V
Gontran d’Arbois guerroyait depuis des années en Afrique, mais il n’avait jamais renoncé à reprendre pied sur le pavé de Paris, et en attendant qu’un hasard de sa carrière l’y ramenât définitivement, il s’était bien gardé de rompre le dernier lien qui le rattachât à la vie du boulevard.
Il payait régulièrement sa cotisation au Cercle où on l’avait reçu lorsqu’il n’était encore que sous-lieutenant et où il se retrouvait comme chez lui après une longue absence, car on l’y aimait beaucoup.
Les anciens camarades avaient vieilli, quelques-uns avaient disparu et des nouveaux les avaient remplacés. Mais le souvenir du joyeux Gontran était resté vivant. Les échos du grand salon rouge retentissaient encore des éclats de sa gaieté d’autrefois et, à son retour, tout le monde lui avait fait fête.
Gontran possédait toutes les qualités qu’on apprécie dans une réunion de clubmen où on fuit les poseurs et les ennuyeux.
Il était boute-en-train, facile à vivre, toujours prêt à toutes les parties, grand joueur et beau joueur. Il causait bien et ne racontait jamais de longues histoires. Enfin, il perdait beaucoup plus souvent qu’il ne gagnait.
Il n’en fallait pas tant pour qu’on le préférât à des financiers gonflés de leur importance ou à des généraux prolixes dans leurs récits militaires, – deux catégories de fâcheux qui étaient largement représentées au cercle en question, un des plus suivis et des mieux composés du quartier des Champs-Élysées.
Gontran y avait fait sa rentrée le lendemain de son arrivée à Paris et il y passait à peu près tous les instants qu’il ne consacrait pas à madame de Lorris.
C’est à peine s’il montait quelquefois le matin un cheval de selle qu’il s’était offert en débarquant et qu’il comptait revendre avant de retourner à Gabès.
Il avait été sevré assez longtemps des plaisirs qu’il aimait ; il pouvait bien s’en donner tout son saoul pendant son congé.
Avec Jeanne, il y mettait de la discrétion. Elle l’en avait prié et, pour beaucoup de raisons, il ne tenait pas à afficher son ancienne maîtresse. Ils ne se cachaient pas, mais ils évitaient de se montrer. La liaison qu’ils avaient renouée n’était ni clandestine, ni officielle.
Mais, au jeu, Gontran avait repris ses habitudes d’autrefois, avec cette différence que sa fortune lui permettait maintenant de jouer beaucoup plus cher et que son grade lui assurait une plus grande liberté d’action.
Aussi ne se gênait-il guère pour poser des banques au baccarat, et depuis son retour, il n’était pas malheureux. La veine lui était venue avec l’héritage de son oncle du Jura.
Il s’en étonnait lui-même, mais il y prenait goût et il y aurait volontiers passé toutes ses nuits, si Jeanne avait bien voulu l’y autoriser. Mais Jeanne n’entendait pas de cette oreille, et le commandant ne se plaignait pas de ses exigences.
Ce soir-là, elle était restée à la villa du boulevard d’Italie, et Gontran avait assez fait pour elle en s’acharnant à poursuivre le chenapan qui menaçait son repos. Il avait bien gagné le droit d’employer ses loisirs à une occupation plus coûteuse, mais moins compromettante.
Et d’ailleurs, il était écœuré de cette chasse au coquin. L’air de la Bibine lui avait donné des nausées, l’argot lui avait brûlé le gosier. Il éprouvait le besoin de se rincer la bouche en parlant la langue des braves gens, de prendre un bain d’honnêteté et aussi de se laver les mains.
Il n’était pas fâché non plus d’oublier momentanément la fin de l’aventure, cette fin humiliante pour son amour-propre. Et en montant l’escalier du Cercle, il se jurait de ne plus penser jusqu’au lendemain à l’ignoble Pélican et à cet aimable baron de Randal qui s’était montré si courtois, mais qui assaisonnait sa politesse d’une pointe d’ironie.
Le commandant arrivait précisément à l’heure où les habitués se rencontrent dans le grand salon, pour échanger les nouvelles recueillies çà et là pendant la soirée, pour parler politique et surtout pour médire du prochain.
Ce sont presque toujours les femmes que visent les propos salés. On les passe au crible, pour peu qu’elles soient en vue, celles du vrai monde comme les autres, et on ne gaze pas les anecdotes scandaleuses. Les plus raides sont les plus goûtées.
Jadis, Gontran d’Arbois faisait volontiers sa partie dans ce concert, mais depuis qu’il s’était remis avec Jeanne de Lorris, il ne se souciait plus de s’y mêler. Sa situation particulière le rendait un peu ombrageux sur ce chapitre. Il craignait qu’un hasard de conversation ne le mît dans l’alternative de relever un mot malsonnant sur le passé de madame de Lorris, ou de le laisser passer sans protester : deux nécessités qui lui déplaisaient également. Si bien que le fougueux, l’exubérant garçon qui autrefois jetait au vent les discours les plus inconsidérés se renfermait maintenant dans une réserve prudente, de peur d’être obligé de se fâcher.
Cette prudence n’allait pas jusqu’à l’éloigner d’un groupe qu’il trouva rassemblé dans l’embrasure d’une fenêtre et où il ne comptait guère que des amis.
Il y avait là deux ou trois officiers de sa connaissance et quelques viveurs de son ancienne bande, tous gais compagnons et on ne peut mieux disposés à le bien accueillir.
Robert Desternay en était, ce Robert Desternay qui montait si bien à cheval et qui avait abordé Jeanne de Lorris au Cirque des Champs-Élysées, le soir où elle s’était lancée dans une aventure dont elle ne prévoyait pas les conséquences.
Robert l’y avait poussée, sans le vouloir, en lui signalant les visites de l’étrangère chez Valentine ; mais il ignorait la suite, et Gontran, qui recherchait volontiers sa compagnie, ne connaissait pas ce détail. Jeanne s’étant bien gardée de lui dire comment l’affaire avait commencé.
— Tiens ! le commandant ! s’écria Desternay. Bonsoir, cher ami. Par quel hasard ici à une heure du matin, vous qu’on n’y voit jamais qu’avant dîner ?
— C’est vrai, dit en riant Gontran d’Arbois, je me range. J’ai pris en Tunisie la triste habitude de me coucher comme les poules et de me lever au petit jour. On s’y fait… par nécessité. Mais je ne demande qu’à changer d’existence… d’autant que je viens au Cercle pour jouer et que la partie sérieuse ne commence qu’à minuit. Jusqu’à présent, j’ai usé ma veine au petit baccarat de l’après-midi. J’en ai assez et je veux tenter la chance contre une banque qui en vaudra la peine.
— Vous tombez bien ce soir. On attend le gros ponte.
— Quel gros ponte ?
— Un créole que vous ne connaissez pas, car il n’est à Paris que depuis un an. Nous l’avons reçu le mois dernier. Il ne vient pas souvent, mais chaque fois qu’il paraît, c’est un événement. Il vous a une façon d’attaquer à cent louis !… et un estomac pour pousser ! Personne ne tient contre ses parolis.
— Diable ! ce n’est pas encourageant pour les banquiers. Comment sait-on qu’il viendra cette nuit ?
— Parce que c’est samedi. Le samedi est son jour. Samedi dernier il a levé quarante-cinq mille à Sartilly, qui s’était avisé de tailler.
— Vos renseignements m’excitent. J’ai envie de lui en poser une. Moi aussi, je suis en veine. Nous nous tâterons.
— Ce sera un magnifique spectacle, mon cher commandant, et je veux voir ça. Mais, dites donc, si vous gagnez, seriez-vous d’humeur à souper après ? J’ai arrangé tantôt au Cirque une fête avec des demoiselles.
— Certainement. Même si je ne gagne pas.
— À la bonne heure ! Qu’est-ce qu’on me racontait donc que là-bas vous étiez devenu vertueux ?
— C’est une calomnie. Je n’ai perdu aucun de mes goûts. Et je voudrais bien savoir quel est le farceur qui s’amuse à répandre un bruit de nature à porter atteinte à la réputation du 1er régiment de chasseurs d’Afrique.
— Personne et tout le monde. On ne vous rencontre nulle part et vos amies d’autrefois savent que vous êtes de retour. Il est assez naturel que ces dames s’inquiètent de vous.
— Elles ont bien de la bonté. Moi, je ne m’inquiète pas d’elles, car elles doivent être passées dans la vieille garde. Qui avez-vous à souper ?
— Oh ! soyez tranquille. Rien que des nouvelles, et toutes jolies, vous verrez. Il y a surtout la petite Martine Ferrette qui est à croquer.
— Inconnue à l’escadron.
— Parbleu ! elle n’a pas vingt ans et il y en a dix que vous avez quitté Paris. Martine débute, mais elle fera vite son chemin. Elle a une voiture depuis trois jours. C’est le premier avancement.
— Je lui souhaite le bâton de maréchal. Mais, en attendant, je vais voir un peu si on abat souvent neuf, au salon vert.
— Pas encore, cher ami. Le roi des pontes n’est pas arrivé. C’est même étonnant qu’il soit en retard, car il est d’une exactitude… royale. Il faut qu’une affaire imprévue l’ait retenu.
— Qu’est-ce qu’il est, votre monsieur ?
— Il n’est rien du tout. Il a de superbes propriétés à l’île de la Réunion ou à l’île Maurice, je ne sais plus trop, et il n’a d’autre occupation que de dépenser ses revenus. C’est, d’ailleurs, un original qui ne se montre presque jamais et qui n’a pas le moindre train. On ne le rencontre ni au Bois ni dans les théâtres.
— Alors, comment pouvez-vous affirmer qu’il est riche ?
— Sartilly, qui est un de ses parrains au Cercle, connaît très bien sa situation. Il pourra vous renseigner, si vous le désirez.
— Je n’y tiens pas du tout. À quelle heure votre souper, et où ?
— À trois heures, au Café de la Paix. Mes invitées jouent à la roulette chez Valentine, et elles ne seront pas libres plus tôt.
— Valentine, de la rue de Ponthieu ?
— Oui. Vous y alliez autrefois. Moi aussi. Mais il y a beau temps que je n’y ai mis les pieds. Ça ne m’amuse plus.
Le nom que Desternay venait de prononcer fit froncer le sourcil au commandant d’Arbois. Ce nom lui rappelait l’histoire à laquelle il se trouvait mêlé, et il ne s’attendait pas à l’entendre.
Il n’était pas au bout de ses étonnements.
— Ah ! dit tout à coup Robert Desternay, le proverbe a raison… quand on parle du loup. Voici le fameux baron.
— Quel baron ? demanda Gontran.
— Le baron de Randal, parbleu ! le ponte invincible dont je viens de vous raconter les triomphes.
» Je vous disais bien qu’il viendrait.
Gontran se retourna vivement et vit à l’autre bout du salon le monsieur qu’il avait laissé une demi-heure auparavant dans son hôtel de la rue du Cardinal-Lemoine.
La rencontre était bizarre, quoiqu’elle s’expliquât assez naturellement. Quand on est riche et bien élevé, on peut habiter un quartier retiré et cependant faire partie d’un cercle élégant, situé aux Champs-Élysées.
Mais le commandant se serait bien passé de retrouver si vite ce personnage. Il était venu chercher au jeu une distraction qui lui fît oublier les ennemis de Jeanne et la promenade en compagnie d’un coquin. L’arrivée du baron de Randal le ramenait brusquement à ces souvenirs déplaisants.
— Je vais vous présenter l’un à l’autre, dit Robert Desternay. Il est bon que vous vous connaissiez avant de commencer le combat. Et, au surplus, le baron est un joueur très veinard, mais c’est un très galant homme.
Gontran fut tenté un instant de se dérober à cet honneur, mais c’eût été faire affront à M. de Randal qui l’avait aperçu et qui venait à lui.
Il n’avait d’ailleurs aucun grief contre ce personnage en face duquel le hasard le plaçait pour la seconde fois, et il ne pouvait que se montrer poli.
Ce qui l’embarrassait un peu, c’était l’obligation où il allait se trouver d’expliquer à Desternay comment il avait déjà vu le baron et dans quelles singulières circonstances.
Et il ne fut pas peu surpris de constater que ce gentleman ne faisait pas mine de le connaître.
La présentation eut lieu, sans que M. de Randal, tout en s’y prêtant avec une courtoisie empressée, fit la moindre allusion à leur première rencontre.
Le commandant lui sut gré de cette réserve de bon goût et se promit de l’en remercier dès qu’il serait seul avec lui.
— Je ne l’avais pas bien jugé là-bas, quoique je n’aie pas eu à me plaindre de la réception qu’il m’a faite, pensait-il. Je constate maintenant qu’il a du tact. Il a compris qu’il me serait désagréable de parler devant Desternay d’une scène où j’ai joué un rôle assez sot et il s’est tu. Voilà qui me décide à entretenir des relations que je n’aurais pas recherchées s’il ne m’avait pas donné cette preuve de sa discrétion absolue. Et, puisqu’on peut se fier à lui, il pourra m’être utile par la suite.
— Mon cher baron, dit Desternay, vous allez trouver ce soir un adversaire digne de vous. Mon ami d’Arbois est un rude ponte, et j’étais en train précisément de lui raconter vos exploits au baccarat. L’affaire sera chaude.
— Mais demanda en souriant M. de Randal, n’est-elle pas déjà engagée… sans nous ? J’ai été retardé, à mon grand regret, et…
— On vous a attendu. Mais puisque vous voilà, la fête va commencer. Il y a déjà des joueurs au salon vert. Je vais battre le rappel pour vous en envoyer d’autres.
Dans cette louable intention, Desternay se dirigea vers la salle de billard, en passant par le cabinet de lecture.
Après l’entrée du commandant, les causeurs rassemblés près de la fenêtre s’étaient dispersés, de sorte que Gontran et le baron restèrent en tête-à-tête.
— J’espère, monsieur, commença M. de Randal, que vous ne m’en voulez pas d’avoir laissé M. Desternay me présenter à vous. Je ne savais pas s’il vous convenait de le mettre au courant de ce qui s’est passé chez moi.
— J’ai parfaitement compris, monsieur, pourquoi vous vous taisiez, répondit Gontran, et je vous suis très obligé de n’avoir rien dit. Robert est un excellent garçon que j’aime beaucoup, mais je ne tiens pas du tout à le prendre pour confident de mon aventure. Il rirait de ma naïveté, et il n’aurait pas tort, car je me suis laissé berner par un drôle qui a été plus fin que moi.
» Vous-même, monsieur, vous avez dû trouver mes façons d’agir plus que singulières.
— Mais non. Vous avez vu un voleur escalader le mur de mon jardin. Vous êtes venu sonner à ma porte pour m’avertir. Quoi de plus naturel ? Ce n’est pas votre faute si nous n’avons pas pris ce coquin. Et je vous dirai à ce propos qu’après votre départ, mon valet de chambre a visité toute ma maison, depuis la cave jusqu’au grenier. Il n’a pas trouvé l’homme et j’ai acquis la certitude qu’il n’est pas entré chez moi. Il faut croire qu’il a, comme je le supposais, repassé par-dessus la muraille. Votre cocher ne l’a-t-il pas vu se sauver ?
— Non. Et c’est ce qui me confond. Je ne m’explique pas que le voleur ait eu le temps de disparaître. Entre le moment où il a franchi votre mur et celui où mon cocher a conduit ma voiture au coin de la rue des Chantiers, il ne s’est pas écoulé cinq minutes. Et notez que je causais avec lui sur le boulevard Saint-Germain, à cinquante pas de l’endroit où s’est accomplie cette évasion miraculeuse.
— Sur le boulevard Saint-Germain ? répéta M. de Randal. Il me semblait que vous m’aviez dit…
— Je vous ai dit une partie de la vérité, interrompit le commandant qui se serait reproché de cacher quelque chose à un si parfait gentleman ; j’aurais beaucoup mieux fait de vous la dire tout entière, mais je ne vous connaissais pas encore et il aurait fallu entrer dans des explications qui ne vous intéressaient guère. Maintenant, je puis parler, car je sais à qui je parle, et je…
— Je vous supplie, monsieur, de remarquer que je ne vous demande rien, dit M. de Randal avec le geste d’un homme bien élevé qui ne veut pas avoir l’air de provoquer une confidence délicate.
— Oh ! je rends pleine justice à votre discrétion, mais je me dois à moi-même de vous renseigner exactement… ne fût-ce que pour vous rassurer sur l’éventualité d’une nouvelle tentative.
» L’homme que je vous ai signalé est certainement un malfaiteur de la pire espèce, mais je crois qu’il n’en voulait pas à votre caisse.
— Pourquoi donc alors aurait-il essayé de s’introduire chez moi ?
— Pour m’échapper.
— Je vous avoue que je ne saisis pas très bien.
— Voici l’histoire, dit Gontran, après s’être assuré que personne n’était à portée de les entendre.
La conversation commencée dans le salon rouge se continuait dans une galerie qui conduisait au salon vert, le salon réservé aux joueurs de baccarat.
Ce sanctuaire était situé tout au fond du cercle et pour y arriver, il fallait traverser une enfilade de pièces, où, en ce moment il n’y avait absolument personne, Desternay n’ayant pas fini de racoler les pontes dispersés dans d’autres salles.
— J’avais passé la soirée chez une personne de mes amies qui habite encore beaucoup plus loin que vous… boulevard d’Italie, à l’autre bout de Paris. En sortant de chez elle, j’ai surpris ce gredin devant la grille du jardin. J’avais des raisons de penser qu’il n’était pas venu pour voler, mais dans une autre intention tout aussi coupable… et j’étais intéressé à savoir qui il était. Alors, j’ai eu la malencontreuse idée de m’attacher à lui, jusqu’à ce que j’eusse découvert où il logeait. J’ai donc lié conversation avec ce chenapan. J’aurais mille fois mieux fait de lui mettre tout simplement la main au collet. Mais je voulais éviter de recourir à la police… Il y a dans cette affaire un secret qui ne m’appartient pas… c’est pourquoi j’ai préféré user de ruse. Je lui ai proposé de l’aider en lui disant que j’appartenais comme lui à la grande corporation des coquins…
— Je parierais bien qu’il ne l’a pas cru, interrompit en souriant M. de Randal.
— C’est probable, mais il a fait semblant de le croire, et il m’a laissé l’accompagner. Il ne songeait qu’à se dérober et il y est parvenu. Je vous épargne le récit de mes pérégrinations à travers des quartiers déserts et des cabarets mal famés et j’arrive à la scène finale. Il m’a montré votre maison en me disant que le propriétaire était absent, qu’il y avait beaucoup d’argent à prendre, et qu’il se chargeait de l’opération, si je consentais à faire le guet dans la rue.
» J’ai eu le tort de me prêter à cet arrangement. Je pensais tenir mon drôle, car j’étais revenu de ma première idée. Je me proposais de courir au poste le plus rapproché et de requérir les sergents de ville pour qu’ils l’arrêtassent en flagrant délit de vol. Je me disais que la fin justifie les moyens.
» J’ai été bien puni d’avoir mis en pratique cette maxime contestable. Le gredin a franchi votre mur. Il est descendu dans votre jardin, mais il a rebroussé chemin et il a décampé, pendant que j’allais chercher ma voiture. J’en ai été, comme on dit, pour ma courte honte. Vous voyez que je suis franc.
— Votre franchise vous honore, monsieur, et la confiance que vous me témoignez me flatte infiniment. Je tâcherai de vous prouver que je la mérite. Et je vous prie de compter sur moi pour vous aider à retrouver cet homme. Il est malheureusement à craindre qu’il s’abstienne de recommencer l’escalade qui lui a si bien réussi.
— Oh ! je n’y compte pas et ce qui me console de ma ridicule équipée, c’est que je lui dois l’honneur et le plaisir d’avoir fait votre connaissance, conclut Gontran d’Arbois en tendant la main à M. de Randal, qui la serra avec un empressement chaleureux.
— Il m’est donc permis d’espérer que nous nous reverrons autre part qu’au jeu, dit le baron. Je mène une vie assez retirée, mais c’est faute d’avoir rencontré un compagnon qui me soit sympathique, car je ne hais pas les plaisirs parisiens.
— Ni moi non plus, parbleu ! et si le cœur vous en dit, je serai charmé de souper avec vous cette nuit.
— Souper ?…
— Oui, en compagnie de quelques créatures amusantes et de Desternay, que vous connaissez…
— Pas beaucoup, mais assez pour accepter d’être de votre joyeuse partie.
— Alors, c’est convenu, à trois heures, je vous emmènerai au café de la Paix. En attendant, nous allons cartonner un peu. Prendrez-vous la banque au baccarat ?
— Non. Je préfère ponter.
— Alors, je ne la prendrai pas non plus. Il me serait désagréable de vous gagner de l’argent et je ne tiens pas à en perdre. Nous attaquerons le même ennemi, et nous l’attaquerons séparément. Reste à savoir s’il en vaut la peine. Jusqu’à présent, je n’ai eu affaire qu’à des banques assez maigres.
Ils étaient arrivés, en causant, tout près de la porte du salon vert. Cette porte s’ouvrit et Desternay apparut sur le seuil.
— À quoi pensez-vous donc, messieurs ? leur cria-t-il. Vous perdez un temps précieux. Sartilly a étalé cinquante mille francs sur la table, aussitôt qu’il a su que vous étiez là, baron. Il compte se rattraper de sa dernière culotte ; et j’ai le pressentiment que vous allez l’achever.
— Nous l’achèverons, rectifia gaiement Gontran d’Arbois. Je n’ai aucune raison pour ménager M. de Sartilly.
— Moi, je devrais en avoir, reprit M. de Randal, car c’est lui qui m’a présenté au cercle ; mais, en somme, je ne le connais que de seconde main. Un de mes amis de l’île Maurice m’avait adressé à lui quand je suis arrivé à Paris, et il a bien voulu me servir de parrain.
— Vous n’auriez pas eu de peine à en trouver d’autres, dit Desternay.
— Et puis il est horriblement riche. Je puis donc sans remords lui gagner quelques milliers de francs.
— Oh ! il pourrait perdre un million, sans se gêner, appuya Robert Desternay, en poussant la porte mobile qui donnait accès dans la pièce retirée où on célébrait chaque nuit les mystères du baccarat.
La réunion était beaucoup plus nombreuse que le commandant ne le supposait. La nouvelle s’était répandue d’un bout à l’autre du cercle qu’on venait de poser une forte banque. Le ban et l’arrière-ban des joueurs étaient là.
Ce n’était pas qu’on n’eût vu quelquefois sur table des sommes plus importantes, mais, depuis un certain temps, la partie languissait, comme il arrive toujours quand un gros capitaliste a raflé tout l’argent des petits.
Après des désastres répétés, les pontes écœurés se recueillent. Mais leur sagesse ne tient pas longtemps et un beau soir, alléché par l’appât d’un gain problématique, le troupeau revient se faire tondre encore une fois, tout en jurant que ce sera la dernière.
Le salon, le fameux salon vert, était assurément le moins luxueux de tous ceux qui composaient ce cercle bien posé. Il n’était garni que des meubles indispensables à la partie : une immense table de forme oblongue échancrée à la place où s’assied le banquier, avec un trou au centre, une sorte de cuvette où on jette les cartes après chaque coup ; des chaises pour les pontes, des divans pour les décavés et quelques râteaux pour jardiner les louis sur le tapis vert.
Les joueurs ne tiennent pas aux vains ornements.
Toutes les variétés de féticheurs étaient représentées à ce congrès. Il y avait là des gens qui ne croyaient à rien, excepté à l’influence d’une bague ou d’un parapluie posé en travers sur leurs genoux. Quelques-uns mettaient des lunettes par superstition. D’autres ne se seraient pas assis s’ils n’avaient pas rencontré un bossu et touché sa bosse avant de monter.
Sartilly présidait ce cénacle et taillait avec succès, car il avait devant lui un joli tas d’or et de billets de banque, sans compter un certain nombre de morceaux de carton portant un chiffre et la signature d’un joueur dénué d’argent comptant.
C’était un fort gros homme, haut en couleur et crevant de santé, grand propriétaire en Normandie, viveur enragé et très répandu dans le demi-monde où il obtenait des succès coûteux, marié avec cela et vigoureusement trompé par sa femme, mais se moquant de ses malheurs conjugaux qui, prétendait-il cyniquement, lui portaient la chance au jeu.
Il était en effet assez rare qu’il perdît, et cette nuit-là, les coups les plus extraordinaires se succédaient à son avantage. Il abattait neuf quand ses adversaires abattaient huit. Il gagnait avec le point de un contre baccarat. Il tirait à cinq, et il amenait un quatre.
Et tout cela avec un air indifférent qui exaspérait les pontes.
Il faut dire que les enjeux n’étaient pas très forts, Sartilly ne faisait, comme on dit, que peloter en attendant partie. Il avait pris la banque uniquement dans l’espoir de se refaire sur M. de Randal qui lui avait enlevé quarante-cinq mille francs à une précédente séance.
— Bonsoir, baron ! lui cria-t-il, dès qu’il le vit entrer. Je suis venu ce soir tout exprès pour vous, parce que je sais que vous êtes hebdomadaire. Vous vous reposez six jours par semaine et vous travaillez le samedi.
— Excusez-moi. Je suis très paresseux, dit froidement M. de Randal.
— Oh ! je ne vous le reproche pas, car vous gagnez toujours. Vous me devez une rude revanche, mon cher.
» Tiens ! voilà le commandant ! Encore un qu’on ne voit pas souvent. Les femmes, hein ? Ne niez pas. Je vous ai aperçu avant-hier sortant du café Anglais avec cette excellente Jeanne de Lorris. Vous êtes donc remis avec elle ?
— Oh ! assez ! s’écrièrent en chœur les perdants. Nous ne sommes pas ici pour parler cocottes. Taillez ou levez la banque !
Gontran ne dit mot, mais il donnait à tous les diables cet obèse indiscret qui lui jetait au nez sa liaison avec madame de Lorris.
M. de Randal avait souri, mais il ne releva aucun des propos du banquier, et il alla prendre sa place au bout de la table, à la queue des joueurs arrivés avant lui.
Gontran dut en faire autant, car au baccarat on observe rigoureusement l’ordre de préséance et les derniers venus ne peuvent se caser qu’après les autres.
Il eut donc pour voisin M. de Randal, qui lui dit tout bas :
— Jouerons-nous sur le même tableau ?
— Non, répondit le commandant, vous jouez plus gros jeu que moi et je ne veux pas vous gêner. Je ponterai sur le tableau de gauche, vous sur le tableau de droite. De cette façon, si la veine nous vient, nous en finirons plus vite avec ce pot à tabac.
— Dites plutôt ce sac d’écus. Il est aussi opulent qu’il est gros.
— Y sommes-nous, messieurs les retardataires ? demanda Sartilly. Faites vos jeux. Je n’aime pas les parties qui traînent. Ça porte la guigne.
— Cent louis qui tombent, riposta le baron en tirant son portefeuille.
— Dix louis au billet, annonça plus modestement Gontran d’Arbois.
— À la bonne heure ! le coup en vaut la peine, grommela le banquier.
Il le perdit des deux côtés, et les joueurs relevèrent la tête. Ils devinaient que la fortune allait changer de face.
Elle changea en effet, en ce sens qu’elle passa du côté du baron, mais elle ne favorisa pas le commandant, car le second coup lui enleva sa mise et son bénéfice, et la suite ne répara pas cet échec.
Le tableau de gauche fut écrasé, pendant que le tableau de droite marchait de victoire en victoire, si bien qu’au bout d’un quart d’heure Gontran vit s’envoler le reste de son troisième billet de mille, et il n’en avait pas d’autre sur lui.
Mais Sartilly ne trouva pas son compte à ce succès partiel, car M. de Randal avait poussé un paroli tellement soutenu que la banque était déjà aux abois.
À gauche, les pontes consternés battaient monnaie en signant des bons, mais à droite, ils encaissaient et le baron, à lui tout seul, raflait des liasses de papier de la Banque de France.
Le commandant ne jouait plus, faute de munitions.
— Voulez-vous cinq cents louis, lui dit à l’oreille M. de Randal.
— Non, merci, murmura Gontran, c’est plus que je n’ai envie de perdre. Prêtez-moi mille francs. S’ils vont rejoindre les autres, je m’en tiendrai là.
Le baron lui plaisait. Il comptait bien le revoir souvent et il ne lui en coûtait pas de rester son débiteur jusqu’au lendemain. Peut-être même n’était-il pas fâché d’avoir un prétexte pour se présenter chez lui, car il se regardait comme son obligé et il tenait à faire les premiers pas.
Et puis, cette maison de la rue du Cardinal-Lemoine l’attirait. Il y avait perdu la piste de Pélican et il voulait se rendre compte par un examen plus approfondi du procédé que cet habile coquin avait employé pour disparaître instantanément.
M. de Randal s’empressa de lui remettre le billet demandé et ce billet fut vite entamé.
— J’y renonce, dit Gontran au troisième coup, et je garde dix louis pour souper.
À ce moment, sur l’autre tableau, le baron faisait le reste à la banque et elle sauta. Sartilly, rouge comme une pivoine, semblait prêt à éclater dans sa peau et soufflait comme un phoque.
— Vous n’allez pas nous planter là, dit Desternay qui avait pris sa part de la curée. Arrosez, mon cher, arrosez ! une nouvelle taille vous remontera.
— Merci, grommela Sartilly. J’y suis déjà de cinquante mille. Que Randal prenne la banque. Je ponterai contre lui.
Tous les yeux se tournèrent vers le baron. Les perdants espéraient se refaire sur lui, et les gagnants ne demandaient qu’à suivre leur veine.
— Si vous ne jouez plus, je m’en tiendrai là, dit M. de Randal à l’oreille de Gontran qui lui répondit tout bas : J’en ai assez.
— Vous canez, mon cher, reprit Sartilly. Eh ! bien, je consens à essayer encore une taille, à condition que vous l’attaquerez.
» Qu’on me passe des bons, car je suis à sec.
Pendant qu’il jouait du crayon pour transformer en valeurs au porteur de petits carrés de papier Bristol, Gontran d’Arbois entraîna doucement M. de Randal loin de la table.
— La meilleure farce à faire à ce gros homme, dit-il, c’est de le lâcher. Vous n’êtes pas tenu de lui donner une seconde revanche. Moi, la chasse au coquin m’a creusé. Je meurs de faim. Allons souper.
Et, avisant Desternay, qui allumait un cigare dans un coin :
— C’est au café de la Paix, n’est-ce pas ?
— Oui, cher ami. Demandez le cabinet numéro 19. Je l’ai retenu en sortant du Cirque et j’y serai dans trois quarts d’heure. Le temps d’alléger de deux ou trois cents louis ce richard de Sartilly. Si ces dames arrivent avant moi, vous les recevrez. Vous ne les connaissez pas, mais elles ne sont pas farouches.
— Soyez tranquille. On les apprivoisera.
M. de Randal se taisait, mais il suivit le commandant qui se glissa hors du salon vert pendant qu’on mêlait les cartes.
— J’ai disposé de vous sans vous consulter, dit Gontran, mais je serais désolé de déranger vos projets, et si vous préfériez rester…
— Du tout, interrompit le baron. Je suis charmé de donner une leçon à Sartilly. Il la mérite de plus d’une façon. D’abord, il ne dissimule pas assez l’envie qu’il a de me gagner de l’argent. Je n’aime pas les gens qui font du jeu une spéculation. Et surtout je lui reproche d’être indiscret.
— Comment cela ?
— Mais… j’ai parfaitement remarqué tout à l’heure qu’il a nommé devant tout le monde une personne qui a dîné avec vous et qui sans doute vous tient de près. Un homme bien élevé n’aurait pas commis ce solécisme.
— Oh ! dit Gontran, je crois que Sartilly ne l’a pas fait méchamment. La personne qu’il a nommée n’est pas de celles qu’on peut compromettre en racontant qu’elles ont dîné au Café Anglais avec un monsieur.
— N’importe, reprit le baron de Randal, on ne doit jamais prononcer publiquement le nom d’une femme, quand on lui attribue une liaison… qui peut-être n’a jamais existé.
— Ce n’est pas le cas… J’ai été autrefois l’amant de madame de Lorris… vous avez sans doute entendu parler d’elle ?
— Jamais.
— Elle est cependant très connue dans le monde où l’on s’amuse.
— Et où je ne vais pas plus que dans celui où l’on s’ennuie, interrompit en souriant M. de Randal.
— Vous m’avez fait l’honneur de me dire que vous viviez très retiré. Cela m’explique comment le nom d’une des irrégulières les plus en vue n’est pas arrivé jusqu’à vous. Jeanne de Lorris a tenu longtemps le haut du pavé, je l’ai beaucoup aimée, je crois qu’elle me le rendait bien, et à mon retour d’Afrique, après une longue absence, nous nous sommes remis ensemble… pour six mois, la durée de mon congé… ce n’est pas un mystère, et cependant, il m’est désagréable qu’on en glose.
— J’avais donc raison de dire que Sartilly a manqué de tact.
— D’accord. Entre nous, c’est un balourd. Je ne lui en veux pas pour moi, mais pour madame de Lorris.
— Qui a sans doute des ménagements à garder.
— Non, ce n’est pas cela. Elle ne dépend de personne. Sa fortune est faite. Mais elle se trouve dans une situation particulière.
— Excusez-moi, monsieur. Je viens de blâmer l’indiscrétion de Sartilly, et je tombe dans la même faute.
— Vous vous calomniez, mon cher baron. Vous êtes au contraire si réservé qu’on se sent porté à vous faire des confidences. Voulez-vous que nous allions au café de la Paix, à pied, en flânant ?
— Très volontiers ; j’éprouve le besoin de marcher. Je crains seulement que vous qui avez déjà fait cette nuit beaucoup d’exercice…
— Je ne suis pas fatigué. Je recommencerais, sans hésiter, si j’avais l’espérance de remettre la main sur le drôle qui m’a échappé.
Ils étaient sortis de la belle maison occupée par le Cercle et ils commençaient à remonter la rue Royale. Ils avaient tout le temps de causer avant d’arriver à la place de l’Opéra, et le commandant était d’humeur expansive, ce soir-là.
Plus il étudiait ce M. de Randal qu’un étrange hasard lui avait fait connaître, et plus il appréciait ses mérites. Il en était à se reprocher de ne pas lui avoir tout dit.
— Pourquoi lui cacherais-je que ce gredin en veut à Jeanne de Lorris que Sartilly a citée si sottement ? Il est incapable d’abuser de ma confiance et il pourra peut-être me donner un bon conseil… voire même un bon coup d’épaule.
Ainsi pensait Gontran et il attendait que la conversation lui fournît une entrée en matières.
— Je comprends que vous teniez à le retrouver, puisqu’il menace le repos d’un de vos amis, dit le baron.
— D’une de mes amies, rectifia Gontran. Il s’agit précisément de la personne dont je vous parlais.
— Quoi ! de madame…
— Oui, de Jeanne de Lorris, ma maîtresse. Je sortais de chez elle, lorsque j’ai surpris cet homme.
— Mais… il me semblait que vous m’aviez dit… boulevard d’Italie.
— Et vous êtes étonné qu’une femme galante habite ce quartier perdu. Ce n’est pas elle qui l’habite… elle a son hôtel avenue d’Eylau… c’est sa fille avec une gouvernante.
— Ah ! madame de Lorris a une fille.
— Mon Dieu ! oui, une fille de dix-neuf ans qui est charmante et qui était née avant que je connusse sa mère.
— Et c’est cette enfant que ce misérable poursuit ?
— Je le crois.
— Mais quels sont ses desseins ? Est-ce qu’il songerait à l’enlever ?
— À vrai dire, je n’en sais rien. Fait comme il est, il ne songe certainement pas à la séduire. Je le soupçonne d’agir pour le compte de quelqu’un.
— Un homme riche et puissant, voulez-vous dire. Cela se passait ainsi du temps de Louis XV, mais dans le siècle où nous vivons, personne n’oserait se permettre.
— De la jeter dans un carrosse et de l’enfermer dans quelque Parc-aux-Cerfs. Non, sans doute. Mais on assassine encore très bien les gens dont on veut se défaire.
— C’est malheureusement vrai, mais une jeune fille ne peut avoir d’ennemis.
— Surtout celle-là, qui est un ange et qui a été élevée loin du monde. Mais sa mère en a.
— Il faudrait que ces ennemis fussent bien cruels pour se venger sur une innocente.
— C’est ce que je dis à Jeanne pour la rassurer, mais j’ai des raisons d’être inquiet. Et nous sommes tous les deux d’avis qu’il faut mettre un terme à une situation dangereuse. Je ne serai pas toujours là pour défendre cette enfant. Et je voudrais qu’elle se mariât. Sa mère songe à se retirer en province avec elle. Là, il sera plus facile de lui trouver un mari.
— Et les scélérats qui en veulent à madame de Lorris n’iront pas l’y chercher.
— Je l’espère. Il n’en est pas moins vrai que Jeanne sera très effrayée quand je lui raconterai demain mes aventures nocturnes. Elle ne se doute pas que j’ai rencontré à sa porte un individu qui mesurait avec une règle d’arpenteur la hauteur de la grille du jardin et que j’ai accompagné ce drôle dans un bouge effroyable, hanté par des voleurs. Elle se doute encore moins que j’ai fait connaissance avec un homme distingué qui veut bien s’intéresser à elle et à cette chère Thérèse… sa fille s’appelle Thérèse.
— Il est tout naturel, mon cher commandant, que je m’intéresse à des personnes qui vous touchent de près, et je ne souhaite rien tant que de les servir. Si ce misérable s’avisait de rentrer de nouveau chez moi, je vous réponds qu’il n’en sortirait pas sans votre permission. Je vous enverrais chercher immédiatement.
— J’en suis persuadé, mais je suis convaincu aussi que vous ne le reverrez pas. Celui qui dirige ses opérations va changer de système ou employer un autre agent.
— C’est ce directeur qu’il faudrait trouver.
— Oui ; malheureusement, je n’ai sur lui que des indications assez vagues. Nous soupçonnons un homme que ni Jeanne, ni moi n’avons jamais vu. Mais… je compte que vous répondrez en toute franchise à la question que je vais vous adresser… Répugneriez-vous à voir madame de Lorris ?
— En aucune façon. Et le jour où il vous plaira de me présenter à elle, je serai à vos ordres. Croyez, je vous prie, que si je vis en solitaire, ce n’est pas que je redoute la société des femmes aimables. La preuve, c’est que nous allons, de ce pas, souper avec des demoiselles qui ne prétendent pas à être couronnées comme rosières.
— Et je vous remercie d’y venir, mais enfin, par goût, vous ne les recherchez pas. Parions que vous avez eu à vous plaindre du sexe auquel ces drôlesses appartiennent.
— Il y a un peu de cela et aussi un certain fonds de sauvagerie. Les plaisirs que j’appréciais dans ma jeunesse ne m’amusent plus.
— Comme il arrive toujours quand on en a un peu abusé.
— C’est vrai, j’ai vécu largement et je ne le regrette pas. À vingt-cinq ans, je commandais un navire…
— Quoi ! vous avez été marin ! Moi, je suis soldat. Raison de plus pour nous entendre.
— Oh ! je n’ai jamais appartenu qu’à la marine marchande. Mon père qui possédait de grandes sucreries à l’île de France, était en même temps armateur. Je naviguais pour son compte, et pendant quelques années, j’ai couru les cinq parties du monde. À sa mort, je dus prendre la gestion des propriétés qu’il me laissait, et c’est alors que je fis le plus de folies. On en parle encore à Port-Louis.
— Vous êtes Français, quoique votre île natale ait changé de maître et de nom. Français de cœur, du moins.
— Oui, certes. Ma famille est originaire du Dauphiné, et quand l’île de France devint l’île Maurice, mon grand-père ne voulut jamais se reconnaître sujet anglais. Moi, j’ai fait mieux… plus tard. J’ai quitté l’île, et je suis venu à Paris avec le projet de m’y fixer. Mais je ne sais pas encore si j’y resterai.
— Qui vous en empêcherait ?
— Rien. Je suis absolument indépendant. Mais je vous avouerai que je m’ennuie dans cette grande ville où je me sens isolé, perdu dans la foule, où je ne rencontre que des visages indifférents.
— Il ne tient qu’à vous de changer d’existence et de vous créer des relations… même des amis.
— Les relations mondaines ne me tentent pas et les vrais amis sont rares ; ce n’est qu’à la longue qu’on peut les connaître. Mais le bonheur que je rêve est encore plus difficile à rencontrer.
» Vous allez, je le crains, vous moquer de moi… je voudrais me marier.
— Singulière fantaisie, en effet. Ce n’est pas la mienne. Mais chacun son goût. Et le vôtre est aisé à satisfaire. Vous êtes jeune encore, vous êtes riche, vous avez un titre… je m’abstiens, pour ne pas blesser votre modestie, de vous dire ce que je pense de votre esprit et de votre personne. Vous n’aurez qu’à choisir entre vingt partis superbes. Il ne s’agit que de vous montrer.
— Vous me jugez beaucoup trop favorablement et d’ailleurs je ne tiens pas aux partis superbes. Je cherche tout le contraire. Je voudrais rencontrer une jeune fille qui me plût… et qui n’eût ni fortune, ni nom, ni famille haut placée.
— Vous trouverez ça sans peine, dit gaiement le chef d’escadrons. Les orphelines pauvres abondent sur la place de Paris.
— Je le sais, mais je serais très exigeant sur les qualités physiques et morales. J’ai même une prétention exorbitante. Je voudrais être aimé pour moi-même. C’est assez ridicule, à mon âge.
— Vous n’êtes pas vieux.
— J’ai trente-six ans.
— J’en aurai trente-cinq très prochainement et je me crois encore très susceptible d’être adoré. Voulez-vous que je m’occupe de vous dénicher une fiancée selon votre cœur ?
— Oh ! très volontiers. Et, présentée par vous, je l’accepterai les yeux fermés.
— Alors, je serai de noce avant de retourner en Tunisie. Comptez sur moi, mon cher. Mais, en attendant le grand jour du mariage, il n’est pas défendu de souper. Et je suis curieux de voir les invitées de Desternay. Il paraît que ces aimables personnes ont passé la soirée chez Valentine.
— Quelle est cette femme ? Il me semble que j’ai déjà entendu prononcer son nom.
— Ça ne m’étonne pas. L’univers entier la connaît et au Cercle on ne parle que d’elle.
— C’est là sans doute que son nom s’est logé dans ma mémoire, mais je n’en sais pas plus long sur le compte de cette célébrité… du demi-monde sans doute ?
— Votre ignorance, mon cher baron, prouve que vous avez des mœurs. Valentine, autrement dit madame Rodin, est l’entremetteuse en vogue, la commissionnaire de ces messieurs et la providence de ces dames. Et n’allez pas la confondre avec ces malheureuses qui débauchent les petites ouvrières au profit de vieux libertins. Valentine dédaigne ces trafics malpropres. Elle ne corrompt personne, car sa clientèle se compose de femmes faciles et de viveurs élégants. Les personnes qu’elle reçoit n’ont plus de vertu à perdre. Elle se borne à leur ouvrir des débouchés. Valentine exerce tout simplement la même industrie que les agences matrimoniales approuvées et patentées. La seule différence c’est que les mariages qu’elle négocie ne sont pas indissolubles.
— Vous avez, mon cher commandant, une façon à vous d’envisager la profession de cette créature, dit en souriant M. de Randal. On voit que vous avez eu recours à ses services.
— Autrefois, oui. Mais il y a des années que je n’ai mis les pieds chez elle. Du reste, elle a d’autres ressources que les ambassades auprès des actrices et les présentations de ses petites amies à des messieurs riches et généreux. Elle donne à jouer et elle loue des appartements meublés dans le superbe immeuble qu’elle occupe rue de Ponthieu.
— Quelle espèce de locataires peut-elle bien trouver ? Pas d’honnêtes familles, je suppose.
— Peuh ! des étrangers… et même des étrangères… et la preuve, c’est ce qui s’est passé chez elle, il y a huit jours. L’affaire a fait assez de bruit.
— Un bruit qui n’est pas arrivé jusqu’à moi.
Gontran avait sur les lèvres le récit de la mort de lady Cairness, tel qu’on le lui avait fait, car tout ce qu’il savait sur cette tragique aventure, il le tenait de Jeanne de Lorris, mais il réfléchit que ce récit le conduirait peut-être à parler du testament de la défunte au profit de Thérèse, et il pensa judicieusement qu’il était inutile d’aller si loin dans la voie des confidences.
— De quoi s’agissait-il donc ? lui demanda le baron.
— D’un scandale… c’est déjà de l’histoire ancienne et on n’en parle plus. Du reste, si vous voulez des détails sur les mystères de l’hôtel Rodin, les jeunes tendresses que Desternay a invitées ce soir vous en donneront tant que vous voudrez, puisqu’elles en viennent… Oh ! elles n’y étaient que pour jouer à la roulette… du moins à ce que prétend Desternay, qui est d’ailleurs sujet à caution.
» Mais nous arrivons au Café de la Paix. Et peut-être y sont-elles déjà, car je lis trois heures sur le cadran bleu qu’on a érigé sur un refuge à l’entrée de la place de l’Opéra.
» En votre compagnie le trajet ne m’a pas semblé long.
M. de Randal s’inclina, sans relever le compliment. Depuis quelques instants, il paraissait soucieux, mais Gontran n’y prit pas garde. Il était tout à la joie d’avoir recruté un auxiliaire intelligent et au plaisir de souper joyeusement, pour se refaire des écœurements de la Bibine du père Lunette.
Au moment où ils arrivaient devant la petite porte de l’escalier qui conduit aux cabinets particuliers du restaurant désigné pour la fête, une victoria numérotée s’arrêtait le long du trottoir et Desternay en descendit précipitamment.
— Comment ! déjà ! lui dit Gontran.
— Oui, mon cher. Nous avons tombé Sartilly en six abattages. Il n’a pas achevé la taille et, comme je lui ai levé les cinq cents louis que j’ambitionnais, je n’ai pas attendu qu’il en commençât une autre. Je me suis sauvé, j’ai sauté dans un cab et, comme vous êtes venus à pied, j’arrive en même temps que vous.
— Diable ! il a ramassé une forte culotte, à ce qu’il me paraît, ce gros Sartilly.
— Oui, ça doit aller dans les quatre-vingt mille. Et ce n’est pas fini. La partie continue, grâce à moi. Je n’ai jamais voulu lui dire où j’allais. Il serait venu et il nous aurait assommés. J’aime bien mieux qu’il perde son argent.
» Mais je bavarde et ces dames nous attendent là-haut.
— Qu’en savez-vous ?
— Vous n’entendez pas la musique qu’elles font ? Il sort des torrents d’harmonie par la fenêtre ouverte de cet entresol. C’est Clo-Clo qui tient le piano. Elle seule est capable de jouer si faux. Et je reconnais la voix de fausset de la brune Rosette. Martine seule ne signale pas sa présence par des bruits désagréables. Cette petite mérite qu’on l’encourage.
— Dites-nous ce que c’est que ces trois demoiselles, car je ne possède plus mon annuaire galant et M. de Randal n’est pas plus au courant que moi des nouvelles promotions dans l’armée des belles petites.
— Ce sera vite fait. Clotilde d’Uriage, – Clo-Clo pour ses amants de cœur et elle en a beaucoup, – est une grande rousse, qui nous est arrivée de Nancy, et qui a fait son chemin très vite. Elle a la spécialité des capitalistes nouvellement éclos au soleil de la Bourse. Toujours bien informée par de jeunes coulissiers, qui lui signalent les gagnants de la dernière liquidation. Ne vise pas le huit-ressorts ni le petit hôtel. Préfère les obligations de la ville de Paris. Se retirera dans quelques années, avec une vingtaine de mille francs de rente. Bonne créature, d’ailleurs. Signes particuliers : adore les militaires. Ça vous regarde, mon cher.
— Merci. Je n’aime pas les rousses.
— Rosette Vivier est brune comme Hébé. Bordelaise de naissance et Parisienne très acclimatée. Affligé d’une toquade malheureuse qui consiste à croire qu’elle chante comme la Patti. A trouvé un imbécile qui la couvre d’or et qu’elle trompe à bouche que veux-tu avec des cabotins. Mourra sur la paille. Amusante quand elle veut bien se contenter de parler.
— Bon ! je lui dirai que la musique me donne sur les nerfs. Et la troisième ?… celle qui a l’esprit de se taire.
— Martine Ferrette. Celle-là est le type de la débutante qui a de l’avenir. Elle a poussé comme un champignon autour du lac et je la soupçonne d’avoir vu le jour dans une loge de concierge. Mais elle est jolie et drôle au possible. À ce point que Jeanne de Lorris, qui se tient d’une façon supérieure, l’a patronnée un instant et ne craint pas de se montrer avec elle, au Cirque. Je les y ai rencontrées samedi dernier et c’est en cette mémorable occasion que j’ébauchai la connaissance de la jeune Martine. Une connaissance que je compte bien cultiver.
» Maintenant que vous voilà renseignés, messeigneurs, nous n’avons plus qu’à monter.
— J’ai bien envie de vous laisser souper sans moi, dit le baron, qui avait écouté sans mot dire, mais très attentivement, les renseignements fournis par l’obligeant Desternay.
— Ah ! mais non, s’écria Robert, vous n’allez pas nous lâcher. J’ai promis à ces petites que nous serions trois. Chacun sa chacune.
— C’est précisément ce qui me fait hésiter. Celle qui me tomberait en partage perdrait son temps, car je n’ai pas la plus légère velléité de m’embarquer dans une liaison.
— Oh ! je ne me suis pas engagé à leur amener des amants sérieux. Tout ce qu’elles demandent, c’est que la fête soit gaie et qu’on s’occupe d’elles. Si nous n’étions que deux, il y en aurait forcément une qui se trouverait délaissée. Vous voyez, mon cher baron, que nous ne pouvons pas nous passer de vous.
— Bah ! appuya Gontran, ça ne vous compromettra pas. Ces demoiselles ne vous ont jamais vu et il est probable qu’elles ne vous reverront jamais… Je n’ai pas plus que vous l’intention de pousser l’aventure au-delà des gaietés du souper. Laissez-vous aller, cher monsieur. Je vous jure que je partirai avec vous quand vous en aurez assez. Desternay est de force à leur tenir tête après notre départ.
L’insistance du commandant décida M. de Randal à suivre l’organisateur de la fête, lequel était déjà dans l’escalier.
L’entrée des trois cavaliers fut saluée par des exclamations joyeuses. Clotilde quitta le malheureux piano qu’elle tracassait, Rosette interrompit l’air qu’elle massacrait, et Martine courut à Desternay en disant :
— Je savais bien que vous étiez de parole. Ces dames prétendaient que vous viendriez seul et même que vous ne viendriez pas du tout. À preuve qu’elles ont commandé le souper… rien que des écrevisses, une salade russe, des fruits et du Rœderer, carte blanche… mais vous avez le droit de demander autre chose.
— Parbleu. Je l’espère bien. C’est bon pour des petites filles votre menu. Nous allons le corser.
— Corsez, cher ami, corsez ! mais présentez-moi, présentez-nous, présentez vos amis.
— C’est à moitié fait, chère enfant. Je vous ai expliquées à ces messieurs, qui brûlent depuis cinq minutes du désir de vous voir.
— Si ce n’est que depuis cinq minutes, l’incendie sera facile à éteindre.
— On ne sait pas. Maintenant, mesdames, voici M. le baron de Randal et M. le commandant d’Arbois.
— Tiens ! il y a un vin qui s’appelle comme ça. J’en ai bu.
— Alors, je devais vous rencontrer, dit Gontran. C’était écrit.
— Est-ce que vous êtes dans la cavalerie ? demanda Clotilde avec un intérêt marqué.
— J’ai cet honneur.
— J’en suis ravie. C’est l’arme que je préfère.
— À table ! à table ! cria Martine. Je meurs de soif et j’ai un tas de choses à raconter.
— Bravo ! dit Desternay ; j’adore les potins… quand c’est une jolie femme qui potine sur ses amants ou sur ses petites camarades.
— Ce n’est pas précisément ça. Mais la langue me démange de vous parler d’une drôle de connaissance que j’ai faite… en sortant de chez Jeanne de Lorris.
Ce début fit faire la grimace à Gontran. Le nom de Jeanne de Lorris le poursuivait partout. Le gros Sartilly l’avait prononcé très mal à propos à la table de jeu et ce nom revenait maintenant sur les lèvres de Martine Ferrette. Or, Gontran n’était pas venu souper pour entendre parler de sa maîtresse. Il lui déplaisait même qu’on parlât d’elle devant M. de Randal, qu’il voulait lui présenter, et il se demandait avec inquiétude ce que cette fille allait en dire. Il ne l’avait jamais rencontrée chez Jeanne et Jeanne ne lui avait pas confié qu’elle la connaissait.
— Au diable la petite sotte, pensait-il. Je ne tiens pas à écouter les niaiseries qu’elle va raconter. Quelle singulière idée Desternay a eue de l’amener ! C’est ma faute. J’aurais dû le prévenir que je m’étais remis avec Jeanne et qu’il me serait désagréable qu’on s’occupât d’elle. Comment n’y ai-je pas songé ?
Le maître d’hôtel venait d’entrer pour recevoir la commande supplémentaire que nécessitait l’arrivée de trois convives du sexe qui se nourrit sérieusement. Gontran, profitant de cette occasion de s’isoler, entra en conférence avec lui, pendant que ces demoiselles s’attablaient : Martine à côté de Robert Desternay ; Rosette entre le même Desternay et M. de Randal, qui avait Clotilde à sa gauche.
— Alors, chère enfant, commença Robert, madame de Lorris vous a porté bonheur ; en sortant de chez elle, vous avez fait la conquête d’un riche seigneur.
— Tiens ! vous avez deviné ça.
— Parbleu ! ce n’était pas difficile. Et je déclare que ce monsieur a du goût. Il aurait pu chercher longtemps avant de trouver une femme aussi jolie que vous.
— Dites-vous ce que vous pensez ?
— Je le jure.
— Alors pourquoi vous êtes-vous sauvé si vite samedi dernier… au Cirque… Si vous aviez daigné m’attendre à la sortie, nous aurions pu souper ensemble huit jours plus tôt. Mais vous craigniez peut-être de déplaire à madame de Lorris.
— Quelle idée ! madame de Lorris n’a jamais été pour moi qu’une amie. Interrogez-la, quand vous la verrez.
— Je ne la vois plus. Elle m’a fermé sa porte.
— Pas possible ! Et depuis quand ?
— Depuis le lendemain de cette soirée où vous nous avez parlé. Je suis allée trois fois chez elle. Sa femme de chambre m’a toujours dit qu’elle n’y était pas et je n’en ai pas cru un mot. Mon Dieu ! Jeanne est bien libre de ne pas me recevoir. Elle trouve probablement que je ne suis pas assez chic. Ça viendra. J’ai déjà une voiture et un cheval, en attendant que j’aie une écurie… et un hôtel.
— Alors, il va bien, le riche seigneur ?
— Oh ! très bien. Il m’a offert le coupé comme entrée de jeu. Et il m’a dit que je pouvais lui demander tout ce que je voudrais. Mais je ne me presse pas.
— Vous avez raison. Il ne faut jamais présenter l’addition trop tôt.
— Surtout à un monsieur qui n’a pas dîné.
— Comment ça ! Est-ce que vous seriez tombée sur un amant platonique ? Cette variété est extrêmement rare à Paris.
— Je l’ai rencontrée. Il est vrai que notre liaison ne fait que commencer. Mais jusqu’à présent, mon cher, il n’y a pas ça, dit Martine en faisant craquer son ongle rose sur ses dents blanches.
— Prodigieux ! Quel âge a-t-il ?
— Dans les prix de quarante à cinquante.
— Il faut qu’on lui ait jeté un sort. Et vous le voyez souvent ?
— Tous les jours, chez moi, de quatre à six.
— Et l’entrevue se passe en conversation ?
— Parfaitement. Je lui raconte ma vie et il me donne d’excellents conseils.
— Que vous ne suivez pas, j’espère.
— Mais si. Je me tiens. Je ne sors presque plus et je ne cours pas. Si je suis allée ce soir chez Valentine, c’est par hasard… parce que Clo-Clo m’y a emmenée.
— Tu ne regrettes pas d’y être venue, j’espère ? dit Clotilde. Tu as gagné quinze louis à la roulette. C’est plus sûr que les promesses de ton monsieur. Moi, à ta place, je me méfierais d’un homme qui ne vient que pour causer.
— Ma foi ! ça m’arrange assez, car il ne me plaît pas du tout. Il n’est pas beau, et il manque de distinction. Il a une tête de valet de chambre.
— Si c’en était un, ce serait drôle.
— Allons donc ! il s’exprime trop bien. Des mots choisis, ma chère, et des phrases perlées. Il n’y a qu’une chose qui m’ennuie, c’est qu’il me parle continuellement de Jeanne de Lorris.
— Bah ! et qu’est-ce qu’il vous en dit ? demanda Desternay.
— Qu’elle a l’air d’une femme du monde, qu’elle est très bien posée et que je n’aurai jamais d’amie qui me convienne mieux. Il m’engage à la voir le plus souvent que je pourrai. Si je l’écoutais, je serais toujours fourrée chez elle. C’est à ce point que je n’ose pas lui dire qu’il y a du froid entre nous. Il se figure que je la vois tous les jours et il me demande ce qu’elle fait. Je m’en tire avec des blagues que j’invente. Mais ça commence à m’ennuyer. Et un de ces jours… quand je serai plus sûre de le tenir… je lui lâcherai le paquet… je lui dirai que Jeanne fait sa tête maintenant et que j’en ai assez de courir après elle.
— Que diable peut-elle bien avoir contre vous ?
— Je n’en sais rien… à moins que ce ne soit parce qu’elle va se retirer des affaires. Je la gênerais pour jouer l’honnête femme.
Gontran, tout en donnant ses ordres au maître d’hôtel, ne perdait pas un mot de ce bavardage, que M. de Randal écoutait aussi très attentivement. Clotilde et Rosette échangeaient des sourires moqueurs.
Le commandant vint occuper sa place entre ces deux aimables personnes et son premier soin fut de détourner une conversation qui l’agaçait fortement.
— Ah çà ! s’écria-t-il, est-ce que nous allons parler tout le temps des absents et des absentes ? Racontez-moi donc plutôt les nouvelles du grand persil du bois de Boulogne. J’y ai poussé une pointe l’autre jour et il m’a semblé que c’était toujours les mêmes femmes qui tournaient autour du lac. Seulement, elles sont plus vieilles.
— Si vous étiez venu ce soir chez Valentine, vous en auriez vu de jeunes, mon officier, dit Clotilde en minaudant.
— J’en vois ici, ça me console. Et je ne tiens pas à remettre les pieds chez la présidente. C’était bon autrefois.
— Quelle présidente ?
— Valentine, parbleu ! nous l’appelions comme ça dans notre bande… à cause de la majesté qu’elle apportait dans l’exercice de ses fonctions. Et le surnom lui va bien, car je m’aperçois qu’elle est inamovible. Voilà dix ans que j’ai quitté Paris et je la retrouve à son poste.
— Est-ce que vous venez d’Afrique ? demanda la tendre Clo-Clo. J’y ai beaucoup d’amis, dans l’armée. Connaissez-vous le marquis de Bournac ?
— Bournac ! Il est brigadier dans mon régiment et pas marquis du tout. C’est bien le plus vilain soldat que j’aie jamais vu. Une pratique finie ! Je lui ai bien collé, pour ma part, six mois de salle de police… en plusieurs fois.
— Oh ! il est si gentil.
— Tu dis ça parce que tu l’as aidé à manger ses quatre sous, insinua Rosette.
— Jamais de la vie. Il me doit de l’argent.
— Alors, madame, dit gaiement le commandant d’Arbois, en rentrant à Gabès je me ferai un devoir de l’envoyer au bloc et de l’y laisser jusqu’à ce qu’il ait payé ses dettes.
L’entrée du maître d’hôtel vint faire diversion. Il apportait les grands vins couchés dans des paniers d’osier. Les seaux argentés où le Rœderer refroidissait brillaient déjà sur une table, et ces dames en étaient à grignoter des crevettes.
Desternay serrait de près sa blonde voisine, et M. de Randal s’évertuait à dire des douceurs à la brune Rosette, qui lui répondait de façon à ne pas le décourager, quoiqu’il ne lui plût guère. Le baron avait un peu l’air d’un traître de mélodrame, et elle n’aimait que les jeunes premiers ou les comiques.
— À propos de Valentine, dit tout à coup Martine, vous savez l’histoire qui lui est arrivée samedi dernier ?
— Quelle histoire ? demanda Desternay. Ah ! oui, l’Anglaise morte au champ d’honneur… dans un des appartements meublés que la Rodin loue aux amoureux qui n’ont pas de domicile pour se rencontrer.
— Quand je pense que j’ai eu le courage d’aller la voir à la Morgue !
— Alors, vous avez dû la reconnaître, car je vous l’avais montrée au Cirque. Cette Anglaise c’était la dame voilée qui intriguait Jeanne de Lorris.
» Je parierais qu’elle est allée ce soir-là chez Valentine, cette Jeanne qui pose pour la vertu. En me ramenant rue Mosnier, elle était si préoccupée qu’elle ne m’a pas dit un mot, et en me quittant, elle a donné à son cocher l’ordre de la conduire au coin de la rue de Berry et du boulevard Haussmann, c’est-à-dire à deux pas de la rue de Ponthieu.
» Je venais de rentrer et elle ne se doutait pas que j’écoutais derrière la porte qui est à claire-voie.
— C’est singulier, pensait Gontran. Jeanne ne m’a pas parlé de cela.
— Si madame de Lorris est allée chez Valentine, dit Desternay, elle n’a fait que suivre le conseil que je lui ai donné devant vous, chère petite, et il est probable qu’elle ne s’en cacherait pas, car ce n’était pas une visite intéressée. Elle voulait tout simplement se renseigner sur cette femme qu’elle croyait avoir rencontrée ailleurs. J’ai vu Jeanne, depuis, et je n’ai pas songé à lui demander si elle avait risqué le voyage de la rue de Ponthieu. Il est vrai que les journaux ne parlaient pas encore de l’affaire.
— Moi, j’ai essayé de faire jaser Valentine, reprit Martine Ferrette. Ah ! bien, oui. Elle est boutonnée jusqu’au menton et quand j’ai nommé madame de Lorris, elle m’a fait des yeux !… je n’ai pas insisté parce que je ne voulais pas me brouiller avec elle, la première fois qu’elle me recevait.
— Tu as bien fait. On a toujours besoin de Valentine, dit méchamment Clotilde. Ton monsieur platonique ne sera peut-être pas de longue durée.
— On apprend beaucoup ici, se disait le commandant. C’est un souper instructif. Et demain, j’aurai une explication avec Jeanne.
— D’ailleurs nous n’avons pas à nous plaindre de madame Rodin, appuya Rosette. Elle a eu la complaisance de nous montrer la chambre où l’Anglaise est morte en dormant.
— Ça c’est vrai. Et elle a du chic, la chambre en question. Il y a surtout un lit à baldaquin et à colonnes… il paraît que c’est du pur Louis XIII… un amour de lit… il faudra que je prie mon amoureux transi de me l’acheter… justement, il m’a promis un mobilier.
En écoutant parler Martine, Gontran marchait de surprise en surprise, et il s’étonnait surtout que Jeanne de Lorris lui eût caché tant de choses. Il est vrai qu’il ne l’avait pas interrogée à fond sur les circonstances de l’événement qui venait d’enrichir sa fille, mais il se rappelait maintenant son trouble et ses réponses embarrassées, quand il avait découvert le testament caché dans le médaillon, et il commençait à entrevoir un mystère qu’il tenait à éclaircir.
Desternay, lui, prenait gaiement le bavardage de Martine et n’y attachait aucune importance.
Quant à M. de Randal, il écoutait, sans y prendre part, cette conversation à bâtons rompus, et il paraissait s’y intéresser médiocrement.
Cependant, la passion que Martine affichait pour les meubles Louis XIII, le fit sourire et changer d’attitude. Il se mit à regarder fixement la blonde assise en face de lui, et on vit bien à son air qu’il se préparait à entrer dans la causerie !
— Comment ! s’écria Rosette, tu oserais coucher dans le lit où cette pauvre femme est morte.
— Mon Dieu ! Oui ; je ne suis pas superstitieuse. Et puis, quoi ! il n’était pas à elle ; et c’est par hasard qu’elle y a trépassé. D’ailleurs, à moins d’en acheter un tout neuf au faubourg Saint-Antoine, on est toujours exposée à cet inconvénient-là. Est-ce qu’on connaît l’histoire d’un lit ancien ?
— Non, dit en riant Desternay, et c’est dommage. Il y en aurait de gaies… si les baldaquins parlaient.
— Et de tristes aussi. Celui-là a peut-être vu commettre des crimes, dans le temps… sans compter qu’une Anglaise y a rendu l’âme. Mais quand il m’appartiendra, je me charge de l’égayer.
— Je vous y aiderais volontiers, murmura Desternay.
— Voulez-vous bien vous taire ! Que dirait mon monsieur ?
— Oh ! pour ce qu’il en ferait !…
— Ah çà ! Valentine veut donc vendre ce lit ? demanda Gontran.
— Absolument. Elle prétend que si elle le gardait, ça porterait malheur à son établissement. Elle va l’envoyer un de ces jours à l’hôtel Drouot.
— Je serais curieux de le voir.
— Elle se fera un plaisir de vous le montrer… et si vous êtes de ses amis, elle vous montrera aussi la chambre des voyeurs. C’est d’un drôle ! Figurez-vous qu’il y a des trous percés dans la cloison… Un amateur qui serait venu samedi pour assister au petit coucher de l’Anglaise aurait été joliment volé. Il paraît qu’elle s’était étendue sur le lit sans se déshabiller.
— Ce qui m’étonne, c’est que cette chère Présidente n’ait pas encore eu maille à partir avec la police. Elle exerce plusieurs industries malhonnêtes, et cette mort subite a dû attirer l’attention sur la maison où il se passe tant de choses.
— Mais… il paraît qu’on la tracasse.
— Pas beaucoup, puisqu’on tolère qu’elle donne encore à jouer.
— Oh ! dit Clotilde qui avait de l’expérience, on ne peut rien lui faire, car à sa partie, il n’y a pas de cagnotte et on joue honnêtement. Si on trichait, je vous prie de croire que je n’irais pas.
— Ce n’est pas à cause de la roulette qu’on l’embête, reprit Martine. C’est depuis la mort de l’Anglaise.
— Est-ce que par hasard, on soupçonnerait que cette femme a été assassinée ?
— Certainement, non, répondit Desternay. J’ai lu dans les journaux le rapport des médecins qui concluent qu’elle est morte naturellement.
— Elle était jeune pourtant, à ce qu’il paraît.
— Entre deux âges, dit Martine, et elle avait dû être belle. Une tête de madone avec des cheveux blonds. Je la vois encore sur la pierre de la Morgue. On aurait juré qu’elle dormait. Bien sûr, on ne l’avait pas tuée. Ça aurait laissé des marques.
» Mais ça n’empêche pas qu’on surveille l’hôtel de Valentine. Les domestiques ont surpris des agents déguisés rôdant le soir devant la porte. Je vous demande un peu pourquoi !
— La police ne fait rien sans motifs, murmura Gontran, qui devenait de plus en plus soucieux.
— Elle n’arrête pas tous les coquins, dit en souriant M. de Randal.
Le commandant comprit l’allusion, et y répondit par un clignement d’yeux approbatif.
— Savez-vous ce qu’on raconte ? reprit Desternay. On prétend que cette locataire de Valentine était la veuve d’un pair d’Angleterre, et qu’elle laisse une grosse fortune. Si c’est vrai, il n’est pas douteux que ses héritiers devaient désirer qu’elle mourût.
— Ce n’est pas une raison suffisante pour les accuser d’un crime.
— Les connaît-on ? demanda doucement M. de Randal.
— Probablement, répondit Desternay, mais je ne m’en suis point enquis.
— Valentine affirme que l’Anglaise avait une fille, dit Martine. Valentine s’amusait quelquefois à la regarder par les trous qu’elle a fait percer pour ses vieux et elle l’a vue embrasser un portrait d’enfant.
— Un portrait ! répéta Gontran, qui pensait au médaillon que Jeanne prétendait avoir reçu en même temps qu’une lettre anonyme.
— Ses sentiments maternels ne l’empêchaient pas d’avoir un amant, ricana Desternay. Elle venait l’attendre tous les soirs au Cirque… tous les habitués l’ont remarquée… mais on n’a jamais vu l’homme… il est probable qu’ils se rejoignaient chez Valentine après la représentation.
— C’est cet homme qu’il faudrait retrouver, dit vivement le commandant.
— Vous croyez donc aussi à un meurtre ? Vous avez là une idée qui ne viendrait qu’à un juge d’instruction.
— Moi ! ah ! je vous déclare que je n’ai pas d’opinion sur cette affaire, qui m’est d’ailleurs parfaitement indifférente. Et je trouve que nous en parlons beaucoup trop. Quand je soupe avec de jolies femmes, c’est pour m’amuser. Toutes ces histoires qui sentent la Gazette des Tribunaux m’attristent et troublent ma digestion.
» Et je suis sûr que M. de Randal est de mon avis.
— Absolument, dit le baron.
— C’est votre faute, messieurs, s’écria Clotilde. Si vous vous occupiez un peu plus de nous, il ne serait pas question ici des rengaines qui traînent dans les journaux. Moi, d’abord, quand on ne me fait pas la cour à table, ça me coupe l’appétit.
— À vous, mon commandant, dit en riant Desternay.
— Je ne demande pas mieux, répliqua Gontran, mais je ne deviens tendre qu’à ma troisième bouteille de champagne et je ne suis encore qu’à ma première de Corton.
— Alors vous n’êtes aimable que quand vous êtes gris.
— Je ne me grise jamais, mademoiselle.
— Et vous, monsieur ? demanda Clotilde en s’adressant au baron.
— Clo-Clo, tu perds ton temps, ma fille, cria Martine. Ces messieurs sont casés.
— Mais non. Pas moi, protesta Desternay.
— Vous, mon cher, vous n’êtes pas sérieux. C’est Jeanne de Lorris qui me l’a dit. Puisque vous venez de votre cercle, pourquoi n’avez-vous pas amené le gros Sartilly ? En voilà un qui est gentil pour les femmes.
— Sartilly est en train de se culotter au baccarat. M. de Randal, ici présent, vient de lui lever dans les deux mille louis.
— Et vous ne nous le disiez pas ! s’écria Rosette en se rapprochant de son voisin de gauche.
Clotilde en fit autant de l’autre côté, de sorte que le baron se trouva serré de très près par une brune et une rousse.
— Ce n’est pas comme moi, dit Gontran avec intention. J’ai trouvé le moyen de perdre tout ce que j’avais.
Il voulait se prémunir contre les invites de l’amie des militaires et il y réussit complètement. Clotilde n’avait aucun goût pour les décavés. Martine Ferrette avait entamé avec Desternay un flirtage accentué. M. de Randal tenait tête à ses deux voisines, avec la politesse aisée d’un homme qui ne veut pas s’engager et qui ne marivaude que pour payer son écot.
Le commandant put donc s’isoler, comme il le souhaitait, et il profita de cet isolement pour réfléchir à tout ce qu’il venait d’entendre. Seulement, ses méditations ne l’empêchaient ni de manger ni de boire. Il avait expédié une galantine truffée et il attaquait énergiquement la salade russe en s’arrosant le gosier avec un vieux Chambertin, son cru préféré.
Des bavardages indiscrets de Martine, se dégageait cette vérité que Jeanne n’avait pas tout dit à son ami Gontran. Jeanne ne lui avait pas parlé de cette soirée passée au Cirque, où elle avait aperçu l’Anglaise. Jeanne était probablement allée chez Valentine. Et le portrait de Thérèse avait peut-être passé par les mains de l’entremetteuse de la rue de Ponthieu.
Il y avait aussi un monsieur qui comblait Martine de cadeaux et qui n’allait chez elle que pour parler de madame de Lorris, ce monsieur qui avait, disait cette folle, l’air d’un valet de chambre. Était-ce donc, comme le chenapan surpris devant la grille de la villa, un agent d’Atkins envoyé par ce cousin déshérité d’Alice Avor, pour pénétrer les secrets de la vie de Jeanne ?
— Si c’était le même ? se demandait le commandant. Ce gredin qui vient de m’échapper avait une fausse barbe, j’en suis sûr. Il est bien capable de jouer deux rôles : homme du monde le jour, et rôdeur de barrières la nuit. Mais je le reconnaîtrais sous n’importe quel déguisement. J’ai bien envie de tomber chez cette blondinette, demain, de quatre à six. Justement, c’est dimanche, et Jeanne passera toute la journée avec sa fille. Elle sait que j’ai André d’Elven à déjeuner et elle ne s’étonnera pas trop de ne pas me voir au boulevard d’Italie. J’ai, d’ailleurs, une visite à faire à M. de Randal pour lui rendre les cinquante louis qu’il m’a prêtés. Voilà de quoi m’occuper jusqu’à lundi. Et dire que je suis venu à Paris pour me donner du bon temps !… Enfin, si je puis débarrasser Jeanne des gens qui lui en veulent, et marier Thérèse à un honnête homme, j’aurai bien employé mon semestre.
Cette conclusion remit en belle humeur Gontran d’Arbois et il fit allègrement sa partie dans le concert de folies qui égaya la fin du souper. M. de Randal lui-même s’était laissé aller à rire en si bonne compagnie, et semblait enchanté de sa soirée. Desternay n’avait pas perdu son temps avec Martine. Clotilde et Rosette comptaient toutes les deux revoir le baron. Tout le monde était content, même le commandant qui avait un ami de plus dans la personne de M. de Randal.
Mais il avait sommeil, et il profita pour s’esquiver du moment psychologique où Rosette accompagnée au piano par Clotilde, écorchait, d’une voix adorablement fausse : Ay chiquita ! la romance favorite des cocottes sentimentales.