II
Ressuscité hier et guéri de son malsain amour, il eût dû être chez moi ou chez maman : – il n’était même pas chez lui ! A-t-il donc subi une nouvelle crise après son enthousiasme et tout ce pathos ? Sa « résurrection » n’a-t-elle été qu’une secousse galvanique ? – et peut-être se traîne-t-il au hasard, en butte à cette même fureur que déchaîna en lui la nouvelle de la candidature Bioring.
Une question se pose : qu’adviendra-t-il de maman, de moi, de nous tous et… qu’adviendra-t-il d’elle ? De quel « nœud coulant » parlait Tatiana Pavlovna en m’envoyant chez Anna Andréievna ? Serait-ce chez celle-ci qu’on est en train de graisser la corde ? Pourquoi chez elle ? Par dépit j’avais juré de ne pas m’y rendre. Je m’y rendrais pourtant et sur l’heure. Mais qu’avait donc Tatiana Pavlovna à parler du « document » ? Et n’est-ce pas Versilov qui me disait hier : « Brûle-le » ?
Telles étaient mes pensées, et tel était le nœud coulant qui m’étranglait moi aussi. Mais, principalement, j’avais besoin de « lui ». Nous nous serions entendus en deux mots ! Je l’aurais pris par les mains, les lui aurais serrées, aurais trouvé dans mon cœur des paroles chaleureuses, rêvais-je irrésistiblement. Oh, j’aurais vaincu sa folie !… Mais où est-il ? où est-il ? Et il fallut qu’en ce moment d’exaltation Lambert parût devant moi, à quelques pas de mon logis. Il poussa une exclamation joyeuse et me saisit par la main :
— Je reviens de chez toi pour la troisième fois… Enfin ! Allons déjeuner !
— Un moment ! Tu viens de chez moi… André Pétrovitch n’y est pas ?
— Il n’y a personne là-bas. Laisse-les tous ! Tu t’es fâché hier, bêta ; tu étais ivre… J’ai à te parler de choses sérieuses ; j’ai eu aujourd’hui de superbes nouvelles à propos de ce dont nous avions causé hier…
— Lambert, interrompis-je en déclamant quelque peu : – si je m’arrête, c’est pour rompre définitivement. Déjà hier, je t’avais signifié ton congé ; mais tu ne comprends jamais. Lambert, tu es puéril et bête comme un français. Tu me crois encore le petit garçon de chez Touchard. Hier, j’étais ivre, mais pas d’avoir bu, et, si j’approuvais tes paroles, c’était par ruse : je voulais connaître tes pensées. Je te mystifiais, et, d’un cœur joyeux, tu te laissais aller à tes radotages. Sache que l’idée d’un mariage entre elle et moi est si saugrenue qu’un mioche en hausserait les épaules. Et tu as cru que je donnais dans ce beau projet ! Tu l’as cru, parce que tu n’es pas admis dans le monde et que tu ignores comment les choses s’y passent… Et maintenant, je vais te dire tout net ce que tu veux : tu veux m’emmener pour m’enivrer, afin que je te livre le document et que j’entre dans ton infâme complot contre Catherine Nicolaïevna ! Comme tu t’abuses ! Je ne mettrai jamais les pieds chez toi. Et sache aussi que, demain ou après-demain, pas plus tard, ce papier sera entre ses mains, car ce document lui appartient, étant écrit par elle ; et je le lui remettrai en mains propres ; et si tu tiens à savoir où, apprends que ce sera dans le logement même de Tatiana Pavlovna, en présence de Tatiana Pavlovna – et que je ne réclamerai rien en échange. Et maintenant va-t’en pour toujours, – sinon… sinon, Lambert, je cesserai de te traiter avec cette courtoisie…
Ah ! j’ai une bien néfaste habitude et qui me joua plus d’un tour, c’est… c’est celle de poser. En terminant cette proclamation dont je scandais les mots avec délice, il avait fallu que je renseignasse Lambert sur les circonstances de la reddition du document. Je n’avais pu résister au plaisir de lui imposer par le luxe des détails, – bavardage de femme et dont les conséquences furent singulièrement graves : car si Lambert était inapte à combiner une vaste entreprise, du moins excellait-il à tirer parti des petites choses, et le renseignement relatif à Tatiana Pavlovna s’était gravé dans sa tête. Pourtant il fut terriblement déconcerté tout d’abord.
— Écoute, balbutia-t-il : Alphonsine… Alphonsine chantera… Alphonsine a été chez « elle » ; écoute, j’ai une lettre, presque une lettre, où l’Akhmakov parle de toi, c’est le grêlé qui me l’a procurée… Te rappelles-tu le grêlé ?… Et tu verras, tu verras. Allons !
— Tu mens. Montre la lettre !
— Elle est à la maison, chez Alphonsine ! Allons !
Bien entendu, il mentait et divaguait, craignant que je ne lui échappasse ; mais je le plantai là, au milieu de la rue, et, quand il voulut me suivre, m’arrêtant, je le menaçai du poing. Sans plus insister, il me laissa partir : peut-être un plan nouveau germait-il dans sa tête. Mais la série des rencontres n’était pas close pour moi… Et chaque fois que je me remémore ce malheureux jour il me semble qu’une maudite corne d’abondance, heure par heure, versait sur moi ses dons funestes.
Arrivé à mon domicile, je heurtai dans l’antichambre, un grand jeune homme, – fastueuse pelisse, figure longue et pâle, aspect « élégant » et grave. Il portait un pince-nez qu’il enleva dès qu’il m’aperçut, – par politesse évidemment ; et, soulevant son tube, il me souhaita le bonsoir avec une courtoisie souriante et s’engagea dans l’escalier. Nous nous étions reconnus aussitôt, quoique je ne l’eusse jamais aperçu qu’une fois, à Moscou. C’était le jeune Versilov, gentilhomme de la chambre, frère d’Anna Andréievna et, par conséquent, presque mon frère. La logeuse le reconduisait (le logeur n’était pas encore rentré de son service). Quand il fut sorti, je me jetai vers elle :
— Que faisait-il ? Il était dans ma chambre ?
— Il n’était pas du tout dans votre chambre. Il était venu chez moi…, répliqua-t-elle en faisant un pas de retraite.
— Non, cela ne se passera pas ainsi ! Veuillez répondre. Pourquoi est-il venu ?
— Ah ! mon Dieu ! il faut absolument vous raconter pourquoi le monde vient. Il me semble que nous pouvons aussi avoir nos intérêts. Le jeune homme voulait peut-être emprunter de l’argent et il me demandait une adresse. Peut-être que je lui avais promis l’autre fois…
— Quelle autre fois ?
— Ah ! mon Dieu ! Mais ce n’est pas la première fois qu’il vient !
Elle s’en alla. J’avais surtout compris que le ton changeait : on commençait à me parler grossièrement. Il était clair qu’il y avait un nouveau secret. La première fois le jeune Versilov était venu avec sa sœur, Anna Andréievna, pendant que j’étais malade : je me souvenais de cela trop bien, ainsi que d’un mot étrange que me lança hier Anna Andréievna : « Peut-être le vieux prince s’arrêtera chez vous… »
Je courus chez Anna Andréievna : elle n’y était pas : « Elle est partie pour Tsarkoïé, demain seulement, vers cette heure-ci, elle sera de retour », me répondit le suisse.
Elle – à Tsarkoïé, et naturellement chez le vieux prince ! et son frère qui inspecte mon logement ! Non, cela ne sera pas ! avais-je grincé, – et si un nœud coulant s’apprête, je saurai défendre « la pauvre femme » !
Dans ma tête brûlante passa tout à coup le souvenir de ce cabaret où André Pétrovitch avait l’habitude d’engourdir ses mélancolies. Me réjouissant d’avoir deviné, je m’y rendis immédiatement ; il était quatre heures et le jour déclinait. Dans le cabaret on m’annonça qu’il était venu : « il est resté un moment et s’en est allé, mais peut-être il reviendra ». Je décidai de l’attendre et commandai le dîner.
J’absorbai platées sur platées pour avoir le droit de rester là longtemps, et je crois bien y être resté quatre heures. Je ne décris pas ma tristesse et ma fiévreuse impatience ; tout en moi frissonnait. Cet orgue de Barbarie, ce monde – oh, toute cette angoisse, s’imprima dans mon âme, peut-être à jamais ! Je ne décris pas non plus les pensées qui tourbillonnaient dans ma tête sous un vent de malheur.
Mais ce qui me tourmentait jusqu’à la souffrance (mettant de côté, naturellement, mon tourment principal), c’était – telle une venimeuse mouche d’automne qui tournoie, vrombit, se tait, vous obsède et tout à coup pique – le souvenir d’un événement dont je n’ai jamais parlé à personne. Voici de quoi il s’agit… Il faut que, cela aussi, je le consigne quelque part.