.
Depuis un moment, en effet, le colonel, qui me devait sur pari dix demi-impériales, s’impatientait à m’appeler.
— Veuillez prendre ! grogna-t-il, cramoisi de colère. Je ne suis pas obligé de rester à votre disposition indéfiniment… Vous direz après que vous n’avez rien reçu… Comptez.
— Je vous crois, je vous crois, colonel, sans compter. Seulement, je vous en prie, ne criez pas si fort…
— Monsieur, je vous en prie, adressez vos discours à quelqu’autre, mais pas à moi ! Je n’ai pas gardé les cochons avec vous !
Il y avait déjà dans les groupes des exclamations à mi-voix :
— C’est singulier de laisser entrer des gens comme ça !… Qui est-ce ?… Un gamin…
Mais je n’écoutais pas : je jouais par liasses, à tort et à travers, mais plus sur zéro.
— Partons, Darzan, dit le prince derrière moi.
— Chez vous ? demandai-je en me tournant vers eux. Attendez-moi : nous sortirons ensemble… J’en ai assez.
J’avais gagné, et c’était un gain considérable.
— Halte ! m’écriai-je.
Et, les mains tremblantes, je me mis à empoigner l’or et à l’engouffrer dans mes poches, sans compter, puis je passai aux billets que je voulais caser ensemble dans mes goussets. Subitement la main potelée d’Aferdov, qui était assis à ma droite et jouait aussi de fortes sommes, se posa sur trois billets de cent roubles, et, les couvrant de la paume :
— Pardon, ceci n’est pas à vous, scanda-t-il sévèrement, mais d’une voix assez douce.
C’était cela dont je devais, quelques jours plus tard, subir la répercussion. Pour le moment, je jure que ces trois billets étaient miens ; mais, pour ma malechance, ma certitude se compliquait d’un dixième de doute, et, pour un honnête homme, c’est encore trop : or, je suis un honnête homme. Et puis, je ne savais pas alors qu’Aferdov fût un voleur : j’ignorais jusqu’à son nom. De sorte que je pouvais, à la rigueur, admettre une méprise. De tout temps, j’avais dédaigné de compter les sommes qui s’accumulaient en désordre devant moi ; devant Aferdov, il y avait aussi de l’argent, – mais rangé et compté. Enfin tout le monde ici connaissait Aferdov ; on le prenait pour un capitaliste ; on s’adressait à lui avec égards. Tout cela m’influençait, – et, cette fois encore, on ne me vit pas m’insurger. Je me contentai de dire, les lèvres tremblantes :
— Je regrette beaucoup de ne pas me souvenir au juste… Mais il me semble certain que ces billets m’appartiennent.
— Pour dire de pareilles choses, il faut être sûr, et vous avouez ne pas vous souvenir au juste, prononça Aferdov insupportablement hautain.
Exclamations anonymes :
— Mais qui est-ce ? Comment tolérer pareille chose ?
— Ça ne lui arrive pas pour la première fois : tout à l’heure, là-bas, avec Rekhberg, il y a déjà eu une contestation pour un billet de dix roubles, siffla une petite voix lâche.
— Et bien, assez, assez ! exclamai-je. Je ne proteste pas, prenez ! Prince… Où sont donc le prince et Darzan ? Ils se sont en allés ? Messieurs, vous n’auriez pas vu partir le prince et Darzan ?…
Et, saisissant enfin tout mon argent, gardant même dans les mains des poignées de louis, je me mis en devoir de rattraper le prince et Darzan.
Ils avaient descendu l’escalier sans donner nulle attention à mes appels. Quand je les rejoignis (en passant, j’avais, le diable me prenne si je sais pourquoi, fourré trois demi-impériales dans la patte du suisse ahuri), on avait déjà fait avancer le trotteur du prince, et Serge avait pris place.
— Je vais avec vous, prince, et chez vous ! criai-je en saisissant le tablier.
Soudain devant moi Darzan sauta dans le traîneau, et le cocher, m’arrachant des mains le tablier, enveloppa ces messieurs.
— À la maison ! commanda le prince.
— Attendez ! hurlai-je en me cramponnant au traîneau.
Mais le cheval partit. Je roulai dans la neige… Il me sembla qu’ils avaient ri… Hélant la première guimbarde qui passa, je me lançai à leur poursuite.