III
Nous entrâmes dans le restaurant, dans la Morskaïa, j’y avais fréquenté au temps de mon abominable dégradation : le salut des domestiques qui reconnaissaient en moi un habitué me fut pénible ; j’eus l’obscur sentiment que j’allais, de gaîté de cœur, vers quelque action louche. Un moment, je fus sur le point de prendre la porte. Pourtant, je restai.
Le grêlé signalé par Lambert – et qu’il craignait tant, je ne sais pourquoi, – nous attendait déjà. Une de ces figures bêtement affairées, que je hais depuis mon enfance ; quarante-cinq ans environ ; moyenne taille ; grisonnant ; le visage rasé jusqu’à l’obscénité et des favoris limitant de leurs cervelas un faciès plat et mauvais. Il était ennuyeux, grave, taciturne et même, selon l’habitude de ces gens, hautain. Il m’examina attentivement, mais sans prononcer un mot. Lambert était si stupide que, convives, il n’avait pas trouvé nécessaire de nous présenter l’un à l’autre : on pouvait donc me prendre pour un de ces maîtres-chanteurs qui faisaient la compagnie de Lambert. Les deux jeunes gens étaient arrivés presque en même temps que nous. Avec eux non plus il n’échangea pas une seule parole durant le dîner ; mais il était manifeste qu’il les connaissait. Il ne s’entretenait qu’avec Lambert et encore était-ce Lambert qui parlait : le grêlé se contentait de répliques laconiques, disgracieuses et décisives. Il se tenait avec arrogance, tandis que Lambert, visiblement énervé, cherchait à le persuader de s’engager dans quelque entreprise. Comme j’allongeais la main vers la carafe de vin rouge, le grêlé saisit une bouteille de jérès et me la passant :
— Essayez de ce vin-là, fit-il.
Je compris à je ne sais quoi, que lui aussi savait tout de moi, et mon nom, et mon histoire, et peut-être les desseins à quoi Lambert prétendait me faire servir ; et la pensée d’être pris pour quelque sous-ordre m’encoléra. Le fait que le grêlé m’eût parlé parut inquiéter Lambert. Le grêlé le remarqua et se mit à rire. « Décidément Lambert dépend de tout le monde, » pensai-je, et je le haïssais en ce moment de toute mon âme. Ainsi, tout en mangeant à la même table, nous étions séparés en deux groupes : près de la fenêtre, l’un en face de l’autre, le grêlé avec Lambert ; moi à côté du crasseux Andréïev et en face de Trichatov. Lambert pressait le service. Lorsqu’on apporta le champagne, il tendit vers moi son verre et, interrompant sa conversation avec le grêlé :
— À ta santé, trinquons !
— Me permettrez-vous aussi de trinquer avec vous ?
Et le poli Trichatov, qui jusqu’alors était resté plutôt silencieux et pensif, me tendit son verre à travers la table. Le dadais ne disait mot : il mangeait.
— Avec plaisir, répondis-je à Trichatov.
Nous heurtâmes nos verres et bûmes.
— Et moi, je ne veux pas boire à votre santé, déclara d’une voix significative le dadais qui se tournait tout à coup vers moi. Non que je veuille votre mort ; mais pour aujourd’hui je voudrais que vous cessiez de boire. Vous avez assez de trois coupes… Vous regardez mon poing sale ? continua-t-il en exhibant son poing sur la table : – je ne le lave jamais, et, tel quel, je le loue à Lambert pour bris de têtes dans les circonstances chatouilleuses pour lui.
Et, disant, il frappa la table avec une telle force, qu’assiettes et verres sautèrent.
Dans cette même salle, à quatre tables de la nôtre, dînaient des officiers et des gens du monde. Tous interrompirent pour un instant leur conversation et regardèrent notre coin. Depuis longtemps nous excitions quelque curiosité. Lambert était devenu tout, rouge.
— Il recommence ! Il me semble vous avoir prié, Nicolas Siméonovitch, de vous tenir, chuchota-t-il furieux à Andréïev, qui, l’ayant toisé longuement, répliqua :
— Je ne veux pas que mon nouvel ami Dolgorowky boive trop de vin aujourd’hui à cette table.
Le grêlé écoutait, silencieux, mais avec un plaisir évident. La sortie d’Andréïev sembla lui plaire. Moi seul ne comprenais pas pourquoi je ne devais pas boire.
— Il fait de l’esclandre pour me soutirer de l’argent… Vous aurez encore sept roubles après le dîner ; seulement laissez-le s’achever ; ne nous faites pas honte, grinça Lambert, qui avait rougi davantage.
— Aha ! avait mugi victorieusement le dadais.
Ce mugissement avait tout à fait enchanté le grêlé : il ricanait. Cependant le jeune Trichatov faisait des représentations à son tumultueux acolyte, qui se tut, mais pas pour longtemps.
À quelques pas de nous dînaient deux messieurs d’un certain âge, l’air peu endurant : l’un, grand et gros ; l’autre, gros et court.
Avec animation ils s’entretenaient en polonais des événements de Paris. Le dadais, depuis longtemps déjà, les regardait avec curiosité et les écoutait. Le petit polonais lui avait paru très comique et il l’avait haï spontanément, à l’ordinaire des gens qui souffrent du foie. Tout à coup le petit polonais prononça le nom du député Madier de Montjau ; mais il prononça à la polonaise, c’est-à-dire en accentuant la pénultième syllabe. D’où résultat : non pas Madier de Montjau, mais Madier de Mônnj’. Cela suffit au dadais.
— Madier de Montjau, rectifia-t-il.
Les polonais se tournèrent, indignés :
— Qu’est-ce qu’il vous faut ? cria le grand, en russe.
— Madier de Montjau ! lança-t-il à la volée, et sans plus d’explication que tantôt, lorsque, se courbant vers moi, il répétait : Dolgorowky.
Les polonais se levèrent d’un bond, Lambert se précipita vers Andréïev, mais le dépassa, et, s’avançant vivement vers les polonais, s’excusa très humble.
— Ce sont… des bouffons, monsieur, des bouffons ! répétait avec mépris le petit polonais, rouge comme une carotte. On ne pourra plus venir ici, bientôt !
Un tumulte se propagea par la salle ; il y eut des protestations, mais surtout des rires.
— Sortez… s’il vous plaît… allons ! bégayait Lambert, tout à fait confus, en s’efforçant d’emmener Andréïev.
L’autre examina curieusement Lambert et, devinant qu’il y avait de l’argent à percevoir, consentit à le suivre. Probablement maintes fois avait-il traité Lambert par ce malhonnête procédé. Trichatov avait d’abord voulu suivre le mouvement, mais, m’ayant regardé, il resta.
— Ah, comme c’est fastidieux ! dit-il en fermant ses paupières de ses doigts effilés.
— C’est assommant, c’est très assommant, grommela le grêlé.
Sur ce, Lambert revint, tout pâle, et, gesticulant avec animation, il se remit à parler presque à voix basse au grêlé. Celui-ci cependant ordonnait au garçon de servir en hâte le café ; il écoutait avec répugnance ; visiblement il désirait s’en aller au plus vite. Trichatov, apportant sa tasse, vint s’asseoir à côté de moi.
— Je l’aime beaucoup, commença-t-il d’un air aussi ouvert que s’il n’avait cessé de m’en parler… Vous ne croiriez pas combien Andréïev est malheureux. Il a mangé la dot de sa sœur, et même davantage, pendant l’année qu’il a passée au service, et je le vois qui se tourmente maintenant. Et s’il ne se débarbouille pas, c’est par désespoir. Il a des idées très étranges : il vous dit tout à coup qu’une crapule et un honnête homme, c’est la même chose, qu’il ne faut rien faire, ni le bien ni le mal, ou qu’également on peut faire le mal et le bien, mais que le mieux est de rester couché, tout un mois, de boire, manger et dormir, sans plus. Mais, croyez-moi, il ne le dit pas sérieusement. Et vous avez compris, je pense, qu’il vient de jouer ce tour à Lambert pour en finir avec lui. Il le disait encore hier. Le croirez-vous ? parfois, la nuit ou quand il reste longtemps seul, il se met à pleurer, et vous savez, lorsqu’il pleure, il pleure d’une façon particulière, il pleure comme personne ne pleure ; il commence par hurler, hurler terriblement, puis – et c’est triste, d’un être si grand et si fort – il sanglote… Je veux le sauver, et moi-même je suis – un si mauvais, un si dépravé garnement !… Vous me laisserez entrer, Dolgorouki, si jamais je viens chez vous ?
— Oh, venez ; j’ai même de l’affection pour vous.
— Pourquoi donc ? Enfin… merci. Écoutez, buvons encore une coupe. Non, ne buvez pas, ce sera mieux. Il a bien dit : – il ne faut plus que vous buviez (il clignait significativement). Moi, je boirai tout de même. Cela ne me fait plus rien maintenant, et, d’ailleurs, je ne peux me contenir en rien. Qu’on me menace de ne plus m’emmener dîner au restaurant, et je suis prêt à tout. Oh ! nous voulons toujours être honnêtes demain, et demain recule toujours… Je crains affreusement… qu’il se pende. Il le fera sans rien dire à personne. Il est ainsi. Aujourd’hui tout le monde se pend ; comment savoir – peut-être y en a-t-il beaucoup comme nous ? Moi, par exemple, je ne peux absolument pas vivre sans argent de poche. Le superflu m’est plus indispensable que le nécessaire. Dites, aimez-vous la musique ? Je l’aime passionnément. Je vous jouerai quelque chose quand j’irai chez vous. Je touche très bien du piano. Si j’avais un opéra à composer, je choisirais le sujet de Faust. Je crée dans ma tête la scène de la cathédrale. Une cathédrale gothique, chœurs, hymnes ; entre Gretchen ; et, vous savez, les chœurs du moyen âge, pour que ça sente le quinzième. Gretchen est angoissée. D’abord, récitatif, doux, mais intimement tourmentant, et les chœurs tonnent lugubrement, sévèrement, indifféremment. Dies irae, dies illa ! Et tout à coup, la voix du diable, la chanson du diable. Il est invisible. Sa chanson seule… Et elle doit concorder presque avec les hymnes, ramper le long des hymnes et pourtant en être si différente ! La chanson – il y faut un ténor, absolument un ténor – commence doucement, tendrement : « Te souviens-tu, Gretchen ? – encore innocente, encore enfant, tu venais avec ta maman dans cette nef et balbutiais les prières du vieux missel. » Mais la chanson devient toujours plus forte, plus fougueuse ; les notes s’exaltent : on y entend les larmes, l’angoisse infinie, sans issue, et enfin le désespoir : « Il n’y a pas de pardon, Gretchen, il n’y a pas de pardon ici pour toi ! » Gretchen veut prier, mais elle crie, tant elle est convulsée ; et la chanson du diable, persiste, imprègne son âme, envahit tout et culmine en ce cri : « Tout est fini, tu es maudite ! » Gretchen tombe à genoux, se tord les mains et c’est, ici que se place sa prière, quelque chose de très court, demi-récitatif, naïf, sans fioritures, quatre vers pas plus… Il y a dans Stradella le principe de ça… Gretchen s’évanouit. On la ramasse, on l’emporte, – et ici tout à coup un chœur tonnant. C’est comme un jaillissement de voix, un chœur glorieux, triomphant, et qui absorbe tout dans son allégresse furieuse. Hosanna ! Il faut que ce soit le cri de rédemption de l’univers entier. Rideau. Non, voyez-vous, si j’avais seulement pu, j’aurais fait quelque chose ! Seulement je ne puis plus rien maintenant, je ne fais que rêver. Je rêve toujours, toujours ; toute mon existence se transforme en un rêve, je rêve même la nuit. Dolgorouki, avez-vous lu le Magasin d’antiquités de Dickens ?
— Oui. Eh bien ?
— Vous rappelez-vous… Attendez, je boirai encore une coupe… Vous rappelez-vous ce passage, vers la fin ? Le vieillard fou et sa petite-fille, une enfant de treize ans, après leur fuite fantastique se réfugient dans un coin perdu de l’Angleterre, à proximité d’une cathédrale du moyen âge, et cette fillette a pour industrie de montrer l’édifice aux visiteurs… Et une fois, au soleil couchant, cette enfant se tient sur le parvis, et les derniers rayons la baignent, et elle regarde l’astre et son âme ingénue s’oublie en mélancolique contemplation devant ce spectacle, s’y étonne comme devant une énigme, – et tout là est énigmatique, le soleil, comme une pensée divine, la cathédrale, comme une pensée humaine, – n’est-ce pas ? Mais je gâche cette scène à vouloir la raconter… Et à côté, sur les marches, le vieux grand-père fou regarde l’enfant d’un œil fixe… Vous savez, il n’y a rien de particulier dans ce petit tableau de Dickens, absolument rien, mais vous n’oubliez plus cela jamais et cela restera dans le souvenir de l’Europe inattentive. Pourquoi ? C’est le mystère de la beauté. Au lycée, je lisais toujours des romans… Vous savez, j’avais une sœur, à la campagne, d’un an seulement plus âgée que moi… Oh, à présent tout est vendu et il n’y a plus de campagne ! Nous étions assis sur la terrasse, sous nos très vieux tilleuls, et lisions ce livre, et le soleil se couchait pareillement, et soudain nous avons cessé de lire et nous nous sommes dit que nous aussi serions bons, serions beaux. Je me préparais alors à entrer à l’Université, et… Ah ! Dolgorouki, voyez-vous, chacun a ses souvenirs…
Et penchant sa tête fine sur mon épaule, il s’était mis à pleurer. Je le plaignais beaucoup. C’est vrai qu’il avait bu trop de vin, mais il me parlait si franchement, si fraternellement et dans un sentiment si pur… Tout à coup, de l’extérieur, on tambourina violemment sur la vitre. C’était Andréïev, l’éconduit. De la rue son cri sauvage retentissait.
— Ohé, Lambert ! Où est Lambert ? As-tu vu Lambert ?
— Ah, mais il est donc encore là ! s’exclama mon dolent interlocuteur en repoussant sa chaise.
— L’addition ! dit Lambert au garçon d’une voix grinçante. Ses mains tremblaient de fureur tandis qu’il se préparait à régler. Et voilà que le grêlé prétendait empêcher qu’il payât pour lui.
— Mais pourquoi ça ? Je vous ai invité et vous avez accepté l’invitation, récriminait Lambert.
— Non, permettez…
Le grêlé avait tiré sa bourse, et, ayant calculé son écot, le solda séparément.
— Vous m’offensez, Siméon Isidorovitch !
— Il suffit…, trancha Siméon Isidorovitch, qui sortit de la salle, sans prendre congé de personne.
Lambert jeta l’argent au garçon et courut après cet hôte récalcitrant. Nous sortîmes alors, Trichatov et moi. Andréïev se tenait comme une perche devant la porte et attendait Trichatov.
— Canaille ! n’avait pu retenir Lambert.
— Gniouf ! avait aboyé Andréïev et d’un coup sec il lui fit rouler son chapeau sur le trottoir. Lambert eut l’humiliation d’aller le ramasser.
— Vingt-cinq roubles ! cria Andréïev, montrant à Trichatov le billet qu’il avait conquis sur Lambert.
— Assez, répondit Trichatov. Pourquoi fais-tu toujours du tapage ?… Et pourquoi lui as-tu arraché vingt-cinq roubles. Il n’en devait que sept.
— Arraché ? Il avait promis un dîner particulier, avec des athéniennes et, au lieu de femmes, il nous a servi le grêlé. Sans compter que je n’ai pas achevé d’engloutir ma part et que j’ai attrapé froid sur le trottoir pour au moins dix-huit roubles.
— Al… lez au diable tous les deux ! hurla Lambert : je vous chasserai tous deux, je vous mettrai sur la paille…
— Lambert, je vous chasse et je vous mets sur la paille, décréta Andréïev. – Adieu, mon prince, ne buvez plus de vin ! Pétia, marchons ! Ohé, Lambert ! Où est Lambert ? As-tu vu Lambert ? cria-t-il pour la dernière fois, en s’éloignant à grandes enjambées.
— Alors, je viendrai chez vous, on peut ? me souffla à la hâte Trichatov en se mettant aux trousses de son ami.
Je restai seul avec Lambert.
— Eh bien… allons ! fit-il comme reprenant haleine avec difficulté, – et hébété encore.
— Où aller ? Je n’irai nulle part avec toi ! déclarai-je d’un ton provocant.
— Comment tu n’iras pas ?… s’inquiéta-t-il… Mais je n’attendais que le moment de me trouver seul avec toi !
— Mais où aller ?
J’avoue que la tête me tournait un peu, du fait des trois coupes de champagne et des deux verres de jérès.
— Par ici, par ici, vois-tu ?
— Mais, c’est des huîtres fraîches, ici, tu vois, – c’est écrit. Ça sent si mauvais de ce côté.
— C’est parce que tu sors de table… Nous ne mangerons pas d’huîtres, mais je t’offrirai du champagne…
— Jamais de la vie !… Tu veux m’enivrer.
— C’est eux qui te l’ont dit ; ils se moquaient de toi. Tu crois de tels drôles ?
— Non, Trichatov – n’est pas un drôle. Mais je sais moi-même être prudent. Voilà !
— Quoi, tu as ton caractère ?
— Oui, j’ai du caractère, plus que toi, parce que toi, tu es l’esclave du premier venu. Tu nous as couverts de honte, tu as fait des excuses aux polonais, platement. Il faut croire qu’on t’a souvent rossé dans les restaurants ?
— Mais nous avons à parler, imbécile ! Voyons, as-tu peur de moi ? Es-tu mon ami, ou non ?
— Je ne suis pas ton « ami », et toi, tu es un filou. Mais, pour te prouver que je ne te crains pas, – allons. Pouah ! ça sent le fromage ! quelle puanteur !