III
Tout homme a, dans un coin réservé de sa mémoire, le souvenir de quelque incident personnel qu’il tient pour fantastique, augural ou miraculeux : – Ce peut être un rêve, une coïncidence, un pressentiment, un oracle de diseuse de bonne aventure, que sais-je ? Ce sera pour moi cette rencontre avec Lambert, tant elle fut riche de conséquences.
La chambre où je me trouvais était une petite pièce très simplement meublée, – la chambre classique d’un garni pétersbourgeois de second ordre. Lambert, lui, était luxueusement vêtu. Sur le plancher, deux malles, encore à moitié pleines. (Il n’était à Pétersbourg que depuis peu.)
— Alphonsine ! cria-t-il.
— Présente ! répondit, de derrière le paravent qui masquait la région du lit, une voix fêlée à l’accent parisien.
On entendit le bruit mou de deux pieds nus, et, un instant après, apparut, ficelée au petit bonheur, Mlle Alphonsine, étrange créature, brune, de haute taille, maigre comme un hareng, au visage long, aux yeux sauteurs et aux joues creuses, – un être affreusement usé !
— Plus vite ! (Il lui parlait en français.) Allons ! ouste ! du sucre, un verre, – vite ! Il est presque gelé. C’est… mon ami… Il a passé la nuit dans la neige…
— Malheureux ! gémit-elle en dressant des bras théâtraux.
— Hop ! hop ! lui cria Lambert comme à un chien, et, sans plus de gestes, elle courut exécuter l’ordre.
Il me tâta le pouls, me palpa le front, les tempes.
— C’est étonnant ! grognonnait-il. Comment n’es-tu pas gelé ? Au fait, tu étais enfoui sous ta pelisse ; tu étais là-dedans comme dans une niche.
Le vin chaud me conforta… À demi étendu sur le canapé, je me remis à bavarder, me grisant de paroles. De ce que je racontais je ne me souviens presque pas, et même, des pages entières de ce discours sont effacées de ma mémoire comme avec de la gomme. Y comprit-il quelque chose ? Du moins, je le reconnus plus tard, il dut y comprendre assez pour juger que des relations avec moi étaient à maintenir. J’exposerai ultérieurement son calcul.
J’étais non seulement très loquace, mais, par moments, très gai. Je me rappelle ce soleil dont s’illumina la chambre quand on leva les stores, et le poêle qui grésillait – allumé par qui ? Je me souviens aussi d’un bichon noir que comprimait entre ses seins Mlle Alphonsine. Il me divertissait particulièrement, de sorte que, deux fois, interrompant mes récits, je m’allongeai vers la dame au chien. Sur un signe de Lambert, elle s’escampa derrière le paravent, emportant la bête.
Lui, se taisait. Il était assis en face de moi, penché, et m’écoutait sans me quitter des yeux ; de temps en temps il souriait, d’un long sourire à dents blanches, ou fermait à demi les paupières, comme pour concentrer son attention. Je n’ai conservé de souvenir net que de ceci : quand je parlais – et de quelle façon pâteuse ! – du « document », je voyais son masque se surtendre dans un désir de clarté ; même, il hasarda une question, – manœuvre imprudente, car, à toute interruption, je perdais le fil de l’histoire. Combien de temps restâmes-nous ainsi à causer ?… Tout à coup il se leva, appela Alphonsine.
— Il a besoin de repos, peut-être d’un médecin. Tout ce qu’il demandera, – accordé !… c’est-à-dire… vous comprenez, ma fille ? Vous avez de l’argent, – non ? Voilà !
Et, lui tendant un billet de dix roubles, il se mit, à chuchoter avec insistance, la menaçant du doigt, et sourcils froncés :
— Vous comprenez… Vous comprenez ?
Je voyais qu’elle tremblait devant lui.
— Je reviendrai, et toi, tâche de bien dormir, me sourit-il en coiffant son chapeau.
— Mais vous n’avez pas dormi du tout, Maurice ! tenta de s’écrier Alphonsine d’un air pathétique.
— Taisez-vous ! Je dormirai plus après.
Il était sorti.
— Monsieur, monsieur ! déclama-t-elle aussitôt, prenant une pose au milieu de la chambre : Jamais homme ne fut si cruel, si Bismarck, que cet être qui regarde une femme comme une saleté de hasard. Une femme, qu’est-ce que ça, à notre époque ? « Tue-la ! » tel est le dernier mot de l’Académie française !
J’écarquillais les yeux ; je voyais double, je voyais deux Alphonsine…
Soudain, je remarquai qu’elle pleurait. Je tressaillis, comprenant qu’elle me parlait déjà depuis longtemps, et moi, évidemment, j’avais dormi ou j’avais perdu connaissance.
— … Hélas ! de quoi m’aurait servi de le découvrir plus tôt, clamait-elle : – et n’aurais-je pas autant gagné à tenir ma honte cachée toute ma vie ? Peut-être n’est-il pas honnête à une demoiselle de s’expliquer si librement devant un Mr, mais enfin je vous avoue que, s’il m’était permis de vouloir quelque chose, oh ! ce serait de lui plonger au cœur mon couteau, mais en détournant les yeux, de peur que son regard exécrable ne fît trembler mon bras et ne glaçât mon courage ! Il a assassiné ce pope russe, Mr ; il lui arracha sa barbe rousse ! – pour la vendre à un artiste en cheveux au pont des Maréchaux, tout près de la maison de M. Andrieux – hautes nouveautés, articles de Paris, linges, chemises – vous savez, n’est-ce pas ?… Oh, Mr, quand l’amitié rassemble à table épouse, enfants, sœurs, amis, quand une vive allégresse enflamme le cœur, je vous le demande, Mr : est-il bonheur préférable à celui dont tout jouit ? Mais il rit, Mr, ce monstre exécrable et inconcevable, et si ce n’était pas par l’entremise de M. Andrieux, jamais, oh ! jamais je ne serais… Mais quoi, Mr… ? qu’avez-vous, Mr ?
Elle se précipita vers moi : j’avais, il me semble, des frissons, peut-être une syncope. Je ne peux exprimer quelle pénible, quelle maladive impression me produisait cet être à demi dément. Peut-être s’imaginait-elle qu’on lui eût enjoint de me distraire : du moins elle ne me quittait pas d’une semelle ; elle déclamait, tourbillonnait ; moi, je me taisais depuis longtemps. Tout ce que j’ai pu dégager de ce fatras, c’est qu’elle était étroitement liée avec la maison de M. Andrieux – hautes nouveautés, articles de Paris, etc. qu’elle sortait peut-être de la maison de M. Andrieux ; qu’elle était éloignée pour toujours de M. Andrieux par ce monstre furieux et inconcevable, et qu’en cela consistait la tragédie… Elle sanglotait, mais il me semblait que ce fût sur commande ; par moments, je m’attendais à la voir se dissoudre comme une apparition ; elle prononçait les mots d’une voix écrasée, fêlée : le mot préférable, par exemple, elle le prononçait « préfér-a-able » et sur la voyelle « a », on eût-dit qu’une brebis bêlât… Revenu à moi, je la vis qui faisait au milieu de la chambre une pirouette, mais elle ne dansait pas, cette pirouette était un jeu de scène en relation avec le récit. Tout à coup, elle avait ouvert le piano, – un vieux piano désaccordé, et ce furent des heurts de notes, de glapissantes roulades… Je crois m’être assoupi… Un jappement du bichon me réveilla. Pour un instant, la conscience de la réalité renaquit en moi, entière. Je me levai avec terreur.
« Lambert… Je suis chez Lambert ! » avais-je pensé et, saisissant mon chapeau, je me précipitai vers ma pelisse.
— Où allez-vous, Mr ?
— Je veux m’en aller, je veux sortir d’ici ! Laissez-moi, ne me retenez pas…
— Oui, Mr ! confirma ardemment Alphonsine, tandis qu’elle m’ouvrait la porte du corridor. Mais ce n’est pas loin, Mr, ce n’est pas loin du tout ! Ça ne vaut pas la peine de passer votre chouba ! C’est ici près, Mr !
Dans le corridor, j’avais tourné à droite.
— Par ici, Mr, c’est par ici ! vociférait-elle, implantant dans ma pelisse des doigts osseux, tandis que son autre main prétendait à m’orienter vers un retrait dont, pour le moment, je n’étais pas en quête.
Je courus vers l’escalier. Elle me poursuivait de clameurs :
— Il s’en va, il s’en va !… Mais il me tuera, Mr, il me tuera !
J’étais déjà dans l’escalier et, quoiqu’elle courût après moi, j’eus le temps d’ouvrir la porte de la rue. Une voiture passait : j’y pris place et donnai au cocher l’adresse de maman.