III
Tatiana Pavlovna me fit monter dans sa voiture et m’emmena chez elle. D’abord, elle réclama le samovar, puis elle me débarbouilla et me nettoya dans la cuisine. Dans la cuisine aussi elle m’annonça à haute voix – et Marie put l’entendre – qu’à onze heures et demie arriverait Catherine Nicolaïevna – ainsi qu’il avait été convenu entre elles dans leur entrevue du matin. Quelques minutes après, Marie servit le samovar. Mais, deux autres minutes après, Tatiana Pavlovna l’appelait en vain : elle était sortie, – je prie le lecteur de s’en souvenir. Il était, à ce que je suppose, dix heures moins un quart. Quoique Tatiana Pavlovna réprouvât cette disparition non autorisée, elle s’était dit que la finnoise faisait une commission chez quelque fournisseur, et n’y avait plus pensé. Nous causions de nos soucis, et le temps fuyait…
L’idée que dans une heure je verrais enfin Catherine Nicolaïevna me donnait des frissons. Deux tasses bues, Tatiana Pavlovna prit des ciseaux et dit :
— Donne la poche : il faut retirer cette lettre ; – ce n’est pas devant elle que nous ferons cela.
— Oui, et je déboutonnai la redingote.
— Qui est-ce qui a fait ce beau bousillage ? Qui a cousu ça ?
— Moi-même, moi-même, Tatiana Pavlovna.
— On s’en aperçoit… Enfin, voilà la lettre.
C’était bien la même vieille enveloppe ; mais elle contenait une feuille blanche.
— Qu’est-ce là ? exclama Tatiana Pavlovna, en retournant le papier… Qu’as-tu ?
Je restais muet, pâle… et tout à coup je m’affaissai sur une chaise où je faillis m’évanouir.
— Voyons, Arcade, où est donc la lettre ?
— Lambert ! devinai-je soudain.
Suffoquant, je lui expliquai tout, – et la nuit chez Lambert, et notre complot que, d’ailleurs, je lui avais avoué déjà.
— On l’a volée. On l’a volée ! criais-je, trépignant et les poings crispés dans mes cheveux.
— Quelle heure est-il ? demanda-t-elle.
Il était près d’onze heures.
— Et Marie qui n’est pas là ! Marie, Marie !
— Voici, madame ! répondit Marie, de la cuisine.
— Tu es là ?… Mais que faire à présent ?… Je vais courir chez elle… Ah ! propre-à-rien que tu es !
— Et moi… chez Lambert ! et je l’étranglerai s’il le faut…
Mais, de la cuisine, Marie piaillait :
— Madame ! il y en a une qui demande après vous…
Elle n’avait pas achevé que cette « une » entra avec cris et sanglots : Alphonsine ! Je ne donnerai pas le détail de cette scène de fourberie, mais il faut reconnaître qu’Alphonsine la joua admirablement. Avec les pleurs du repentir et des gestes fougueux, elle raconta à toute vapeur (et en français, naturellement) qu’elle-même avait décousu la lettre, que cette lettre était maintenant chez Lambert, et que Lambert et « ce brigand » cet homme noir, ont le moyen d’attirer chez eux Mme la générale et qu’ils vont la tuer dans une heure… ; qu’elle a appris d’eux tout cela et que subitement elle a eu peur, ayant vu un pistolet chez eux, le pistolet, et qu’elle s’est précipitée chez nous, pour que nous allions sauver Mme la générale… Cet homme noir…
Rien de tout cela n’était invraisemblable, et le saugrenu de certaines explications d’Alphonsine y ajoutait même un vernis de véracité.
— Quel homme noir ? dit Tatiana Pavlovna.
— Tiens, j’ai oublié son nom… Un homme affreux… Tiens, Versiloff.
— Versilov ? c’est impossible !
— Si, c’est possible ! glapit Tatiana Pavlovna. Mais parle, petite mère, sans secouer les mains : qu’est-ce qu’ils veulent ? Explique, petite mère, raisonnablement : je ne puis croire qu’ils veuillent tirer sur elle…
« La petite mère » expliqua ainsi (N.B. – Tout était mensonge, je préviens de nouveau) : Versiloff restera derrière la porte, et Lambert, lorsqu’elle entrera, lui montrera cette lettre ; alors Versilov s’élancera, et… Oh, ils feront leur vengeance ! Cette dame, la générale, arrivera sans faute, « tout de suite, tout de suite », parce qu’ils lui ont envoyé la copie de la lettre, et elle verra tout de suite qu’ils ont cette lettre, et elle ira chez eux, et la lettre est écrite par Lambert seul et elle ne sait rien à propos de Versilov : et Lambert s’est donné comme venant de la part d’une dame de Moscou (N.B. – Maria Ivanovna !).
— Ah, j’ai des nausées, des nausées, gémissait Tatiana Pavlovna.
— Sauvez-la, sauvez-la ! adjurait Alphonsine.
On pouvait admettre que Catherine Nicolaïevna, recevant la convocation de Lambert, viendrait – d’abord consulter Tatiana Pavlovna ; mais il pouvait arriver aussi qu’elle partit tout droit chez lui, – et alors elle était perdue ! Sans doute il n’était guère plausible qu’elle se rendît si précipitamment au premier appel d’un inconnu ; pourtant il fallait tenir compte de l’éloquence singulière d’un appel à quoi s’annexait la copie du document… (Rapides observations, – et nous ne prétendions pas à faire, harcelés par le temps, l’analyse raisonnée des aveux de la demoiselle.)
— Et Versilov l’égorgera ! S’il s’est abaissé jusqu’à Lambert, il l’égorgera ! Il y a le « sosie » ! m’écriai-je.
— Ta pelisse, ton bonnet, décida tout à coup Tatiana, et partons ! Mène-nous, petite mère, tout droit chez eux… Ah, c’est loin ! Marie, Marie, si Catherine Nicolaïevna vient, dis-lui que je serai tout de suite de retour, qu’elle s’asseye et m’attende. Si elle ne veut pas m’attendre, – ferme la porte et ne la laisse pas partir. Dis que je l’ai ordonné ainsi ! Tu auras cent roubles, Marie, si tu me rends ce service.
Nous descendîmes l’escalier. Sans doute on ne pouvait trouver rien de mieux, car en tout cas, le principal danger était dans l’appartement de Lambert, et si Catherine Nicolaïevna venait d’abord chez Tatiana Pavlovna, Marie l’y retiendrait. Et pourtant, ayant déjà hélé un cocher, Tatiana Pavlovna changea de plan :
— Va avec elle ! et meurs là-bas, s’il le faut, tu comprends ? Je te rejoins dans l’instant. Mais je cours d’abord chez Catherine Nicolaïevna. Peut-être la trouverai-je, car, tu as beau dire, ça me paraît louche.
Et elle courut chez Catherine Nicolaïevna. Alphonsine et moi, nous roulâmes vers le logis de Lambert. Je pressais le cocher et continuais à interroger Alphonsine : elle se tirait d’affaire par des exclamations et par des larmes. Nous n’avions pas fait le quart du chemin que j’entendis derrière moi un cri : on m’appelait par mon nom. Je regardai : Trichatov nous rejoignait en voiture.
— Où vas-tu ? criait-il, et avec elle ! avec Alphonsine !
— Trichatov, lui criai-je, vous avez dit vrai, – un malheur ! Je vais chez ce misérable ! Partons ensemble, nous serons toujours plus nombreux !
— Rebrousse chemin tout de suite ! Lambert ment, Alphonsine ment. Le grêlé m’a dépêché… Ils ne sont pas à la maison : je viens de rencontrer Versilov et Lambert en route pour la maison de Tatiana Pavlovna… Ils y sont maintenant.
Je fis arrêter ma voiture et sautai dans celle de Trichatov. Jusqu’aujourd’hui je ne puis comprendre comment je me décidai ainsi : il est certain que je n’eus pas une hésitation. Alphonsine poussa des cris terribles ; mais je ne sais même pas si elle poursuivit son chemin ou se lança à nos trousses : je ne la revis plus jamais.
Tout essoufflé, Trichatov m’initia à une machination que Lambert avait combinée avec le grêlé ; celui-ci, trahissant au dernier moment son complice, avait envoyé Trichatov chez Tatiana Pavlovna pour lui enjoindre de ne pas croire Lambert ni Alphonsine. Trichatov ajouta qu’il n’en savait pas plus long, le grêlé, faute de temps, ayant restreint à cela ses confidences. « De loin, je vous ai vu partir, continua-t-il, et je me suis lancé à votre poursuite. »
Pour éviter toute confusion, avant de décrire la péripétie, j’anticiperai une dernière fois.