VI
Depuis que le mariage de sa fille était décidé, Jeanne de Lorris n’avait pas quitté la villa du boulevard d’Italie, et elle n’y avait reçu que Gontran d’Arbois et M. de Randal.
Son ancienne femme de chambre elle-même était consignée sévèrement à la porte de son nouveau domicile, quoiqu’on ne lui eût pas encore signifié son renvoi définitif ; l’hôtel de l’avenue d’Eylau n’ayant pas trouvé d’acquéreur, il fallait bien qu’il y restât quelqu’un pour le garder.
Le commandant servait d’intermédiaire entre madame de Lorris et Céleste, qui croyait, ou faisait semblant de croire que sa maîtresse habitait la campagne avec sa fille.
Il s’occupait aussi de surveiller la liquidation de la fortune de Jeanne et de presser l’encaissement de l’héritage de lady Cairness. Il s’était constitué l’homme d’affaires de sa vieille amie et le protecteur de Thérèse qui allait bientôt lui devoir l’honneur d’être baronne.
Et toutes ces occupations l’absorbaient tellement qu’on ne le voyait plus aussi souvent à la villa.
M. de Randal, lui, y venait régulièrement faire sa cour, sous les yeux de madame Valdieu, mais il avait le bon goût d’abréger ses visites, de peur de fatiguer ces dames qui l’accueillaient bien, quoique sans enthousiasme.
Jeanne aurait dû être parfaitement heureuse, car elle touchait au moment de réaliser tous ses rêves. Elle avait rompu avec le passé ; le monde où elle avait vécu commençait à l’oublier ; elle allait marier sa fille à un galant homme, et pour comble de bonheur, ce gendre qui lui était tombé du ciel n’exigeait pas qu’elle se séparât de Thérèse et se déclarait prêt à faire ménage à trois en province, à l’étranger, ou même à Paris, au choix de madame Valdieu.
Et cependant, Jeanne n’avait jamais été si triste. Elle passait des journées entières sans prononcer une parole et les caresses de sa fille ne parvenaient pas à la tirer de cette espèce de torpeur où elle semblait se complaire. On eût dit qu’elle craignait de parler et qu’elle s’efforçait de ne pas penser.
Thérèse n’était pas beaucoup plus gaie, mais elle se montrait plus résolue. Elle parlait de son prochain mariage comme d’un fait accompli, et quoiqu’il ne lui arrivât jamais de dire ce qu’elle pensait de M. de Randal, elle ne laissait paraître aucune répugnance pour sa personne.
Dans cette habitation où tout aurait dû être en fête, il n’y avait que Gudule qui fût complètement satisfaite.
M. de Randal avait su gagner ses bonnes grâces et elle pensait qu’il faisait beaucoup d’honneur à Jeanne en épousant sa fille.
Les choses en étaient là, lorsqu’un jour le baron, qu’on attendait à quatre heures, comme de coutume, ne vint pas.
Le lendemain, il ne parut pas non plus, et le surlendemain, il ne se montra pas davantage.
Le commandant d’Arbois, pendant ce temps-là, n’avait pas donné signe de vie, mais on s’étonnait moins de son absence.
Gudule, qui s’inquiétait beaucoup de la disparition de M. de Randal, avait proposé dix fois d’envoyer prendre de ses nouvelles, offrant d’y aller elle-même, pour lui marquer la considération qu’il méritait. Mais Jeanne s’y était opposée, sous prétexte que c’était à lui de s’excuser et que sa fiancée n’avait pas d’explications à lui demander sur sa conduite.
Le quatrième jour, la gouvernante n’y tint plus, et elle vint faire une véritable scène à son amie.
Jeanne était assise dans le salon, près de la fenêtre et Thérèse n’était pas encore descendue de sa chambre où elle s’enfermait volontiers depuis quelque temps.
— Tu te fâcheras si tu veux, dit Gudule en entrant comme un ouragan ; j’ai envoyé François à l’hôtel du baron.
— Je t’avais priée de n’en rien faire, murmura madame Valdieu, sans trop s’émouvoir de cette déclaration.
— En vérité, ma chère, je ne te comprends pas. On jurerait que tu te repens d’avoir accordé la main de ta fille à un gentilhomme ?
— Tu oublies qu’il ne me l’a pas demandée. C’est à Thérèse qu’il s’est adressé.
— Et Thérèse a eu l’esprit de ne pas le rebuter. Je n’espérais pas qu’elle fût si raisonnable, et je trouve que toi tu ne l’es guère. Quand je pense que tu as été sur le point de pousser ta fille à épouser ce grand gars de Bretagne qui courait après elle et qu’elle se figurait aimer !
— Elle l’aime encore.
— Décidément, tu es folle. Il ne te manquerait plus que de détourner Thérèse du superbe mariage qu’elle va faire et de la jeter dans les bras de ce vicomte sans terres. Je te dis, moi, qu’elle ne pense plus à lui et qu’elle est ravie d’entrer dans le monde par la bonne porte. C’est une chance inespérée qu’elle a eue de plaire à M. de Randal, et elle serait bien sotte de n’en pas profiter, car elle ne la retrouvera jamais, je te le prédis. C’est pour cette raison que je suis si tourmentée de ne plus le voir. Je tremble qu’il n’ait changé d’avis.
— Voici ton messager qui revient ; tes tourments vont finir, dit Jeanne.
Gudule s’avança vivement, et vit par la fenêtre le jardinier François qui s’approchait à pas comptés.
— Eh bien ! lui cria-t-elle, que vous a dit le valet de chambre de M. le baron ? Son maître est en voyage, n’est-ce pas ?… et il a été obligé de partir subitement.
— Mademoiselle, je n’en sais rien, dit le messager.
— Comment ! vous n’êtes donc pas allé rue du Cardinal-Lemoine… ou plutôt vous n’avez pas su trouver la maison… je vous l’avais cependant bien indiquée.
— Pardonnez-moi, mademoiselle, je l’ai bien trouvée… mais, il n’y a personne.
— Ce n’est pas possible !
— C’est si vrai que tout est fermé. J’ai eu beau sonner, on ne m’a pas répondu.
— Au fait, murmura Gudule, si M. de Randal a été appelé loin de Paris par une affaire imprévue, il a bien pu emmener son domestique.
— Mademoiselle, je ne pourrais pas vous dire. Mais j’ai dans l’idée que ce n’est pas ça… parce que, comme je m’en allais, j’ai aperçu deux particuliers qui rôdaient sur le quai et qui m’ont fait l’effet de surveiller la maison. Ils marquaient si mal que je les ai pris pour des agents déguisés et je crois bien que j’ai deviné, vu qu’il y en a un des deux qui m’a suivi de loin et qui ne m’a lâché qu’à dix pas d’ici.
— Des agents de police ! répéta Jeanne se levant brusquement.
— Mon brave François, vous ne savez ce que vous dites, s’écria la gouvernante, indignée. Une autre fois, je ne vous chargerai plus de mes commissions. Mais en voilà assez. Laissez-nous.
François tourna les talons sans se faire prier. Il n’aimait pas Gudule qui le rabrouait à tout propos et il n’était pas content d’avoir eu un mouchard à ses trousses.
— Mes pressentiments ne me trompaient pas, dit Jeanne, dès que le jardinier se fut éloigné, M. de Randal est un imposteur.
— Quoi ! tu prends au sérieux ce que vient de nous dire cet imbécile !… et tu t’imagines que le baron a des démêlés avec la police !… En vérité, tu as bien mauvaise opinion de M. d’Arbois, qui est son ami intime.
— Gontran ne le connaît pas. Gontran a été dupe, comme je l’ai été moi-même… comme nous l’avons été tous… et si nous ne le voyons plus, c’est qu’il n’ose plus revenir parce qu’il a découvert que cet homme est un misérable.
— Ma chère, tu déraisonnes et je renonce à te prêcher. Que ne vas-tu le trouver, ton Gontran ? Tu n’as pas à te gêner avec celui-là et tu ne dois pas regarder à faire les avances. Il doit savoir ce qui se passe et il te dira ce qu’il sait.
— J’y vais. Veille sur Thérèse.
— Thérèse est plus sage que toi… et je ne lui soufflerai pas mot de ton voyage à la recherche du commandant. Je te préviens seulement qu’il se moquera de toi, ton officier, quand tu lui exposeras tes inquiétudes.
— Pourvu que je le trouve, murmura madame de Lorris, qui n’écoutait plus les réflexions de Gudule.
Elle se précipita dans le corridor où elle trouva un chapeau et une mantille. Elle ne prit que le temps de se coiffer et de jeter la mantille sur ses épaules.
La gouvernante la laissa faire et n’essaya point de la retenir.
Un instant après, Jeanne remontait le boulevard en courant. Sur la place d’Italie, elle trouva un fiacre où elle se jeta en disant au cocher de la mener au Grand-Hôtel.
C’était encore là qu’elle avait le plus de chances de rencontrer Gontran qui se levait généralement fort tard. La matinée n’était pas très avancée et elle espérait le surprendre au lit.
Elle ne savait pas que, depuis trois jours, le commandant ne dormait guère et qu’il ne rentrait pas souvent chez lui.
Mais elle voulait le voir à tout prix et elle était décidée à le chercher jusqu’à ce qu’elle l’eût trouvé, au restaurant où il déjeunait, au cercle, partout enfin où il pouvait être.
Elle aurait pu y perdre sa journée, car Paris est grand, et elle ne connaissait qu’imparfaitement ses nouvelles habitudes, mais le hasard la servit à souhait.
Elle arriva devant le Grand-Hôtel au moment même où Gontran en sortait, en compagnie d’un monsieur qu’elle n’avait jamais vu.
Elle n’aurait pas hésité à l’aborder quand même ; mais cet inconnu, après avoir causé un instant sur le trottoir avec le commandant, lui serra la main et s’éloigna.
Jeanne était déjà descendue de son fiacre ; Gontran, resté seul, l’aperçut et vint droit à elle.
— J’allais chez toi, lui dit-il. Tu m’attendais, je suppose ; mais tu as bien fait de venir, car j’aurais été gêné pour parler devant ta fille, et j’ai à t’apprendre de graves nouvelles.
» Sais-tu qui est ce gentleman que je viens de quitter ?… Non, évidemment, quoique tu aies bien pu deviner à son air qu’il est Anglais de pure race.
— Anglais ! répéta Jeanne ; tu dis qu’il est Anglais ?… est-ce que ce serait… mais non… tu lui as serré la main.
— Et j’ai eu grand plaisir à la lui serrer, répliqua Gontran ; c’est un gentleman accompli, et de plus, il a fait pour m’obliger le voyage de Londres à Paris.
» Nous devions déjeuner ensemble ce matin, mais il est rappelé en Angleterre par son service et comme je n’ai plus besoin de lui, il va prendre le train de midi.
» Tu viens de voir sir Francis Garnham, capitaine aux gardes de la reine.
— Eh bien ? demanda Jeanne.
— Ah ! c’est vrai… je t’ai parlé de ce qu’il a fait pour moi… ou plutôt pour nous… mais je ne t’ai pas dit son nom… c’est à lui que j’ai écrit après la mort de lady Cairness.
— Et il t’a répondu en t’apprenant l’existence de William Atkins et en te dénonçant ses projets ? s’écria madame de Lorris.
— C’est précisément parce qu’il connaissait cet homme que je l’ai prié de venir à Paris. Et c’est une heureuse idée que j’ai eue là, car il nous a tirés tous d’un très mauvais pas. Sans lui, je crois bien que j’aurais été mis en retrait d’emploi, sans compter d’autres désagréments plus sérieux encore.
— Explique-toi, je t’en prie… je ne comprends pas.
— C’est juste… j’ai pris l’histoire par la fin… c’est qu’elle est longue et je ne peux vraiment pas te la raconter sur le boulevard… entre avec moi au parloir de l’hôtel… à cette heure-ci, nous n’y trouverons personne et nous pourrons causer tout à notre aise.
Jeanne se laissa conduire, et, en effet, il n’y avait dans le salon réservé aux habitants de l’hôtel que des étrangers plongés dans la lecture des journaux de leur pays.
Gontran s’établit avec son amie sur un divan, dans un coin où personne ne pouvait entendre leur conversation, et débuta par cette phrase qui fit tressaillir madame de Lorris :
— Voyons, parle-moi franchement… Ta fille n’aime pas M. de Randal ? C’est par dépit qu’elle s’est décidée à l’épouser… pour punir André d’Elven d’avoir reçu une femme chez lui ?
— Je le crois, répondit Jeanne. Pourquoi me demandes-tu cela ?
— Et toi, qu’en penses-tu, de ton futur gendre ?
— Si je te le disais, tu te récrierais.
— Pas du tout. Ne te gêne pas. Je tiens à connaître ton opinion, quelle qu’elle soit et j’ai mes raisons pour t’interroger.
— Eh bien… cet homme me fait horreur.
— Vraiment ? tu l’as cependant bien accueilli.
— Parce qu’il était présenté par toi… mais dès le premier jour, il m’a inspiré une répugnance que je n’ai jamais pu surmonter entièrement… et si tu savais d’où venait cette antipathie, tu rirais de moi.
— Je n’ai pas la moindre envie de rire. Dis toujours.
— Sa voix me faisait frissonner.
— Sa voix ?… une basse-taille superbe !
— Oui, mais elle me rappelait une voix que j’ai entendue chez Valentine… la voix de l’assassin d’Alice Avor.
— Je conçois qu’elle ne t’ait pas plu. Mais pourquoi, diable ! ne m’as-tu pas fait part de l’impression qu’elle te causait ?
— Parce que je croyais me tromper… et pourtant je voyais à son doigt une bague… une grosse bague comme l’assassin en avait une… et quand M. de Randal me touchait la main, il me semblait reconnaître un contact que j’avais déjà senti, quand l’assassin a posé les siennes sur mes yeux… c’est absurde, insensé, impossible, je le sais, mais c’est plus fort que moi… dix fois, j’ai eu envie de dire à Thérèse : Reprends ta parole… romps ce mariage qui te sera fatal. Le courage m’a toujours manqué.
— De sorte que si tu apprenais que ta fille ne l’épousera pas, tu ne serais pas désolée… ni elle non plus.
— Il se retire donc ! s’écria madame de Lorris.
— Non. Il est mort, dit froidement Gontran d’Arbois.
— Mort !… quand ?… Comment ?…
— Il a été tué en duel, il y a quatre jours… Et… devine par qui ?
— Par toi, peut-être ?
— Non ; moi, j’étais son témoin. Par le vicomte d’Elven.
— À cause de Thérèse !
— Au fond, oui. Mais André a trouvé un prétexte pour lui chercher querelle… le nom de ta fille n’a pas été prononcé… et en tuant cet homme, André t’a rendu, et à elle aussi, un rude service. Seulement, il a failli nous en coûter cher, à lui et à moi. J’avais eu le tort, pour éviter qu’on parlât de ce duel, d’exiger qu’ils se battissent dans le jardin du baron. Je ne prévoyais pas que l’un des deux adversaires y perdrait la vie et le Randal y a été tué raide. Si bien que nous nous sommes trouvés dans un cas qui aurait pu nous mener en Cour d’assises. Nous avons passé trois jours à nous expliquer avec un commissaire de police et un juge d’instruction… et l’affaire aurait mal tourné, si je n’avais pas eu l’idée d’envoyer un télégramme à sir Francis.
» Il est arrivé douze heures après l’avoir reçu ; on lui a montré le cadavre, et il l’a reconnu sans hésiter.
— Il l’a reconnu ? répéta Jeanne qui ne comprenait pas encore.
— Parfaitement, dit Gontran d’Arbois, et il a déclaré que M. le baron de Randal n’était ni baron, ni Randal, qu’il s’appelait de son vrai nom William Atkins, et que ce gentleman, très bien né du reste, puisqu’il était parent de sir George Avor, a été toute sa vie un des pires coquins que les Trois Royaumes aient jamais produits.
— William Atkins !… mon instinct ne me trompait donc pas… C’est lui qui, chez Valentine…
— A assassiné la tante de Thérèse. Je n’en doute pas, chère amie. Seulement, je n’ai pas cru devoir entretenir les magistrats de cette histoire. Le drôle qu’André a expédié dans l’autre monde avait bien assez de méfaits dans son passé pour que la justice s’abstînt d’inquiéter ceux qui en ont purgé la terre. Il est enterré et l’affaire dont nous étions menacés n’aura pas de suites. J’en suis ravi, car tout Paris aurait su à quel point j’ai été dupe d’un faussaire qui avait à ses ordres une bande de scélérats subalternes. Il est vrai que je ne suis pas le seul. Sartilly l’avait présenté au cercle et le prenait au sérieux. Or, on a de fortes raisons de penser qu’il a tué à l’île Maurice le véritable Randal, pour lui voler son nom, et on est à peu près sûr qu’il s’est débarrassé de la même façon, à Douvres, il y a quinze ans…
— De George Avor ! et après avoir assassiné le père, il voulait épouser la fille…
— Pour lui en faire autant, parbleu ! Il tenait à ne pas perdre les cent mille livres sterling de lady Cairness et il comptait bien, après le mariage, mettre la main sur la somme, par un moyen quelconque. Je suis même très porté à croire qu’il se proposait de se défaire aussi de toi. C’était complet, comme tu le vois… et vous devez un beau cierge à ce cher vicomte.
— Je serais heureuse qu’il acceptât tout ce que je possède… et je donnerais de grand cœur ma vie pour lui.
— C’est un sacrifice qu’il n’accepterait pas. Lui donnerais-tu aussi ta fille ?
Jeanne tressaillit, et fit attendre sa réponse.
— Thérèse est libre, dit-elle enfin. Elle se mariera à son gré, ou elle ne se mariera pas du tout, si elle le préfère. Je n’essaierai pas de l’influencer. Les conseils que je lui ai donnés ont failli lui coûter trop cher.
— Voilà qui est bien parlé, chère amie, et je suis charmé que tu sois si raisonnable. Ta fille est en état de se gouverner seule et je t’approuve complètement de lui permettre de choisir qui elle voudra. J’espère que son choix tombera sur un homme mûr et sensé, qui la dirigera dans la vie.
— Mais il est fait son choix, murmura Jeanne.
— Tu veux dire qu’elle n’a pas cessé d’aimer André…
— J’en suis sûre, quoiqu’elle ne me l’ait jamais avoué. Et ce n’est pas ce qu’il vient de faire qui la guérira de cet amour. Il a risqué sa vie pour la délivrer d’un scélérat…
— Et c’est un miracle qu’il n’ait pas été tué, car ce Randal tirait beaucoup mieux que lui. André a tous les droits imaginables à la reconnaissance de Thérèse… mais… pourquoi ne te dirais-je pas la vérité ? au point où nous en sommes, la franchise est obligatoire, et…
— Achève.
— Eh bien ! ta fille n’a rien de mieux à faire que de l’oublier. Elle aurait même grand tort de le revoir. Je me chargerai, si tu veux, de le remercier en son nom et au tien. Mais elle ne doit plus songer à ce mariage.
— Alors il ne l’aime plus ?
— Je n’ai pas dit cela, mais je sais qu’il ne l’épousera pas.
— Parce que sa mère s’est appelée Jeanne de Lorris, n’est-ce pas ?
— Tu me forces à être brutal, mais je ne puis pas mentir. Oui, tu es le grand obstacle.
— Le seul, rectifia madame de Lorris.
— Tu vas trop loin. Thérèse portera toujours la peine de tes fautes. C’est injuste, mais le monde est ainsi fait. Seulement, si ceux qui t’ont connue ne se souvenaient plus de toi, sa situation serait toute différente.
— Il faudra donc qu’elle attende pour être heureuse, que je sois morte, dit froidement Jeanne.
— Et j’espère bien qu’elle attendra longtemps. Mais tu exagères. Entre un scélérat comme ce faux baron qui s’accommodait de tout et un vrai gentilhomme qui met au-dessus de tout l’honneur de son nom, comme André d’Elven, il y a un juste milieu. Je connais de très braves gens qui ne rougiraient pas de t’avoir pour belle-mère et qui feraient le bonheur de ta fille. Et il ne tient qu’à toi de les rencontrer. Il te suffira de quitter Paris avec Thérèse, de voyager pendant un ou deux ans et de vous fixer dans le pays qui vous plaira le plus.
— Si je partais seule, ce serait mieux encore, murmura madame de Lorris.
— Seule ! Et que deviendrait ta fille ?
— Ma fille n’a plus besoin de moi. Elle sera majeure dans un an et elle entrera alors en possession de la fortune de sa tante. Jusque-là, Gudule veillera sur elle.
— Et tu t’imagines que Thérèse s’accommodera de cette séparation ! s’écria Gontran d’Arbois.
— Si je mourais, il faudrait bien qu’elle s’accoutumât à se passer de moi, répliqua madame de Lorris avec amertume. D’ailleurs, je ne la consulterai pas.
— C’est donc sérieux ? Tu veux partir ?
— Il le faut.
— Et où iras-tu ? En Angleterre ?… En Russie ?…
— Plus loin probablement… aussi loin que je pourrai.
— Et ce voyage aux antipodes durera combien de temps ?
— Oh ! très longtemps… peut-être toujours.
— Ce serait trop, chère amie. Je compte rentrer en France définitivement dans dix-huit mois, et il m’en coûterait de ne pas t’y retrouver. Mais tu as peut-être raison de partir… pas avant l’expiration de mon congé, par exemple… je m’ennuierais trop sans toi.
— Je partirai demain.
— Demain ! tu n’y penses pas. Une femme comme toi ne fait pas ses malles du jour au lendemain.
— Pour le voyage que je veux faire, je n’ai pas besoin de toilettes.
— Mais tu as des affaires à régler, que diable ! ton hôtel de la villa d’Eylau n’est pas vendu… et tu n’as pas encore encaissé l’héritage de lady Cairness… il en vaut la peine… et Thérèse, qui est encore mineure, ne peut pas agir seule.
— Tu voudras bien te charger de ce soin. C’est toi qui as commencé les démarches. Tu les achèveras. D’ailleurs, je te donnerai une procuration générale.
— Ma chère, je ne demande pas mieux que de t’aider en toutes choses, mais je ne puis cependant pas te remplacer auprès de ta fille. D’abord, ce ne serait pas convenable. Un vieux troupier comme moi n’est pas fait pour garder les demoiselles… sans compter que ma situation vis-à-vis de toi ne me permet guère de m’établir dans ta maison du boulevard d’Italie. Dieu sait ce qu’on dirait de nous trois !
— Tu peux la protéger sans demeurer avec elle, Gudule est là et Gudule est fidèle.
— Une gouvernante ne vaut pas une mère et ta fille ne voudra pas de l’échange. Je te répète que cette séparation est une folie. Éloigne-toi pour un temps, si tu veux, mais ne laisse pas ta fille exposée à tous les dangers de l’isolement. Emmène-la. Cette canaille d’Atkins n’est plus de ce monde, c’est vrai. Elle n’a plus d’ennemis. Mais les amis ne sont pas moins à redouter. Si elle allait s’éprendre de quelque beau jeune homme…
— C’est impossible.
— Pourquoi donc ?
— Parce qu’elle n’a jamais cessé d’aimer M. d’Elven, tu le sais bien.
— Et quand elle apprendra qu’on l’avait calomnié et que lui non plus n’a pas changé de sentiments, elle l’aimera encore davantage. Mais… aimer sans espoir, c’est triste.
— Elle fera comme moi ; elle se résignera. Du reste, je suppose que M. d’Elven ne cherchera pas à la revoir.
— Il m’a au contraire exprimé le désir d’avoir avec elle un dernier entretien.
— Et que lui as-tu répondu ?
— Que je t’en parlerais. C’est à toi de décider si tu veux permettre cette entrevue ou t’y opposer.
— Qu’en penses-tu ?
— Je pense que ta fille n’a rien à y gagner, mais qu’en raison du service qu’André vous a rendu, vous pourriez lui faire ce plaisir.
— Mais enfin que veut-il lui dire ?
— Il tient à se justifier de l’avoir trahie et à s’excuser de ne pas l’épouser. Je lui ai représenté que c’était très scabreux et que de plus c’était inutile. Je ne l’ai pas convaincu. Il est exalté et entêté comme un Breton qu’il est. Et je crois bien que, si tu refuses d’autoriser le colloque, il s’arrangera de façon à s’aboucher avec Thérèse sans ta permission.
— Mieux vaut donc qu’il la voie, régulièrement, chez moi.
— C’est mon avis. Seulement, il entend la voir seule… c’est-à-dire… il veut bien que je sois là… mais…
— Mais il ne veut pas que j’y sois.
— Tu as deviné. Il m’a exposé ses motifs, et je les comprends. Je pense comme lui qu’il te serait trop pénible d’écouter les explications qu’il sera obligé de lui donner pour s’excuser de se retirer.
— C’est juste. Il parlera de moi… de mon passé…
— Oh ! le moins possible. Mais il faudra bien qu’il y fasse allusion et… tu serais de trop.
— Mais toi, tu y seras ?
— Oui, si tu consens.
— Quand viendra-t-il ?
— Demain, si tu veux. Lui aussi, il va partir. Il retourne en Bretagne.
— Eh bien, demain, à trois heures. Je vais prévenir Thérèse. Mais, d’abord, j’ai une grâce à te demander.
— Une grâce ! s’écria Gontran. Est-ce que tu me prends pour le président de la République ?
— J’aurais dû dire une faveur, dit Jeanne avec émotion.
— Voilà maintenant que tu intervertis les rôles. Je n’ai pas de faveurs à t’accorder et j’en ai beaucoup à te demander. Depuis tous ces événements, tu m’as mis à un régime dont je m’accommode mal, et s’il te plaisait de redevenir Jeannette…
— C’est précisément ce que j’allais te demander.
— À la bonne heure ! Ça me va, chère amie. Quand commençons-nous ? Veux-tu ce soir ?
— Oui, puisque je pars demain.
— Comment ! tu persistes dans cette idée folle de t’en aller je ne sais où, pour revenir je ne sais quand ?
— Oui, mon ami. Ma résolution est arrêtée et elle est plus sensée que tu ne crois. C’est dans l’intérêt de ma fille que je m’éloigne. Et je me charge de lui faire comprendre que cette séparation est nécessaire. Mais elle ne suffit pas. J’ai un plan que je vais te confier et que tu m’aideras à exécuter.
— Un plan !… Depuis le siège de Paris, je n’ai pas confiance dans les plans ; ils ratent tous.
— Le mien est très réalisable. Écoute-moi. J’ai tout fait, depuis quinze ans, pour que Thérèse ignorât comment je vivais. Le jour est venu où un scélérat le lui a appris en l’envoyant chez moi. Ce malheur est irréparable, mais je puis en atténuer les effets. Je puis faire que ceux qui ont su ou soupçonné que j’avais une fille reconnaissent qu’ils se trompaient.
— Diable ! Ils sont nombreux, ceux-là. Et d’ailleurs, je ne vois pas par quel procédé tu leur persuaderas le contraire de la vérité.
— Nombreux ? mais non. Il y a Valentine, qui s’en doute ; et aussi Martine Ferrette ; Desternay, peut-être.
— Et Sartilly qui s’est mis à entretenir Martine, et Céleste, ta femme de chambre, et, Justine qui sert chez la Rodin, et cent autres que nous ne connaissons pas… sans parler d’André d’Elven.
» Tu ne le détromperas pas, celui-là.
— Non, mais je suis certaine qu’il gardera le secret. Les femmes de chambre ne comptent pas. Celle de Valentine ne sait que ce que sa maîtresse a pu lui dire… et je me charge de retourner sa maîtresse. Céleste n’a jamais mis les pieds dans la maison du boulevard d’Italie. Elle n’a donc pas de preuves et, du reste, je compte l’éloigner de Paris, en lui assurant un sort. De tous les bruits qui ont couru, il ne restera rien, quand j’aurai convaincu trois ou quatre personnes que je n’ai jamais songé à renoncer à la vie galante et que ma retraite momentanée a été un simple caprice qui m’a passé…
— Je crois que tu auras de la peine à leur faire avaler toutes ces blagues. Il faudrait au moins qu’on te vît reprendre tes anciennes habitudes… et tu parles de partir demain…
— J’expliquerai mon départ… un Russe qui me propose cent mille roubles pour aller passer l’hiver avec lui dans ses terres, en Ukraine ou en Podolie. L’affaire est avantageuse et je ne l’ai pas refusée, mais avant d’aller m’enfouir sous les neiges, j’ai voulu goûter une dernière fois à la vie parisienne et dîner en joyeuse compagnie.
— Bon ! j’y suis. Tu veux que j’invite ces dames et ces messieurs…
— Ce soir… au café Anglais… au grand Seize, où nous avons fait jadis de si bonnes fêtes. Tâche d’avoir Desternay, Martine, Sartilly et… Valentine.
— Quoi ? elle aussi !
— Pourquoi pas ? Tous ceux que tu vas inviter la connaissent et sa présence n’effarouchera pas leur pudeur.
— C’est égal… la Rodin… c’est raide.
— Je tiens essentiellement à ce qu’elle y soit. C’est elle surtout que je tiens à convaincre, parce qu’elle a été mêlée plus que personne à une histoire dont il faut effacer le souvenir.
— De ce côté-là, je puis te rassurer. Peu de gens l’ont connue et le principal acteur est mort. Son complice a disparu… celui qui est venu louer l’appartement rue de Ponthieu et qui avait probablement inventé l’ingénieux mécanisme du lit… C’était le valet de chambre de ce misérable Randal… il s’est sauvé à temps et il se gardera bien de reparaître. Dans nos colloques avec les gens de justice et de police, nous avons eu soin, André et moi, de nous taire sur cette aventure. Valentine est plus intéressée que nous à n’en jamais parler. Et ceux qui en ont eu vent n’y pensent déjà plus.
— C’est tout ce qu’il me faut. Alors, c’est convenu : À huit heures, au grand Seize.
— Je ne m’engage pas à t’amener tout ton monde, mais je te promets d’y être. Et pour me récompenser de mon zèle, j’espère que tu ne me planteras pas là après le dîner.
— Après le dîner, nous verrons.
— Je te reconduirai chez toi, avenue d’Eylau.
— Je suis très décidée à ne pas rentrer ce soir au boulevard d’Italie, répondit évasivement Jeanne de Lorris.
— Très bien ! dit Gontran. C’est tout ce que je voulais et, franchement, tu me dois bien une compensation anticipée pour les privations que ton départ va m’imposer. J’espère, d’ailleurs, qu’à l’étranger tu t’ennuieras autant que je m’ennuierai à Paris quand tu n’y seras plus, et je compte bien te revoir avant de retourner à Gabès.
Jeanne, au lieu de répondre, lui tendit la main et se leva. Son visage avait changé d’expression et ses yeux brillaient comme aux jours heureux où elle ne pensait qu’au plaisir.
— Tu me quittes ? demanda le commandant.
— Il le faut. Je vais prévenir Thérèse que je ne dînerai pas avec elle et la préparer à la visite que tu lui feras demain avec M. d’Elven. Il me restera à peine le temps de m’habiller. Je veux me faire belle et toutes mes toilettes sont restées chez moi, villa d’Eylau.
— Parfait ! moi, je n’ai pas une minute à perdre pour raccoler les convives de ton choix et pour notifier à André que tu l’autorises à venir demain faire ses adieux à ta fille.
» Je vais te reconduire jusqu’à ton fiacre.
Un instant après, Jeanne de Lorris remontait en voiture et prenait le chemin du boulevard d’Italie.
Elle trouva Gudule dans le jardin, et elle eut avec elle une longue et orageuse conférence. Gudule se refusait à croire que le noble baron de Randal fût un imposteur et un scélérat. Ce fut bien pis, lorsque Jeanne lui déclara que M. d’Elven se présenterait le lendemain avec le commandant d’Arbois. La gouvernante parla de quitter la maison et de n’y jamais remettre les pieds. Jeanne eut beaucoup de peine à l’apaiser et elle n’y réussit qu’en lui promettant que cette entrevue serait la seule. Elle lui annonça en même temps qu’elle allait s’absenter pour vingt-quatre heures, mais elle ne lui dit pas un mot du grand voyage qu’elle venait d’annoncer à Gontran.
S’il eût été là, il aurait certainement conclu du silence de Jeanne que le projet de voyage n’était pas sérieux.
Thérèse, un peu souffrante, n’était pas sortie de sa chambre. Avant d’y monter, Jeanne s’enferma dans la sienne et y resta deux heures à écrire.
Elle tenait sans doute à régler ses affaires avant de prendre une décision définitive.
Mais ce qui la préoccupait bien davantage, c’était l’entretien qu’elle voulait avoir avec sa fille. Il s’agissait moins encore de lui faire accepter l’idée d’une séparation momentanée que de savoir ce qu’elle dirait des derniers événements qui lui permettaient de disposer d’elle-même.
Thérèse reçut la nouvelle de sa délivrance avec une sorte d’indifférence qui étonna beaucoup sa mère, mais la scène changea lorsqu’elle apprit qu’André avait été indignement calomnié par le misérable qu’il avait tué.
Alors, elle fondit en larmes, et Jeanne n’eut pas de peine à lui faire avouer qu’elle l’aimait toujours.
— L’épouseras-tu ? lui demanda-t-elle.
— Non, puisqu’il ne veut pas de moi, murmura la jeune fille.
— Il t’aime plus que jamais, je le sais. Et s’il n’a pas encore demandé ta main, c’est que…
— C’est qu’il n’espère pas que je consente à me séparer de toi. Et il a raison de ne pas espérer. Je mourrais plutôt que de te quitter.
— Mais… si André n’exigeait pas que tu me quittes ?
— Ah ! je serais bien heureuse. Mais c’est un rêve. Il ne transigera pas avec ses idées. Je tâcherai de l’oublier.
— Tu le verras demain.
— Quoi ! il viendra !
— Avec M. d’Arbois. Tu le recevras ?
— Oui, si tu me le permets. Tu seras là ?
— Non, je te gênerais. Je veux que tu sois libre de lui répondre comme il te plaira. Quand tu auras pris une décision, tu me la feras connaître, et je l’approuverai, quelle qu’elle soit.
— Où seras-tu donc ? demanda Thérèse très émue.
— Chez moi, avenue d’Eylau. Je dois y coucher ce soir, pour y attendre, demain matin, une dame qui doit acheter mon hôtel.
— Et tu reviendras quand ?
— Demain soir, dit Jeanne, après avoir un peu hésité.
— Pourquoi ne m’emmènes-tu pas avec toi ?
— Parce qu’il ne convient pas que tu rentres dans cette maison que je vais vendre. C’est déjà trop que tu y sois venue une fois.
— Tu fais bien de la vendre. Elle me rappelle le plus triste souvenir de ma vie… et… quand tu l’auras vendue, nous quitterons Paris ?
— Oui… si tu veux. Tu es libre, je te le répète.
Thérèse sauta au cou de sa mère, qui la couvrit de baisers.
Elles pleuraient toutes les deux, mais Thérèse pleurait de joie, et Jeanne se contenait pour ne pas éclater en sanglots.
Elle fut héroïque. Elle eut le courage de s’arracher aux étreintes de sa fille et de ne pas prononcer le mot : Adieu !
Mais quand elle fut seule dans la voiture qui l’avait amenée, elle se laissa aller. Elle étouffait et il était temps qu’elle partît. La douleur l’aurait tuée.
Et elle ne voulait pas mourir sous les yeux de Thérèse.
Le voyage fut horrible. Elle appelait sa fille et dix fois, elle fut au moment de dire au cocher de retourner. Mais elle résista à la tentation. Elle était résolue à jouer son rôle jusqu’au bout. Et, quand elle arriva devant la grille de la villa d’Eylau, sa volonté avait repris le dessus. Elle était redevenue Jeanne de Lorris.
Elle renvoya son fiacre et elle rentra dans son hôtel, comme si elle en était sortie la veille.
On ne l’y attendait pas et elle trouva sa femme de chambre en train de faire un besigue avec sa cuisinière, mais elle fut saluée par des cris de joie.
Ses domestiques l’adoraient.
— Viens m’habiller, dit-elle à Céleste sans autre préambule.
Céleste ne se fit pas répéter l’ordre et, dix minutes après, Jeanne était à sa toilette, riant et causant comme autrefois, au temps heureux des joyeuses amours.
La camériste n’y comprenait rien et, en fine mouche qu’elle était, elle profita de l’occasion pour interroger adroitement sa maîtresse, tout en la coiffant.
— Ah ! que madame a bien fait de revenir de la campagne, disait-elle. Si madame savait comme l’hôtel est triste, depuis qu’elle est partie ! mais madame va rester quelques jours ?
— Je resterai jusqu’à ce que je parte pour Trouville. J’en ai assez de l’existence champêtre, répondit madame de Lorris.
— Je le savais bien que madame s’ennuierait. Cette vie-là ne peut pas convenir à madame. Alors madame va ramener mademoiselle ?
— Qui ça, mademoiselle ? Cette petite qui est venue ici une fois, avec un jeune homme ? Est-ce que par hasard tu l’as prise pour ma fille ?
— Mais, il me semblait.
— Je te croyais moins sotte. J’avais mes raisons pour la recevoir comme je l’ai reçue et pour m’occuper d’elle. Je voulais l’empêcher de faire une folie et j’y ai réussi. Elle est casée maintenant dans un bon pensionnat, et elle ne recommencera plus. Je m’intéresse à elle parce que sa mère était une de mes amies d’enfance. Mais je n’ai jamais eu de fille, je te prie de le croire.
— Je me disais aussi : Non, ce n’est pas possible. Madame, qui est si jeune et qui est encore fraîche comme à quinze ans, ne peut pas avoir une grande demoiselle… Alors, madame a renoncé à l’idée de s’enterrer dans un trou de province ?
— La preuve, c’est que je dîne ce soir au café Anglais avec M. d’Arbois, Martine Ferrette, Desternay, Sartilly… tout une bande. Valentine en sera.
— Madame Rodin ! C’est elle qui va être contente ! Justine me disait encore hier que sa maîtresse ne se consolait pas de ne plus voir madame.
— Je rattraperai le temps perdu, et, ce soir, nous ferons la fête complète. Quand tu auras fini de m’habiller, tu diras à Jean d’atteler le coupé et de mettre les harnais neufs à la jument.
— Lui aussi va être content. Il se figurait que madame allait le renvoyer… et j’avoue que moi aussi, je…
— Ne crains rien. Quand je te renverrai, je te ferai un sort ; mais je ne renvoie personne. Au contraire, je vais remonter ma maison. M. d’Arbois m’offre un huit-ressorts, et une paire de chevaux de cinq cent louis. Et en attendant, il vient de louer à Passy un amour de petit hôtel que nous étrennons ce soir.
— Alors, madame ne rentrera pas ?
— Non, ma fille, et j’ai des commissions à te donner. Je veux lui faire une surprise à ce brave Gontran. Tu vois ce paquet, là, sur la table de toilette… eh bien ! tu le porteras ce soir, à dix heures, au Grand-Hôtel… à dix heures, tu entends bien… le paquet est à l’adresse de M. d’Arbois, et il le trouvera demain matin, en venant régler ses comptes d’auberge. Maintenant, cette lettre…
— Qui est à côté du paquet ?
— Oui, tu la porteras, à la même heure, à l’hôtel du Helder, rue du Helder, et tu recommanderas qu’on la remette à M. le vicomte d’Elven, aussitôt qu’il rentrera. Tu iras toi-même.
— Madame peut y compter.
— Je sais que tu es une brave fille, et je te promets que demain tu auras ta surprise, toi aussi. Le commandant t’enverra une jolie gratification.
— Madame sait bien que je ne lui suis pas dévouée par intérêt. Quelle robe mettra madame ?
— La dernière que Worth m’a faite… et tous mes diamants.
Céleste jubilait et la conversation ne languit pas jusqu’au moment où Jeanne de Lorris, belle et parée comme aux jours où elle éclipsait toutes les princesses de la galanterie, monta dans son coupé, conduit par son cocher en livrée de gala.
Huit heures sonnaient quand elle descendit à la porte du café Anglais. Elle renvoya Jean en lui disant que M. d’Arbois la ramènerait, et elle fit au Grand Seize une entrée triomphale, car elle arrivait la dernière, et on l’y attendait avec impatience. Ils étaient tous là. Gontran avait su les trouver et ils ne s’étaient pas fait beaucoup prier pour venir, car ils regrettaient tous Jeanne de Lorris et elle fut reçue comme une reine qui se montre à ses sujets après une longue absence.
Martine Ferrette lui sauta au cou, Valentine se jeta dans ses bras. Desternay lui baisa la main et le gros Sartilly tomba à ses genoux, sans s’inquiéter de donner à sa maîtresse et à ses amis un spectacle grotesque.
Gontran d’Arbois se contenta de lui parler à l’oreille et elle lui répondit par un signe de tête accompagné d’un sourire qui fit pousser des cris de joie à tous les convives.
— Enfin, elle nous revient ! proclama Valentine…
— Et c’est au commandant que nous devons de la revoir, dit Desternay.
— Toujours veinard, ce d’Arbois, soupira Sartilly.
— Vive le commandant ! cria Martine.
— Oui, mes enfants, je vous reviens et cette fois, c’est la bonne, dit gaiement Jeanne. C’est fini la retraite. Assez de vertu comme ça. Je veux recommencer la vie et une vie à tout casser. J’ai encore six mois de prince russe à faire, pour compléter les cent mille de rente, et après…
— Comment ! il y a un boyard à la clé, dit en ricanant le gros Sartilly. Et notre ami d’Arbois le tolère !
— Oh ! mon boyard habite les rives du Volga, répondit Jeanne qui venait d’ôter son chapeau et qui donnait dans la glace un coup d’œil à sa toilette.
— Et vous allez l’y rejoindre ! s’écria Martine. Ah bien ! c’est moi qui n’irais pas si loin, même pour cent mille roubles. J’aime mieux les gagner à Paris. C’est aussi facile et on a moins froid.
» Pas vrai, mon gros ?
Cette phrase incidente s’adressait à Sartilly qui la prit pour un compliment.
— Et où l’as-tu trouvé ton Moscovite ? demanda Valentine.
— Ça, ma chère, c’est mon secret.
— Ce n’est pas sur le boulevard d’Italie, je suppose.
— À table, mesdames ! dit Gontran pour couper court aux questions indiscrètes de la Rodin. Il est huit heures passées et j’ai une faim d’enfer. Mangeons d’abord. Nous causerons mieux après le potage.
Personne n’éleva d’objection ; l’appétit parlait et faisait taire pour un temps la curiosité. Mais Jeanne savait fort bien que ces messieurs et surtout ces dames ne la tenaient pas quitte et qu’ils ne tarderaient pas à réclamer des explications supplémentaires.
Elle était assise entre Sartilly et Desternay, et elle avait en face d’elle Gontran qui rayonnait de joie.
Le prince russe ne l’inquiétait guère, puisqu’il connaissait les véritables projets de Jeanne, et il comptait mettre à profit la dernière nuit qu’elle lui avait promise pour obtenir qu’elle renonçât à partir si vite. En attendant que sonnât l’heure de rentrer avec elle, il se préparait à la soutenir quand elle essaierait de persuader à des convives peu crédules qu’elle ne songeait point à se retirer du monde galant et qu’elle n’avait jamais eu de fille.
La conversation se tint d’abord dans le cercle assez étendu des nouvelles scandaleuses et des médisances salées. On passa en revue les hommes et les femmes à la mode. Valentine en dit de bonnes, car elle en savait long sur bien des gens, et Martine se lança dans les bavardages les plus extravagants.
Les hommes faisaient chorus, même le commandant, qui n’était pas fâché de reculer le moment où on aborderait des questions qui touchaient de plus près madame de Lorris.
Les convives, du reste, semblaient chercher à les éviter, car personne ne s’était encore avisé de prononcer le nom de M. de Randal, quoique les circonstances de sa mort fussent à peu près connues.
On n’avait pas cité non plus le vicomte d’Elven, et Martine avait quelque mérite à n’en pas parler, car elle devait se douter que les confidences faites par elle à ce gentilhomme n’étaient pas étrangères au duel où le baron était resté sur le carreau.
Desternay, qui avait prêté les épées, se taisait par amitié pour le commandant, pour ne pas lui rappeler une fâcheuse affaire.
Sartilly se taisait, pour un autre motif. Il était honteux d’avoir présenté au cercle un homme qui avait mal fini.
Jeanne montrait une aisance parfaite et une gaieté extraordinaire.
Gontran, qui l’observait à la dérobée, remarqua bien qu’elle buvait un peu plus que de coutume, mais il ne s’en étonna pas trop.
Il lui semblait assez naturel qu’elle cherchât à s’exciter avant d’engager l’action.
Elle y réussit d’ailleurs parfaitement et, après deux heures de bavardage à tort et à travers, comme on ne lui demandait rien, elle mit elle-même sur le tapis l’histoire de sa fille.
On en était aux écrevisses, quand elle s’écria, après avoir vidé d’un trait une coupe pleine de vin de champagne :
— Je voudrais bien savoir quels farceurs ou quelles farceuses ont fait courir le bruit que j’avais une fille ? Ma parole d’honneur, c’est trop bête, et ceux qui croient ça ne me connaissent guère.
» Demandez donc à Gontran si j’ai eu des enfants.
— Le fait est, ma chère Jeanne, que vous n’avez pas du tout l’air d’une maman, dit galamment Sartilly.
— Ça c’est vrai, dit Martine, mais ce n’est pas une raison.
— Moi, je me figurais que j’avais vu son portrait à ta fille, ajouta la Rodin. Il était entouré de diamants.
— Et moi, je suis sûre d’avoir vu l’original, reprit Martine.
Desternay ne dit mot, mais on voyait bien à sa mine qu’il avait entendu parler de l’existence de cette enfant de madame de Lorris.
— Allons, répliqua Jeanne, je m’aperçois que vous avez tous donné dans le panneau… même toi, Valentine, qui ne crois à rien… même Martine, qui est venue chez moi tous les jours pendant six mois. Vous vous êtes figuré que j’avais un secret dans ma vie.
— Ma foi, ma chère, tu annonçais l’intention de te retirer du monde, tu avais mis ton hôtel en vente, tu lâchais tes vieilles amies… enfin, tu nous la faisais à la vertu. Tout le monde a pensé qu’il y avait quelque chose là-dessous.
— Et vous n’avez pas deviné quoi ! Décidément, vous n’êtes pas forts. J’avais rencontré un prince russe qui me prenait pour une bourgeoise honnête et qui a les femmes galantes en horreur. Ça m’amusait et j’ai voulu me donner le plaisir de le pincer dans les grands prix. Notez qu’il a un million de rente. J’ai joué ma petite comédie. Je me suis terrée. Et maintenant, il est pincé. Il est allé m’attendre là-bas dans ses terres, après avoir déposé chez son notaire de Paris une jolie somme que je toucherai à mon retour en France… ça valait bien la peine de changer d’existence pour quelque temps.
— Et moi qui ne croyais pas à la naïveté des seigneurs russes, murmura Desternay en souriant.
— Mon cher, les plus malins y sont pris. Demandez plutôt à Gontran. Il a cru aussi que j’allais liquider et me retirer en province. Je ne pouvais pas décemment le mettre dans la confidence de mes projets moscovites. Je ne lui ai avoué la chose que ce matin, en lui annonçant mon départ. Et il a été assez gentil pour ne pas se fâcher. Aussi, quand je reviendrai, je lui revaudrai ça.
Le commandant donna de bon cœur la réplique à madame de Lorris. Il lui savait gré d’avoir arrangé ce roman de façon à ménager son amour-propre et à sauvegarder sa dignité de galant homme.
— À la bonne heure ! s’écria Martine. Je me disais aussi : Non, ce n’est pas possible que Jeanne qui est encore la femme la plus chic de Paris, fasse la bêtise de prendre sa retraite pour de bon… et je comprends maintenant. La petite à qui j’ai fait du chagrin sans le vouloir… celle qui en tenait pour le joli vicomte… si vous la traitiez comme votre fille, c’était pour mieux mettre dedans le boyard qui n’aime que les bourgeoises.
— Non, répondit Jeanne avec un aplomb qui stupéfia Gontran, ça s’est bien trouvé pour m’aider à jouer mon rôle, mais je n’ai pas été la chercher aux Enfants-Trouvés. C’est la fille d’une de mes amies de pension qui avait épousé un officier sans le sou, et qui est morte à la peine. L’officier a été tué à Sedan, et l’enfant est restée sur le pavé. Je l’ai recueillie. Sa mère avant de mourir m’avait demandé de ne pas l’abandonner. Je connaissais justement une vieille institutrice qui traînait la misère. Je lui ai confié l’orpheline, je les ai installées dans une maisonnette que je possède à l’autre bout de Paris, et j’ai fait deux heureuses. Une bonne action de temps en temps, ça ne vous coûte guère et ça porte bonheur. C’est en allant les voir que j’ai levé mon prince russe.
Gontran admirait l’esprit inventif de son amie. Il n’aurait jamais pu imaginer cette histoire presque vraisemblable et il s’apercevait que les convives l’acceptaient pour vraie.
— C’est drôle pourtant, dit Valentine ; ta femme de chambre a juré à la mienne que la petite était ton portrait tout craché.
— Elle ressemble à sa mère qui était mieux que moi… et je te prie de croire que si elle était ma fille, je ne la laisserais pas ici pendant mon séjour en Russie. J’aurais trop peur qu’elle ne tourne mal. Mais, comme elle n’est pas à moi, malheureusement, je me fierai à sa sagesse et je tâcherai de la marier quand je reviendrai.
La réponse était bien trouvée et, cette fois, personne ne douta plus.
Gontran était enchanté et devint tout à coup d’une gaieté folle. Il buvait sec, mais rien ne grise comme la joie, et, au dessert, il se trouva dans un état de surexcitation très voisin de l’ivresse.
L’heure était arrivée où on fait des folies. Martine s’amusait à couronner Sartilly de roses empruntées à la corbeille qui occupait le milieu de la table. Valentine chantait à Desternay des chansons qui auraient paru trop épicées au café-concert de la place d’Italie. Le commandant courait après Jeanne de Lorris qui s’était levée pour ouvrir la fenêtre et qui se dérobait pour l’agacer.
Tout à coup, elle s’arrêta, lui prit la tête à deux mains et mit un baiser sur sa bouche, en lui disant tout bas :
— Après elle, c’est toi que j’ai le mieux aimé.
Il essaya de l’entourer de ses bras afin de renouveler, mais elle lui échappa.
À ce moment, un maître d’hôtel entrait. Gontran fut bien obligé de cesser ses démonstrations tendres et pendant qu’il regagnait sa place, Jeanne sortit du cabinet en criant joyeusement :
— Que personne ne bouge. La fête n’est pas finie.
Personne ne bougea, pas même Gontran, qui ne pouvait supposer que madame de Lorris s’en allait pour ne plus revenir.
Les autres convives s’aperçurent à peine de la sortie de Jeanne. Ils étaient tous un peu gris et ils faisaient un tapage infernal.
Les dîneurs du restaurant étaient partis, et les soupeurs n’étaient pas encore arrivés. Les garçons et le maître d’hôtel qui faisaient le service du grand-seize dormaient à moitié dans l’antichambre.
Jeanne passa sans qu’on la remarquât, et, quand elle arriva au bas de l’escalier, le chasseur ne s’étonna point qu’elle demandât une voiture, quoiqu’elle n’eût ni chapeau ni manteau.
Il en avait vu bien d’autres depuis qu’il occupait le poste important et lucratif de commissionnaire des cabinets, et il lui était arrivé souvent d’aider des demoiselles à planter là des hommes sérieux pour s’en aller finir de souper ailleurs avec des jeunes premiers plus amusants.
Ce serviteur de confiance a toujours, pour ces cas-là, des coupés tout prêts, de ces coupés sans numéro, qui marchent vite et qui ont des glaces de bois.
Il en fit avancer un et Jeanne y monta si vite qu’elle ne remarqua pas un monsieur planté sur le trottoir à quelques pas de la porte du café Anglais, et un autre coupé qui stationnait un peu plus loin.
— Chez moi, avenue d’Eylau, dit Jeanne au chasseur qui la connaissait de longue date et qui savait son adresse exacte.
L’ordre fut transmis au cocher qui fouetta son cheval. Au moment où il allait prendre la rue Taitbout pour gagner l’avenue d’Eylau par le boulevard Haussmann et l’avenue Friedland, Jeanne abaissa une des glaces de devant et lui dit :
— Passez par la place de la Concorde et arrêtez-moi à l’entrée du Cours la Reine, le plus près possible du restaurant Le Doyen.
— Compris ! répondit le cocher, qui voiturait souvent ces dames et qui était accoutumé à leurs changements de direction.
Le coupé fila vers la Madeleine et Jeanne se recueillit avant l’instant suprême.
Elle avait tout prévu. Les lettres qu’elle avait écrites à Gontran et à André d’Elven leur annonçaient à tous deux sa résolution d’en finir avec l’existence. L’histoire du voyage en Russie avait trouvé créance auprès des convives des deux sexes qu’elle venait de quitter, et Jeanne se flattait qu’ils croyaient aussi qu’elle n’avait pas de fille. Son rôle était joué, et comme une actrice qui rentre dans la coulisse, elle redevenait elle-même. Ses yeux ne brillaient plus, sa bouche ne souriait plus. Elle pensait à Thérèse qu’elle ne devait plus revoir.
— Elle souffrira, murmurait-elle, mais elle m’oubliera… elle l’aime et il l’épousera, quand je serai morte… il l’a juré à Gontran, et il tiendra sa parole… quand il lira ma lettre, il aura pitié de moi et il me pardonnera d’avoir vécu quand il saura que je renonce à vivre. Mon nom même ne le gênera pas, puisque Gontran seul sait que Jeanne de Lorris s’appelait Jeanne Valdieu. Ma fortune personnelle ira aux pauvres… je la leur laisse par mon testament que j’ai envoyé à Gontran… Le vicomte d’Elven peut bien épouser la fille naturelle d’un gentilhomme anglais… Si le sacrifice de ma vie ne suffit pas à contenter son orgueil, c’est qu’il n’a pas de cœur… c’est qu’il ne mérite pas d’être aimé, et lorsque je ne serai plus là, lorsque personne ne se souviendra plus de madame de Lorris, Thérèse Valdieu, riche de la fortune de son père, pourra choisir un mari digne d’elle. Je supplie Gontran d’être son tuteur… ou du moins de veiller sur elle… Il ne refusera pas et il me gardera le secret… Je puis donc mourir.
La voiture descendait au grand trot la rue Royale, le ciel était clair, l’air était tiède ; les promeneurs qui affluent aux Champs-Élysées par les belles soirées de printemps remontaient vers les grands boulevards, ou s’arrêtaient chez Imoda pour prendre des glaces. Le cercle qui occupe le premier étage de la maison à colonnes et le cercle Impérial étincelaient de lumières.
Jeanne regarda ce tableau, qui lui rappelait son passé et son courage ne faiblit pas.
Le coupé dépassa l’avenue des Champs-Élysées et s’engagea dans l’allée solitaire qui aboutit à la face latérale du palais de l’Industrie. Le restaurant Le Doyen est à droite, un restaurant où on soupe l’été, en sortant des cafés-concerts. L’intelligent cocher s’arrêta près d’un massif d’arbustes qui cache le sentier par lequel on arrive à l’entrée des cabinets particuliers.
Jeanne descendit et lui mit un louis dans la main, en lui disant :
— Vous allez m’attendre jusqu’à minuit. Si à minuit je ne suis pas revenue, vous pourrez partir.
— Ça suffit, répondit cet homme qui savait son métier de cocher de nuit. Je remercie bien madame, et je me permets de la prévenir qu’on nous a suivis, en voiture, depuis le café Anglais.
Jeanne l’entendit à peine. Elle se jeta derrière le massif, et prit le chemin du restaurant ; mais au lieu d’y entrer, elle fit un crochet, tourna brusquement à gauche et se glissa sous les arbres qui bordent le Cours la Reine.
Là, elle se mit à courir, et trouva la coupure où commence un petit escalier qui descend sur la berge de la Seine.
C’est cet escalier qu’on prend pour arriver plus vite à l’embarcadère des bateaux-mouches, quand on vient des Champs-Élysées.
Mais le ponton est assez loin de là sur la gauche, et la navigation à vapeur sur la Seine cesse à neuf heures du soir. La berge était déserte et Jeanne la traversa en courant.
Au bord de l’eau elle s’arrêta pour faire une dernière prière, et après avoir regardé le fleuve sombre qui coulait silencieusement à ses pieds, elle ferma les yeux, croisa ses bras sur sa poitrine, et se pencha pour se laisser tomber dans la Seine.
À ce moment, deux mains vigoureuses la saisirent par les épaules et la ramenèrent violemment en arrière.
— Laissez-moi, murmura-t-elle en se débattant.
Mais elle n’était pas la plus forte, et avant d’avoir pu se reconnaître, elle fut entraînée à dix pas de la rivière.
Là, il lui fallut bien envisager l’homme qui la tenait toujours, et un cri lui échappa :
— Vous ! c’est vous qui voulez m’empêcher de mourir !
Son sauveur, c’était André d’Elven ; André, pâle, haletant, presque aussi ému qu’elle.
— Heureusement, je suis arrivé à temps, murmura-t-il.
— Vous m’avez suivie, dit Jeanne qui se soutenait à peine.
— Je vous attendais à la porte du café Anglais.
— Comment saviez-vous que j’y étais ?
— C’est votre femme de chambre qui me l’a dit.
— Vous l’avez vue !
— Je rentrais chez moi au moment où elle remettait au concierge la lettre que vous m’avez envoyée. Je l’ai ouverte devant elle… j’avais presque deviné ce que vous m’écriviez, et j’avais, par bonheur, retenu cette fille. J’ai eu beaucoup de peine à obtenir qu’elle m’apprît où vous étiez… mais elle a fini par me le dire… et je suis accouru.
— Que me vouliez-vous donc ?
— Vous arrêter, si vous donniez suite à une résolution désespérée. Je vous ai vue sortir et monter en voiture… j’en avais une… je vous ai suivie… et quand vous êtes descendue, je suis descendu aussi… je ne comprenais pas encore… mais bientôt j’ai compris… vous courriez à la mort… et peu s’en est fallu que vous m’échappiez…
— Si vous avez lu ma lettre, vous savez bien qu’il faut que je meure.
— C’est parce que je l’ai lue que je suis venu.
— Ah ! je vous entends, monsieur… vous voulez que je vive parce que vous avez juré à Gontran que si ma fille n’avait plus de mère, le seul obstacle qui vous empêche de l’épouser disparaîtrait… il vous en coûterait de manquer à votre parole et il vous en coûterait plus encore de la tenir… Vous aimez mieux qu’il vous reste un prétexte pour abandonner Thérèse.
— Vous me jugez mal, dit tristement le vicomte d’Elven.
— Prouvez-moi donc que je me trompe, répliqua Jeanne. Éloignez-vous. Nul ne saura que vous m’avez parlé. Nous sommes seuls. La Seine est là. Laissez-moi m’y jeter.
— Je puis me justifier autrement.
— Parlez donc, alors ! ne prolongez pas mon supplice.
— Je vous demande de vivre et de m’accorder la main de mademoiselle Thérèse Valdieu, votre fille.
— Que dites-vous ?… non, ce n’est pas possible… et cependant vous ne voudriez pas me leurrer d’une promesse mensongère… ce serait trop cruel… dois-je donc croire que vous me pardonnez mon passé ?
— Vous venez de le racheter. Vous vouliez mourir pour assurer le bonheur de votre fille. J’oublie toutes vos fautes et ne me souviendrai que du sacrifice qui allait les expier, si je ne vous avais pas empêchée de l’accomplir.
— Ainsi, vous souffrirez que je sois témoin du bonheur de Thérèse !… Vous me permettrez de la voir.
— Vous ne la quitterez pas… si vous consentez à ne plus habiter Paris. Nous irons à l’étranger… où vous voudrez… et quand mademoiselle Valdieu portera mon nom, nous nous fixerons pour toujours en Bretagne.
— Non… je n’exigerai pas tant… Je ne veux pas que Thérèse soit exposée à rougir de sa mère… je resterai à l’étranger… je…
— Je me charge de faire respecter la mère de la vicomtesse d’Elven, dit gravement André ; et je ne crains qu’une chose au monde… c’est que votre fille refuse d’épouser un homme qui a trop hésité entre son amour pour elle et les préjugés de sa race.
Jeanne allait tomber aux genoux de ce gentilhomme qui rendait sacrifice pour sacrifice. Il lui prit les mains et il lui dit doucement :
— Je ne serai vraiment heureux que quand elle m’aura pardonné. Voulez-vous me mettre en sa présence ?
— Quoi ! cette nuit ! s’écria Jeanne éperdue.
— Non, demain, à trois heures, avec M. d’Arbois. Ne m’avez-vous pas écrit qu’elle nous attendrait ?
— Et que je n’y serais pas… oui, et je croyais que vous auriez à lui apprendre que j’étais morte… ah ! c’est trop de bonheur… et je veux qu’elle l’ait tout entier… je lui ai annoncé que je n’assisterais pas à cette entrevue qui devait être la dernière… j’arriverai une heure après vous… pour partager sa joie.
— Et la mienne, dit André, en lui baisant la main. Votre voiture vous attend. Vous plaît-il que je vous y ramène ?