I
Me voici à la catastrophe décisive qui termine mon journal. Mais je dois anticiper un peu et raconter quelque chose que j’ignorais complètement quand j’ai agi, et que je ne me suis expliqué que beaucoup plus tard. Sinon il me faudrait constamment m’exprimer en logogriphes. Pour cet éclaircissement préliminaire je sacrifierai à la netteté et à la brièveté tout intérêt artistique ; ce sera impersonnel comme un entrefilet de journal.
Mon camarade d’enfance Lambert faisait partie d’une association louche, organisée à Moscou et qui, sous la direction d’un chef vieux, expert et retors, s’adonnait exclusivement au chantage. Dès qu’ils avaient réussi à surprendre les secrets d’une famille, si honorable et si haut placée fût-elle, ils se présentaient, menaçant de divulguer des documents, que d’ailleurs souvent ils ne possédaient pas. Chez les personnes les plus recommandables, les plus intactes, il est de ces secrets n’ayant rien de criminel ni de honteux, et que cependant pour rien au monde elles ne voudraient produits au jour.
Exemple de leurs opérations :
La femme d’un fonctionnaire fort connu et respecté eut une liaison avec un jeune officier. Ils le surent, ils menacèrent l’amant de prévenir le mari. Ils ne possédaient pas la moindre preuve, et le jeune homme le savait, et eux-mêmes ne s’en cachaient pas : leur calcul fut que le mari, une fois avisé, ne lui fournît-on aucune justification, agirait tout de même que s’il recevait les preuves les plus sûres ; ils étaient informés de son caractère. Ils extorquèrent au galant une somme assez ronde et sans aucun risque, puisque la victime elle-même ne désirait rien tant que le secret.
Lambert, prenant goût à cette industrie, commençait à la pratiquer pour son propre compte. Mais il ne possédait pas les facultés nécessaires. Non qu’il fût sot : au contraire ; seulement il était à la fois violent et naïf et ne connaissant ni les hommes ni la société. Ne comprenant pas l’importance du rôle de ce chef de Moscou, il supposait aisé de diriger et organiser une telle entreprise. De plus il se figurait tout le monde aussi lâche que lui-même, et que, par exemple, tel ou tel homme du fait qu’il prit peur dans telle circonstance spéciale, est nécessairement poltron.
Il était venu à Pétersbourg parce que depuis longtemps il en rêvait comme d’une scène plus vaste que Moscou, et aussi parce que, à Moscou, il lui était arrivé une méchante aventure et que quelqu’un l’y cherchait dans les intentions les plus hostiles. À Pétersbourg il entra tout de suite en relations avec un ancien camarade de classe, mais ses affaires ne restèrent pas moins médiocres. Rien ne réussissait, – quand enfin, par une aube glaciale, il me ramassa dans la neige aux abords d’un chantier de bois.
Mon délire lui révéla d’abord tous les noms exactement et même quelques adresses ; puis lui procura une idée assez juste de l’importance respective des personnages (vieux prince, elle, Bioring, Anna Andréievna, Versilov). Il reconnut encore que l’on m’avait offensé, que j’avais des idées de vengeance ; et enfin qu’il existe un document tel que si on le montre au vieux prince demi-fou, celui-ci, reconnaissant que sa propre fille le considère comme un aliéné, la chassera et la déshéritera ou se mariera avec une certaine Mlle Versilov à qui déjà il songe, mais qu’on ne lui permet pas d’épouser ; etc. Ce document, il ne doute pas que je n’en sois possesseur. Lambert avait donc compris beaucoup de choses ; sans doute il en restait un grand nombre d’obscures, mais le maître-chanteur était quand même tombé sur une piste sérieuse. Dès que j’eus faussé compagnie à Alphonsine, il se procura mon adresse (de la façon la plus simple : au bureau des adresses), puis il prit les renseignements indispensables sur toutes les personnes dont j’avais parlé. Après quoi, il commença à agir. Tout d’abord il se rendit chez Anna Andréievna.
Comment parvint-il à joindre une personne d’une position si élevée, cela demeure une énigme pour moi. Je ne pus jamais connaître les détails de l’entrevue. Le plus probable est que Lambert, dès les premiers mots, s’était présenté comme mon ami d’enfance. Sans doute fit-il d’habiles allusions au « document » et au parti qu’on en pouvait tirer en spéculant sur ma rancune contre la générale Akhmakov. Quant à Anna Andréievna, elle se trouvait précisément dans une situation telle qu’elle ne pouvait pas ne pas mordre à l’hameçon de « la lutte pour l’existence ». Peut-être, et plus probablement, opéra-t-il sans tant d’ambages. Je me l’imagine fort bien disant : « Mademoiselle, ou vous resterez vieille fille ou vous deviendrez princesse et millionnaire. L’alternative dépend d’un document. Ce document, je le volerai à notre bon jeune homme et vous le donnerai… contre un billet à ordre de trente mille roubles. »
Mais, si Anna Andréievna Versilov, fiancée du vieux prince, convoitait la possession de ce document, il était non moins et plus légitimement convoité par Catherine Nicolaïevna Akhmakov, fille du dit prince. De ce côté, il y avait donc un second coup à faire. Toutefois Lambert sursit à se présenter chez elle et, pour le moment se contenta de surveiller ses démarches. Il m’attendait.
En ce qui me concerne, il adopterait, au gré des circonstances, celle-ci ou celle-là de ces deux façons de procéder : m’associer à son entreprise et agir de concert avec moi, ou bien – et ce devait le séduire davantage – me jouer comme un nigaud et me voler le document.
Malgré son impatience, tant que je fus malade, il se retint de paraître à la maison, sauf cette seule fois où il avait causé avec Versilov. Quant à l’hypothèse que je pusse donner, communiquer ou détruire le document, mes paroles chez lui l’avaient absolument tranquillisé à cet égard. Et que j’allasse chez lui tout d’abord et le jour même qui suivrait ma guérison, il n’en doutait pas, Daria Onésimovna était venue chez moi par son ordre : il savait donc ma curiosité et ma peur déjà excitées.
Mais si Lambert m’attendait, Anna Andréievna m’attendait peut-être avec plus d’impatience encore.
Lambert avait peut-être raison de vouloir la trahir : car, malgré leur accord, indiscutable pour moi, elle s’ennuageait de réticences, laissant entendre qu’elle consentait à tout, mais ne le disait pas en propres termes. Elle m’attendait ; elle préférait avoir affaire à moi qu’à cette canaille de Lambert.
Un dernier mot et le plus important : Versilov, à ce jour, savait-il quelque chose et participait-il déjà au plan de Lambert ? Non, non, non. À cette époque, encore non, bien que peut-être le mot fatal fût déjà prononcé. Mais j’anticipe, j’anticipe…
Et moi ? savais-je quelque chose et que savais-je au jour de ma sortie ? J’ai déclaré tout à l’heure que je ne savais rien, que j’ai connu les choses trop tard. C’est vrai, mais est-ce vrai tout à fait ? Non, je savais déjà quelque chose indiscutablement. Comment cela ? Que le lecteur se rappelle mon rêve. Si ce rêve put se configurer comme j’ai dit, c’est que, à défaut de rien savoir de net, je pressentais tout.
Et maintenant, au fait.