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III

— Oui, fils, je te répète que je ne peux pas ne pas estimer ma noblesse. Au cours des siècles il s’est formé chez nous un type supérieur de civilisation et que l’on n’a rencontré encore nulle part dans l’univers, – le type de la souffrance universelle pour tous. Nous ne sommes qu’un millier, peut-être plus, peut-être moins, – mais la Russie entière a vécu jusque ici pour nous produire. On dira que c’est peu, et que trop de siècles et de vies ont été dépensés à la production de cette élite. Selon moi, ce n’est pas peu.

J’écoutais avec toute mon âme ces paroles, brûlantes de son amour pour moi. Mais la cause qui avait déclenché sa franchise me restait inconnue.

— J’avais émigré, continua-t-il, et je ne regrettais rien de ce que je laissais derrière moi. J’avais servi la Russie sur son sol même ; – je continuerais à la servir, mais en l’élargissant. Fallait-il donc rester étroitement russe, comme un trans-rhénan était un français, ou un cis-rhénan un germain ? L’Europe a pu créer les nobles types du français, de l’anglais, de l’allemand : – elle ne connaît rien encore de son homme futur. Et, il me semble qu’elle ne veut rien encore en savoir. Et c’est compréhensible : ils ne sont pas libres, et nous sommes libres. Moi seul, avec mon tourment russe, étais alors libre en Europe… Remarque, mon ami, une particularité. Tout français, sans doute, peut servir, outre sa France, l’humanité, – mais à la condition stricte qu’il reste surtout français ; de même – l’anglais et l’allemand. Le russe, lui, – déjà aujourd’hui, c’est-à-dire bien avant qu’il ait réalisé sa forme définitive – sera d’autant mieux russe qu’il sera plus européen : c’est où gît notre quiddité nationale. Donc, en France, je suis français, allemand en Allemagne et, à travers deux millénaires, avec un grec de jadis, je suis un grec de son époque illustre : – par quoi, je suis un vrai russe et je sers d’autant mieux la Russie, dont j’incarne la pensée essentielle. Eux, leur destinée est de s’entr’égorger encore longtemps ; ils sont encore trop allemands, trop français et n’ont pas achevé le devoir de ces fonctions. Le spectacle qu’ils donnent nous est triste. Car l’Europe est aussi précieuse à un russe que sa Russie maternelle, – plus même ! Il est peu probable qu’on puisse aimer la Russie plus que je ne l’aime ; mais je ne me fais nul reproche de lui préférer Venise, Rome, Paris, les trésors de leurs sciences, de leurs arts, leur histoire. Oui, les russes les chérissent, ces vieilles pierres étrangères, ces éclats de miracles. Eux seuls les chérissent, – quand les détenteurs séculaires de ces vivants vestiges ne sont plus attentifs qu’au charlatanisme de leurs réactionnaires et de leurs pétroleurs. Conviens-en, mon ami, c’est un fait significatif, que, depuis un siècle, la Russie vive pour l’Europe seule ! Et eux ? Oh ! ils ont le temps de se gorger d’amertume, avant d’atteindre le royaume de Dieu…

J’avoue que je l’écoutais avec une profonde inquiétude : son exaltation m’angoissait, et m’angoissait plus encore le soupçon qu’elle pût être factice. Tout à coup je lui fis observer, sévère :

— Vous venez de dire : « le royaume de Dieu »… On a prétendu que vous prêchiez Dieu, que vous aviez porté des fers ?

— Laisse mes ceps, sourit-il : c’est tout à fait autre chose.

— Mais vous croyez fermement en Dieu ? demandai-je.

— Mon ami, cette question est peut-être indiscrète… Mais ils s’étaient avisés de décréter l’athéisme. Le caractère cordonnier du procédé m’offusqua. Du reste, la réalité sent toujours la semelle… Et puis, l’homme vivra-t-il jamais sans Dieu ? Pendant une certaine période, c’est possible. Même, je ne doute pas que cette période advienne ; mais là je me représentais un tout autre tableau…

— Lequel ?

— Je me figure, mon cher, commença-t-il avec un sourire pensif, le combat terminé. Après les tempêtes de boue et d’imprécations, le calme s’est fait et les hommes restent seuls, comme ils le voulaient : la grande idée qui les avait réchauffés et nourris a disparu comme ce soleil majestueux du tableau de Claude Lorrain. Et les hommes, prenant conscience d’eux-mêmes, éprouvent la tristesse d’un immense abandon ; puis ils se serrent plus étroitement puisque aussi bien ils constituent désormais tout les uns pour les autres ! La grande idée de l’immortalité s’étant abolie, l’amour qu’ils dédiaient jadis à Celui qui était l’immortalité se tourne vers l’univers, vers les hommes, vers chaque brin d’herbe. Ils se mettent à aimer la vie avec frénésie, « Que demain soit mon dernier jour, pense chacun en regardant le soleil qui se couche, mais d’autres restent et après eux leurs enfants, » – et cette pensée, qu’ils resteront s’aimant toujours et tremblant l’un pour l’autre, aura remplacé la pensée de la rencontre dans l’au-delà. Ils voudront éteindre dans l’amour la grande angoisse de leurs cœurs… L’éteindront-ils ?… Mon cher, s’interrompit-il tout à coup en souriant, tout cela c’est de la fantaisie. Mais je me complaisais à ce tableau. Ma croyance n’est pas en cause (je suis déiste)… Or, il est remarquable que je terminais toujours mon petit tableau par l’apparition, comme dans Heine, du « Christ sur la Baltique ». Je ne pouvais pas me passer de Lui, je ne pouvais pas ne pas me le représenter réapparaissant au milieu des hommes abandonnés. Il était revenu parmi eux, leur tendait les mains. Et retentissait l’hymne enthousiaste d’une nouvelle et dernière résurrection… Laissons cela, mon ami ; et quant à mes « chaînes de fer », – c’est de la bêtise ; ne t’inquiète pas d’elles. Tu sais que j’ai la langue timide : et si j’ai tant parlé aujourd’hui c’est… à cause de différents sentiments qui m’agitent, et parce que tu étais mon interlocuteur. Je ne suis pas près de parler à personne… Ceci dit pour te tranquilliser.

— Eh bien, savez-vous, il me semble que, malgré votre anxiété, vous deviez être alors extrêmement heureux.

Il rit gaiement.

— Aujourd’hui tu es très adroit dans tes observations… Oui, j’étais heureux : pouvais-je être malheureux avec une pareille anxiété ? Il n’y a rien de plus libre et plus heureux qu’un pèlerin russe et européen de notre millier. Je dis vraiment cela sans rire. Oui, je n’aurais voulu échanger mon tourment contre aucun bonheur. Dans ce sens, je fus heureux, mon cher. Et c’est sous l’impression de ce bonheur que j’ai aimé ta mère pour la première fois de ma vie.

— Comment pour la première fois de votre vie ?

— Je dis bien. Errant et me tourmentant, je l’ai aimée tout à coup comme je ne l’avais jamais aimée, et, toute affaire cessante, l’ai envoyé quérir.

— Oh ! racontez-moi cela, parlez-moi de maman !

— C’est expressément pour t’en parler que je t’ai amené ici. Et, sourit-il gentiment, je commençais à craindre que tu ne m’en tinsses quitte, au bénéfice de Herzen ou d’un petit complot quelconque.

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