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III

Quand fut décidé mon départ de Moscou pour Pétersbourg, l’on m’avait notifié, par Nicolas Siméonovitch, que j’eusse à attendre de l’argent pour le voyage. De l’argent, j’en avais. Pourtant je décidai d’attendre ; je supposais qu’il allait m’arriver par la poste.

Quand un jour, Nicolas Siméonovitch, en rentrant chez lui m’avise (et laconiquement, à son ordinaire) que je dois me rendre à la Miasnitskaïa, demain à onze heures du matin, chez le prince V…ski ; là, le chambellan Versilov, fils d’André Pétrovitch, descendu, à son arrivée de Pétersbourg, chez son camarade de lycée V…ski, me remettrait la somme destinée au voyage. L’affaire semblait simple : André Pétrovitch pouvait parfaitement confier la dite somme à son fils, au lieu de l’envoyer par la poste. Pas de doute que Versilov ne voulût me mettre en relations avec son fils, mon frère. Mais comment me conduire en l’inattendue occurrence ? et ne va-t-on pas encore trouver moyen de léser ma dignité ?

Le lendemain, à onze heures précises, je me présentais chez le prince V…ski. Je m’étais arrêté dans l’antichambre. Des pièces du fond arrivaient les échos d’une conversation bruyante et de rires : le prince avait d’autres hôtes que le chambellan. J’avais enjoint au valet de m’annoncer : il me regarda singulièrement ; il me sembla même assez peu respectueux. À ma surprise, un long temps s’écoula, cinq minutes au moins, et toujours les mêmes rires et la même conversation de l’autre côté.

Naturellement, j’attendais debout sachant très bien qu’il n’eût pas été convenable que moi, « un seigneur aussi », m’assisse dans cette antichambre où se tenait la valetaille. Et voilà que deux laquais osèrent s’asseoir en ma présence. Je me détournai, affectant de ne pas voir, mais je tremblais nerveusement de tout mon corps. Brusque, je m’approchai d’un laquais, et lui « ordonnai » d’aller à l’instant même m’annoncer encore une fois. Malgré mon regard sévère, il me regarda nonchalamment, sans se lever, tandis qu’un autre avait déjà répondu pour lui :

— C’est tout annoncé. Ne vous inquiétez pas.

J’avais décidé d’attendre encore une minute et même moins : ensuite je m’en irais. J’étais habillé convenablement : l’habit et le pardessus étaient neufs ; le linge absolument frais : Maria Ivanovna elle-même s’en était occupée, pour la circonstance. Quant aux laquais, – j’ai su plus tard, étant déjà à Pétersbourg, que sûrement dès la veille ils avaient appris par le domestique de Versilov qu’« un frère naturel, un étudiant, allait venir ».

La minute s’était écoulée. « Dois-je m’en aller ou non, dois-je m’en aller ou non ? » répétais-je presque frissonnant… Mais un domestique approchait, agitant quatre billets rouges.

— Voilà, veuillez recevoir quarante roubles !

J’étais en ébullition. Une telle offense ! Toute la nuit, fiévreusement, j’avais songé à cette rencontre de deux frères, arrangée par Versilov, et à la façon dont il convenait que je me tinsse pour ne pas compromettre l’édifice d’idées échafaudé dans ma solitude : – je serais noble, fier, triste un peu, et même un peu farouche en cette société du prince V…ski, et, de la sorte, je m’introduisais dans ce monde en bonne posture… Oh ! je ne me ménage pas, je veux inscrire tous ces cuisants détails… Et tout à coup, quarante roubles par un laquais, dans l’antichambre, et après dix minutes d’attente, tout droit des mains, des doigts d’un laquais, même pas sur un plateau ou dans une enveloppe !

J’avais ordonné au domestique de remporter l’argent pour que « monsieur me l’apportât lui-même », – prétention, comme on pense, incompréhensible pour le valet. Pourtant j’avais crié si impérieusement qu’il obtempéra. Il me sembla que là-bas on avait dû percevoir mon cri : la conversation et les rires avaient cessé.

Presque aussitôt j’entendis des pas graves, paisibles, et la hautaine figure du beau jeune homme (il m’avait paru alors plus pâle et plus maigre qu’à la rencontre d’aujourd’hui) se montra sur le seuil : robe de chambre de soie rouge, pantoufles, pince-nez. Sans dire mot, il se mit à m’examiner à travers son lorgnon. Moi, comme une brute, j’avais fait un pas vers lui et je le regardais avec provocation. Mais il ne me contempla pas plus de dix secondes ; sur ses lèvres apparut un sourire imperceptible et d’autant plus ironique : il fit volte-face sans prononcer une parole et s’en retourna, aussi calmement, aussi indifféremment qu’il était venu. Oh ! leurs mères leur enseignent l’arrogance, dès le berceau !… Naturellement je restai abasourdi…

Presque au même moment reparut le valet avec les mêmes billets dans les mains.

— Veuillez prendre. C’est de Pétersbourg, pour vous. Mais on ne peut vous recevoir… Une autre fois peut-être, quand on sera plus libre…

Mais la honte continuait à me démoraliser, j’acceptais l’argent, et me dirigeai vers la porte ; j’avais accepté machinalement et parce que j’étais en désarroi. Il fallait ne pas accepter. Cependant le laquais se permit une incartade digne d’un laquais : il avait largement ouverte la porte devant moi et, gravement :

— S’il vous plaît ! disait-il.

— Tu es un drôle ! avais-je hurlé, la main haute, et ton maître est un lâche ! Annonce-lui ça, tout de suite, et je sortis vivement.

— Ne vous avisez pas… ! Si je le disais à mon maître, on vous fourrerait au poste… Et n’osez pas lever la main !…

Je descendais l’escalier, un escalier à cage immense. Accoudés à la rampe, les trois laquais suivaient des yeux ma retraite…

Des sages diront (que le diable les emporte !) qu’il n’y a là que la susceptibilité maladive d’un blanc-bec. Soit ; mais pour moi ce fut une blessure. Et cette blessure, au moment où j’écris ceci, c’est-à-dire quand tout est fini et même vengé, n’est pas cicatrisée encore. Je parle de vengeance… Oh ! je n’ai jamais rêvé que de revanches généreuses. Que l’offenseur sente le poids de ma générosité, et je me tiens pour vengé.

Je n’avais jamais parlé à personne de cette rencontre avec mon « frère », – même pas à Maria Ivanovna ou à Lise. Elle me laissait l’impression d’un soufflet honteusement accepté. Et voilà que, ce monsieur, je le rencontre, et dans quelles circonstances ! Et il me sourit, et il se découvre la tête et même le nez, et il me fait amicalement : « bonsoir »… La plaie s’est rouverte !

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