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I

Il ne manquait que cela ! Je saisis ma pelisse et me précipitai dehors. « Elle m’a ordonné d’aller chez lui. Où le trouverai-je ?… Pourquoi pense-t-elle que quelque chose soit survenu et qu’il la laissera tranquille ? Évidemment parce qu’il se mariera avec maman ; en est-elle heureuse ou malheureuse ? »

Comment ne pas croire à la prédestination ? je n’avais pas fait cent pas vers notre maison, que je rencontre celui que je cherchais. Il me saisit par l’épaule et m’arrête.

— C’est toi ! Imagine-toi, je suis allé à ton domicile. Tu es, entre tous les humains, celui-là même que j’ai besoin de voir. Ton logeur me racontait Dieu sait quoi ; enfin tu n’y étais pas. Et je suis parti, oubliant de te faire dire de passer chez moi immédiatement. Eh bien, j’allais avec la certitude inébranlable que la destinée te mettrait sur mon chemin. Allons chez moi : tu n’y es jamais venu.

Nous nous mîmes en route, à bon pas.

C’était un petit appartement de trois pièces, qu’il louait ou, plus exactement, que louait Tatiana Pavlovna pour cet « enfant à la mamelle ». L’enfant, sa bonne et Daria Onésimovna y habitaient, en effet ; mais une chambre était à l’usage exclusif de Versilov, justement la première en entrant : chambre assez spacieuse et bien meublée, sorte de cabinet de travail ; sur la table, dans l’armoire, sur les étagères une masse de livres (on en voyait peu ou pas dans l’appartement de maman), des liasses de lettres, – tout l’aspect d’un coin habité depuis longtemps, et je savais qu’il arrivait à Versilov d’y passer des semaines entières.

Face au bureau, s’étalait, dans un cadre sculpté en bois précieux, une photographie de ma mère, exécutée sûrement à l’étranger et à grands frais, à en juger par ses dimensions extraordinaires. Je n’avais jamais auparavant entendu parler de ce portrait, et ce qui me frappa tout d’abord, fut l’étrange ressemblance du portrait au modèle, la ressemblance spirituelle pour ainsi dire.

— N’est-ce pas ? n’est-ce pas ? répétait Versilov.

C’est-à-dire : « N’est-ce pas, – quelle ressemblance !… » Je fus frappé de l’expression de son visage. Il était un peu pâle, mais son regard rayonnait de bonheur et de force : je ne lui connaissais pas encore cette expression.

— Je ne savais pas que vous aimiez tant maman ! m’écriai-je.

Il avait souri avec bonheur, quoique son sourire réfléchît quelque chose de presque douloureux ou, pour mieux dire, quelque chose de plus qu’humain, d’angélique… je ne sais comment m’exprimer ; mais les gens d’une culture supérieure ne peuvent, il me semble, avoir un visage triomphalement et victorieusement heureux. Sans répondre, il avait décroché le portrait et y avait déposé un baiser.

— Les photographies sont rarement ressemblantes, dit-il, et cela se conçoit : l’original, c’est-à-dire chacun de nous, se ressemble rarement. En de rares moments la figure humaine accuse son trait dominant, sa pensée caractéristique. Le peintre étudie le visage et dégage cette pensée, même si absente au moment de la séance. La photographie surprend l’homme sur le moment tel qu’il apparaît, et il est très probable que Napoléon réussirait à apparaître bête, et Bismarck – tendre. Ici, le soleil avait surpris Sonia dans un instant décisif de son doux et pur amour, de sa chasteté un peu sauvage et craintive. Et qu’elle fut heureuse lorsqu’elle se persuada enfin que je désirais son portrait ! Cette effigie est assez récente. Ta mère apparaissait alors plus jeune et sa beauté plus éclatante, et pourtant elle avait déjà ces joues creuses, ces rides au front, cette timidité du regard. À présent il m’est difficile de me la représenter avec un autre visage ; cependant elle fut jeune et charmante, elle aussi ! Les femmes russes se fanent vite, et cela ne dépend pas des seules raisons ethnographiques, mais encore de ce qu’elles savent aimer avec abnégation. La femme russe donne tout quand elle aime, – et l’instant et la destinée, et le présent, et l’avenir : elles ne savent pas faire d’économies et leur beauté s’en va, au profit de celui qu’elles aiment. Tu es content que j’aie aimé ta mère et, même, peut-être ne croyais-tu pas que je l’eusse aimée ? Oui, mon ami, je l’ai beaucoup aimée, mais je ne lui ai fait que du mal… Voilà un autre portrait.

Il le prit sur la table et me le passa. C’était une photographie de dimensions plus petites, dans un fin cadre ovale, le portrait d’une jeune fille d’un type choyé par des générations, très belle mais qu’on ne regardait pas sans malaise : – amenuisée par la phtisie, pensive et en même temps bizarrement veuve de pensée.

— C’est… c’est cette jeune fille avec qui vous vouliez vous marier là-bas et qui est morte poitrinaire… sa belle-fille ?

— Oui, je voulais l’épouser… elle est morte poitrinaire… sa belle-fille. Je savais que tu connaissais… tous ces racontars. Du reste, excepté des calomnies tu n’as pu savoir rien autre. Laisse le portrait, mon ami, c’est celui d’une pauvre folle, rien de plus.

— Tout à fait folle ?

— Ou idiote. Elle avait eu un enfant du prince Serge Pétrovitch (par folie, mais non par amour ; c’est – une des plus lâches actions du prince) ; cet enfant est dans la chambre voisine et depuis longtemps je voulais te le montrer. Je l’ai pris chez moi avec la permission de ta mère. Je voulais me marier alors avec cette… malheureuse…

— Une pareille permission ! est-ce possible ?

— Mais, oui ! Pourquoi eut-elle été jalouse ? Cette déséquilibrée n’était pas une femme.

— Pour les autres, non. Oui, pour maman. Je ne croirai jamais que maman ne fût point jalouse !

— Et tu as raison. J’ai deviné cela quand tout fut fini, c’est-à-dire quand la permission fut donnée. Mais passons. L’affaire manqua à cause de la mort de Lydie, mais eût-elle vécu, peut-être ne se serait-ce pas arrangé. Même à présent je ne laisse pas ta mère voir l’enfant… Mon cher, je t’attendais depuis longtemps. Je rêvais à la façon dont nous nous rencontrerions ici, sais-tu depuis quand ? Depuis deux ans déjà.

Son regard sincère et droit s’était fixé sur moi avec une tendresse infinie. Je saisis sa main.

— Pourquoi avez-vous tardé… ?

À ce moment on apporta le samovar, puis Daria Onésimovna me montra l’enfant endormi.

— Regarde-le, dit Versilov : – je l’aime et je l’ai fait apporter afin que tu le regardes… Remportez-le maintenant, Daria Onésimovna. Assieds-toi près du samovar. Je m’imaginerai que nous avons toujours vécu ainsi, que nous nous réunissons chaque soir. Laisse-moi te regarder ; assieds-toi ainsi, que je voie ton visage. Tu demandes pourquoi j’ai tardé si longtemps à t’appeler à Pétersbourg. Attends, tu vas peut-être comprendre.

— Mais est-ce seulement la mort de ce vieillard qui vous a délié la langue ? C’est étrange…

Je le regardais avec amour. Nous causions comme deux amis. Il m’avait amené ici pour s’expliquer, et pourtant tout était expliqué et justifié avant nulles paroles. Quoi qu’à présent j’entendisse, le but était atteint, et tous les deux nous le savions, et nous nous regardions avec bonheur.

— Pas seulement la mort du vieillard, répondit-il : – pas la mort seule ; quelque chose autre tombe à point… Que Dieu bénisse ce moment et notre vie, et pour longtemps ! Mon cher, causons. Je suis distrait, je veux parler d’une chose et je me fourvoie dans mille détails accessoires. Cela arrive toujours quand le cœur déborde… Mais causons ; le moment est arrivé et je suis depuis longtemps amoureux de toi, garçonnet…

Il se rejeta dans son fauteuil et encore une fois me regarda.

— Comme c’est singulier, comme c’est singulier d’entendre cela ! répétais-je m’abandonnant au ravissement.

Et voilà, je me souviens que sur son visage passa tout à coup cette ride de tristesse et d’ironie, que je connaissais si bien. Il se raidit et, comme avec un effort, commença.

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