V
Qui a besoin de moi et de quoi ai-je besoin maintenant ?… Machinalement, car je ne pensais pas du tout à lui, je me traînai jusque chez le prince Serge Pétrovitch. Il était absent. Je dis à Pierre (son domestique) que je l’attendrais dans son cabinet.
Assis sur le canapé et accoudé à la table, je laissai glisser mon esprit dans un chaos de contradictions et d’angoisses où se précisaient par moments les figures d’Aferdov, de Tatiana, de Versilov (pourquoi avait-il ri ?… sans doute il était maintenant au cabaret où grinçait Lucie…), de Catherine Nicolaïevna (et le document, que j’avais oublié de brûler !… mais, en rentrant chez moi, certes je le brûlerais à la flamme de la bougie, oui, de la bougie), de Stiébielkov, de Bioring, de Lise…
Il faisait nuit depuis longtemps et Pierre avait apporté les bougies. Il me demanda si j’avais mangé. Je me contentai d’agiter une main impatientée. Tout de même, une heure plus tard, il m’apporta du thé ; avidement j’en bus une grande tasse. Ensuite je m’informai de l’heure. Huit heures et demie –, et je ne songeai pas à m’étonner d’être là depuis cinq heures déjà.
— Je suis venu auprès de vous, trois fois déjà, dit Pierre, mais il m’a semblé que vous dormiez.
Je n’avais pas conscience qu’il fût entré. Effrayé d’avoir pu « dormir », je me mis à marcher par la chambre, pour ne pas « m’endormir » de nouveau. À la fin, je ressentis un grand mal de tête. Juste à dix heures entra le prince ; je l’avais tout à fait oublié, tout à fait.
— Vous êtes ici, et j’avais été vous chercher chez vous… J’ai lutté toute la journée et j’ai essayé de tout, – sans résultat. (N. B. – Il n’était pas allé chez le prince Nicolas Ivanovitch.) J’ai vu Gibielski, c’est un homme impossible. Voyez-vous, il faut avoir auparavant de l’argent et après on verra. Et si avec de l’argent on ne réussit pas, alors… Mais j’ai décidé de ne pas penser à cela aujourd’hui. Trouvons seulement de l’argent aujourd’hui et demain nous verrons. De votre gain d’avant-hier pas un kopek n’est dépensé. Il y a trois mille moins trois roubles. Déduction faite de votre dette, je dois vous restituer trois cent quarante roubles. Prenez-les, plus sept cents pour compléter le mille ; je prendrai les deux mille autres. Allons chez Zerstchikov, et essayons de gagner dix mille roubles. Si nous échouons, – alors… Du reste, il n’y a que cela à faire.