II
Me voici aux dernières vingt-quatre heures de mon journal… Il était, je crois, près de dix heures et demie. J’allais vers mon logis, – énervé, singulièrement distrait, mais avec une résolution définitive dans le cœur. Je ne me pressais pas : je savais comment j’agirais. Or, à peine arrivé, je constatai que l’affaire venait d’entrer dans une phase nouvelle : le vieux prince, récemment amené de Tsarkoïé-Sélo, se trouvait dans notre maison et Anna Andréievna était auprès de lui !
On l’avait installé, à côté de ma chambre, dans les deux chambres du logeur, lesquelles avaient bénéficié de certains embellissements, du reste tout superficiels. L’hôte et sa femme s’étaient réfugiés dans la chambrette du locataire grincheux dont j’ai déjà parlé, et ledit locataire avait été relégué je ne sais où.
Le logeur se faufila immédiatement dans ma chambre. Sans lui dire un mot, je m’assis dans un angle et, me prenant la tête à deux mains, je restai ainsi une minute. Il avait pensé d’abord que je posais ; mais, à la fin, il n’y tint plus et prit peur.
— Est-ce que ça ne va pas ? balbutia-t-il… Je vous attendais pour savoir… Par le couloir la communication est si incommode… Ne voulez-vous pas qu’on ouvre cette porte, pour faire communiquer directement la chambre du prince avec la vôtre ?
Il indiquait la porte latérale, toujours fermée.
— Voici, Pierre Hippolytovitch, répliquai-je d’un air sévère : allez inviter tout de suite Anna Andréievna à se rendre auprès de moi. Est-elle depuis longtemps ici ?
— Une heure environ.
— Allez.
Il revint, un instant après, m’informer qu’Anna Andréievna et le prince Nicolas Ivanovitch m’attendaient avec impatience chez eux. Anna Andréievna n’avait donc pas voulu venir. Je me brossai, me débarbouillai, me peignai, tout cela avec lenteur, puis je me rendis chez le vieillard.
Il était assis près de la table ronde. Anna Andréievna était assise dans un autre coin, près d’une deuxième table, couverte d’un napperon et où bouillait le samovar fourbi à neuf de la logeuse. Le vieillard, remarquant l’expression sévère de mon visage, tressaillit et son sourire devint une grimace de frayeur ; mais déjà je m’amadouais : je ris et lui tendis les mains ; le malheureux se jeta dans mes bras.
Du vieillard encore vert, souvent lucide et dont la volonté n’était pas abolie, ils avaient fait un enfant méfiant et craintif. Tout s’était passé comme je l’exposais tout à l’heure. Après l’avoir rompu par la nouvelle de la trahison de sa fille et par l’évocation de l’asile d’aliénés, on lui avait dit que je détenais le document « clef de la situation », et qu’après l’avoir vu il serait à même de prendre sa décision définitive. Je le dirai d’avance : examiner ce document et prendre une décision, – cette perspective l’épouvantait plus que tout au monde… Il s’attendait à me voir entrer chez lui l’arrêt sur le front et le papier dans la main : – il fut donc extrêmement heureux de constater que j’étais prêt à bavarder et à rire. Lorsque nous nous embrassâmes, il pleura, et je pleurai un peu, moi aussi, – cependant que jappait le bichon. Le prince, depuis qu’il l’avait acquis d’Alphonsine, ne s’en séparait plus ; ils couchaient ensemble.
— Oh ! je disais qu’il a du cœur ! exclama-t-il en me désignant à Anna Andréievna.
— Mais – comme vous avez repris, prince, quelle mine superbe, fraîche, saine ! (Hélas ! la mine était d’une momie.)
— N’est-ce pas, n’est-ce pas ? répétait-il joyeux. Oh ! je me porte à merveille.
— Buvez donc votre thé. Si vous m’en offriez une tasse, j’en prendrais volontiers avec vous.
— Excellente idée ! « Buvons et nous réjouissons !… » ou quelque chose dans ce genre… il y a des vers ainsi. Anna Andréievna, versez-lui du thé ; il prend toujours par les sentiments… donnez-lui du thé, ma chère.
Anna Andréievna me servit. Mais subitement elle se tourna vers moi et commença avec une grande solennité :
— Arcade Macarovitch, tous deux, – mon bienfaiteur, le prince Nicolas Ivanovitch, et moi, – nous nous sommes abrités sous votre toit : nous nous considérons comme vos hôtes à vous personnellement ; c’est vous qui nous donnez abri. Souvenez-vous que la destinée de ce saint homme, si noble et si éprouvé, est entre vos mains… Nous attendons la décision que votre cœur vous dictera…
Elle ne put pas achever ; le prince tremblait de peur.
— Après, après, n’est-ce pas ? chère amie, répétait-il en levant vers elle des mains implorantes.
Je ne saurais exprimer combien cette sortie d’Anna Andréievna me fut désagréable. Je ne répondis que par un componctueux salut, m’assis et commençai à caqueter, à rire et à faire de l’esprit… Le vieillard, reconnaissant, s’égaya avec enthousiasme. Mais cette gaîté pouvait instantanément se résoudre en prostration.
— Cher enfant, j’ai entendu dire que tu étais malade… Ah ! pardon… J’ai entendu dire que tu t’adonnais au spiritisme ?
— Je n’y ai jamais pensé, avais-je souri.
— Non ? Et qui donc m’avait parlé de spi-ri-tisme ?
— C’est cet employé, ce Pierre Hippolytovitch, qui vous en parlait tantôt, expliqua Anna Andréievna… Un homme très gai et qui possède quantité d’anecdotes. Voulez-vous que je l’appelle ?
— Oui, oui, il est charmant… ; il possède quantité d’anecdotes ; mais mieux vaut l’appeler plus tard. Nous l’appellerons et il nous racontera tout, mais plus après. Figure-toi que, comme on préparait la table, il me dit : « Ne vous inquiétez pas. Pas de danger qu’elle s’envole ! Nous ne sommes pas… des spirites. » Est-ce que les tables volent, chez les spirites ?
— Ma foi, je ne sais pas ; mais on dit qu’elles se soulèvent de tous leurs pieds.
— Mais c’est terrible ce que tu dis, me regarda-t-il, apeuré.
— Peuh ! ne vous inquiétez pas, ce sont des sottises.
— C’est bien ce que je dis aussi. Anastasie Stéphanovna Soloméiev… tu la connais bien… ah ! non, tu ne la connais pas… imagine-toi qu’elle croit aussi au spiritisme, et imaginez-vous, chère enfant (il se tourna vers Anna Andréievna), je lui dis : « Dans les ministères il y en a aussi des tables et sur lesquelles huit paires de mains sont posées pour les écritures administratives. Pourquoi donc ces tables restent-elles tranquilles ? Imagine qu’elles se mettent en route tout à coup ! Une émeute de tables aux Finances ou à l’Instruction publique… Il ne manquerait que cela ! »
— Les choses charmantes que vous dites, prince ! Vous n’avez pas changé ! m’étais-je écrié, en forçant mon rire.
— N’est-ce pas ? Je ne parle pas trop, mais je dis bien.
De la joie rayonna dans ses yeux. Anna Andréievna, rassurée sur mes dispositions, osa sortir. Mais, à peine disparue, – le vieillard dont le visage avait instantanément changé d’expression, inspecta la chambre d’un regard circulaire et, se penchant vers moi :
— Cher ami ! chuchota-t-il. Oh ! si je pouvais les voir ici toutes deux, ensemble ! Ô cher enfant !
— Prince, calmez-vous…
— Oui, oui, mais… nous les réconcilierons, n’est-ce pas ? Ce n’est que la futile querelle de deux dignes femmes, n’est-ce pas ? Je n’ai d’espoir qu’en toi seul… Mais quel singulier appartement… Et ce propriétaire… Il a une figure… Dis ! il n’est pas dangereux ?
— Le propriétaire… Pierre Hippolytovitch ? Non, certes. Lui dangereux ?…
— C’est ça… Tant mieux. Il semble qu’il est bête, ce gentilhomme. Cher enfant, au nom du Christ, ne dis pas à Anna Andréievna qu’ici j’ai peur de tout. J’ai tout loué ici, du premier coup, et j’ai loué le propriétaire aussi. Écoute : tu connais l’histoire de Von Zohn, tu te souviens ?
— Eh bien, quoi ?
— Rien, rien du tout… Mais je suis libre ici, n’est-ce pas ? Qu’en penses-tu ? Ici, rien ne peut m’arriver dans ce genre ?
— Mais je vous assure, cher prince… Voyons !
— Mon ami ! mon enfant ! exclama-t-il en joignant les mains devant lui et ne dissimulant plus sa peur ; – si, en effet, tu as quelque chose… des documents… en un mot si tu as à me dire quelque chose, ne le dis pas ; au nom de Dieu, ne dis rien du tout… ne dis rien, le plus longtemps possible…
Il voulut s’élancer, m’embrasser ; les larmes ruisselaient selon les dépressions et les reliefs de son pauvre visage. Il était comme un enfant volé par des nomades… Mais on ne nous laissa pas nous embrasser : la porte s’ouvrit et Anna Andréievna entra… avec le chambellan, son frère. Stupéfait, je me levai, me dirigeai vers la porte.
— Arcade Macarovitch, laissez que je fasse la présentation, prononça Anna Andréievna, de sorte que je dus interrompre mon mouvement de retraite.
— Je connais déjà trop votre frère, dis-je en appuyant sur le « trop ».
— Ah ! il y a un bien fâcheux malentendu ! je suis tellement coupable, cher And… André Macarovitch, déplora le jeune homme, s’approchant de moi d’un air très dégagé et s’emparant de ma main que je ne pouvais reprendre. Toute la faute incombe à mon Stéphane : il avait si bêtement annoncé que je vous avais pris pour un autre… C’était à Moscou, expliqua-t-il à sa sœur… Ensuite je fis tous mes efforts pour vous retrouver, me justifier, mais je tombai malade. Demandez-lui… Cher prince, nous devons être amis, même par droit de naissance…
Dégageant mon épaule du bras dont il la cerclait, je sortis sans dire un mot, et regagnai ma chambre.
Je m’assis sur mon lit, perplexe. L’intrigue me pesait, et pourtant je ne pouvais, d’un coup, sacrifier Anna Andréievna : car elle aussi m’était chère et sa situation était terrible.