III
J’ai commencé à pleurer, ne sachant pas moi-même pourquoi ; je ne me rappelle pas comment elle me fit asseoir à côté d’elle, je nous retrouve seulement, dans mon précieux souvenir, assis l’un contre l’autre, la main dans la main, parlant avec émotion. Elle me questionnait sur le vieillard, sur sa mort ; je lui répondais. On eût pu croire que je pleurais sur Macaire Ivanovitch, tandis que ç’aurait été le comble du non-sens ; et je sais qu’elle n’aurait pu admettre en moi une niaiserie aussi enfantine. Enfin je me ressaisis, tout honteux. À présent, je suppose, que je pleurais uniquement de ravissement et je veux croire qu’elle s’en rendait compte.
Il me sembla étrange qu’elle me questionnât ainsi sur Macaire Ivanovitch.
— Mais est-ce que vous le connaissiez ? demandai-je.
— Depuis longtemps. Je ne l’ai jamais vu, mais il avait aussi joué un rôle dans ma vie. J’avais beaucoup entendu parler de lui par un homme que je crains. Vous savez qui.
— Je sais seulement, à présent, que « cet homme » était beaucoup plus près de votre âme que vous ne me l’aviez laissé voir, dis-je sans savoir trop ce que j’entendais par là, mais avec une sorte de reproche.
— Vous dites qu’il embrassait tout à l’heure votre mère ? Vous l’avez vu vous-même ? continua-t-elle sans m’écouter.
— Oui, je l’ai vu ; et, croyez-le, tout cela était au plus haut degré sincère et généreux ! m’empressai-je de confirmer en voyant sa joie.
— Voilà ses liens rompus. Cet admirable vieillard ne faisait qu’enchaîner la vie d’André Pétrovitch, en qui ressusciteront maintenant le sentiment du devoir et… la dignité. Oh ! il est généreux avant tout ; il pacifiera le cœur de votre mère ; il aime votre mère plus que tout au monde, et se calmera enfin lui-même. Dieu merci, il est temps !
— Il vous est cher ?
— Oui, quoique pas dans le sens qu’il voudrait et que vous supposez.
— Mais, à présent, craignez-vous pour lui ou pour vous-même ?
— Ce sont des questions bizarres, laissons-les.
— Laissons, oui ; seulement, je ne savais rien de cela, mais soit, vous avez raison : dès maintenant tout se renouvelle, et si quelqu’un est ressuscité, c’est moi le premier. Je me suis dégradé devant vous par mes pensées, Catherine Nicolaïevna, et peut-être, il n’y a pas plus d’une heure, j’ai agi bassement envers vous ; mais sachez que maintenant, assis à côté de vous, je ne sens pas le moindre remords. Parce que tout est disparu, tout est renouvelé ; et l’homme qui, une heure auparavant, méditait une lâcheté contre vous, je ne le connais pas et ne veux pas le connaître !
Elle sourit :
— Éveillez-vous, vous semblez un peu délirer.
— Qu’on soit lâche, qu’on soit honnête, vous demeurez inaccessible comme le soleil… Dites, comment aviez-vous pu vous montrer à moi après tout ce qui s’est passé ! Si vous saviez qu’il y a une heure, seulement une heure… Et quel rêve s’est réalisé !
Elle sourit doucement :
— Vous venez sans doute de jurer de vous venger de moi, jurer de me perdre, et assurément vous auriez en même temps tué quiconque aurait osé, devant vous, dire un seul mot sur mon compte.
Oh ! elle avait souri et elle plaisantait : mais ce n’est qu’un effet de sa grande bonté, car toute son âme, je l’ai compris après, était en ce moment occupée de ses terribles soucis, et elle répondait à mes vaines et irritantes questions comme à un petit enfant, à un importun dont on veut se délivrer.
— Non, m’écriai-je, n’y tenant plus : – non, je n’ai pas tué celui qui disait du mal de vous ; au contraire, je l’ai encouragé !
— De grâce, ne racontez rien.
Et elle avança la main pour m’arrêter, avec une sorte de commisération, mais déjà j’avais quitté ma place et me tenais devant elle, pour tout lui dire. Ah ! que ne l’ai-je fait ! – j’aurais tout avoué et lui aurais rendu le document. Elle se mit à rire.
— Pas de détails ! Je connais moi-même tous vos crimes ; je gage que vous vouliez vous marier avec moi, ou quelque chose dans ce genre, et vous étiez en train de vous concerter avec quelqu’un de vos compagnons, de vos amis d’école… Eh, mais je crois avoir deviné ! s’écria-t-elle en me regardant fixement.
— Comment… comment avez-vous pu deviner ? balbutiai-je comme un sot.
— La grande affaire ! Mais assez, assez ! Je vous pardonne, seulement finissez. (Elle agita de nouveau la main, avec impatience). Je suis… tourmentée moi-même, et si vous saviez à quels moyens j’ai recours quand je me laisse aller ! Assez ! vous me déroutez tout le temps. Je suis très contente que Tatiana Pavlovna s’en soit allée : je voulais vous voir, et devant elle, nous n’aurions pu causer comme à présent. Il me semble que je suis coupable de ce qui vous est arrivé, n’est-ce pas ?
— Coupable ? Mais je vous ai vendue à lui.
— Vous vous êtes tourmenté à tort, j’ai compris alors même comment tout était arrivé : tout simplement vous lui avez révélé, dans votre joie, que vous étiez amoureux de moi et que je… eh bien, que je vous écoutais. C’est que vous n’avez que vingt ans. Vous l’aimez plus que l’univers entier, vous cherchez en lui un ami, un idéal. J’ai trop bien compris tout cela, mais il était déjà tard ; oh, oui, j’étais alors coupable moi-même : je devais vous appeler aussitôt et vous calmer, mais j’étais contrariée ; et j’ai dit de ne pas vous recevoir : d’où cette scène devant le perron. Et vous savez, tout ce temps je songeais à vous voir en cachette, seulement je ne savais comment arranger cela. Et de quoi avais-je le plus peur, savez-vous ? Que vous puissiez croire ces calomnies.
— Jamais ! m’écriai-je.
— J’apprécie nos rencontres passées ; l’adolescent m’est cher en vous et peut-être cette même sincérité… Je suis d’un caractère très sérieux. De toutes les femmes de ma génération, j’ai le caractère le plus grave, sachez-le… ha, ha, ha ! Nous causerons encore ; maintenant, je ne me sens pas tout à fait moi-même, je suis émue, et… il me semble que je subis une crise nerveuse. Mais enfin, enfin, il me permettra de vivre aussi !
Cette exclamation s’échappa involontairement ; je le compris tout de suite et je ne voulus pas la relever, mais je tremblais tout entier.
— Il sait que je lui ai pardonné ! exclama-t-elle, comme se parlant à elle-même.
— Avez-vous pu lui pardonner cette lettre ? Et comment aurait-il pu apprendre que vous la lui avez pardonnée ?
— Comment ? Oh, il sait ! (Elle continuait à me répondre, mais comme si elle m’avait oublié et se parlait à elle-même). Il est revenu à lui maintenant. Et comment ignorerait-il que je lui ai pardonné, s’il sait par cœur toute mon âme ? Il sait bien que je suis un peu dans son genre.
— Vous ?
— Oui, il le sait. Oh ! je ne suis pas passionnée, je suis calme : mais, moi aussi, je voudrais, comme lui, que tous soient bons… Il m’a aimée pour quelque chose.
— Comment a-t-il pu dire que vous aviez tous les vices ?
— Il le disait, seulement. N’est-il pas vrai que sa lettre était drôlement écrite ?
— Drôlement ?
Je l’écoutais de toutes mes forces ; je suppose qu’en effet elle avait une crise hystérique et… ne s’épanchait peut-être pas du tout à mon intention ; mais je ne pouvais m’abstenir de questionner.
— Oh ! oui, drôlement écrite, et combien j’aurais ri, si… si je n’avais pas eu peur. Du reste, je ne suis pas une si grande poltronne, ne le croyez pas ; mais cette lettre m’empêcha de dormir cette nuit-là : on la croirait écrite avec du sang… Et après une pareille lettre que reste-t-il encore ? J’aime la vie, je crains affreusement pour ma vie, je suis très lâche en cela… Ah ! écoutez ! allez auprès de lui ! Il est seul à présent, il ne peut pas rester tout le temps là-bas, et sûrement il s’en est allé tout seul : rejoignez-le au plus vite, il le faut, courez à lui, montrez-lui que vous êtes son fils aimant, prouvez-lui que vous êtes un bon, un cher garçon, mon étudiant, que je… Oh ! que Dieu vous rende heureux ! Je n’aime personne, et cela vaut mieux ; mais je souhaite à tout le monde du bonheur, à tout le monde, à lui le premier, et qu’il l’apprenne… même tout de suite, cela me ferait un si grand plaisir !…
Elle disparut derrière le rideau ; des larmes brillaient en ce moment sur son visage (les larmes hystériques qui suivent le rire). J’étais resté seul, troublé et confus. Je ne savais positivement pas à quoi attribuer cette agitation, que je n’aurais jamais supposée en elle. Quelque chose se serra dans mon cœur. J’avais attendu cinq minutes, dix ; le profond silence me frappa tout d’un coup, je me décidai à regarder par la porte, à appeler. Maria apparut et me déclara du ton le plus calme que cette dame était sortie par l’escalier de service.