II
André d’Elven était sorti de l’hôtel de madame de Lorris, en maudissant la fatalité qui le plaçait dans la triste alternative de renoncer à Thérèse ou de déroger à toutes les traditions de sa race, en épousant la fille d’une femme entretenue.
Il ne songeait qu’à fuir parce qu’il sentait que, s’il se retrouvait en face de Thérèse, le courage lui manquerait pour lui dire qu’il se retirait.
Et cependant, il comprenait qu’il faudrait bien en venir à une explication. Il ne pouvait pas la quitter sans la revoir. Elle ne méritait pas cette injure.
Il se disait aussi qu’il serait cruel et injuste de lui faire expier les torts de sa mère.
De quoi était-elle coupable, cette enfant qui l’avait choisi, sans se demander à qui elle donnait son cœur ? D’avoir été trop confiante. Elle ne s’était pas informée de l’état social de l’homme qu’elle aimait.
Elle aurait su qu’il était bâtard et que son père s’était déshonoré qu’elle n’aurait pas cessé pour cela de l’aimer.
Et lui, il allait l’abandonner, parce qu’il venait d’apprendre qu’elle était née d’une liaison irrégulière et qu’elle portait le nom d’une femme tombée.
Était-ce donc une excuse valable pour manquer à la foi jurée, pour réduire au désespoir une innocente jeune fille qui avait cru à ses serments ?
Ce nom, Jeanne Valdieu ne l’avait pas traîné dans la boue, puisqu’elle se faisait appeler Jeanne de Lorris, et la vie qu’elle menait depuis quinze ans n’avait pas terni la pureté de sa fille, puisqu’elle ne la voyait jamais que dans l’honnête maisonnette du boulevard d’Italie.
Malheureusement, le charme préservateur était rompu ; la vérité, l’affreuse vérité allait apparaître dans toute son horreur aux yeux dessillés de Thérèse. Sa mère venait sans doute de la lui avouer, faute de pouvoir la lui cacher plus longtemps, comme elle l’avait avouée au vicomte d’Elven, qui rendait justice à sa franchise.
Il y avait une certaine grandeur dans cette confession sincère d’une créature déchue, mais cette sincérité n’effaçait pas la honte de son passé.
André avait été touché de cet aveu au point d’y répondre d’abord en demandant à revenir, mais à ce premier mouvement avait succédé un accès de fierté, quand Jeanne s’était risquée à lui dire que sa fille héritait d’une fortune énorme.
Il aurait pu épouser Thérèse pauvre, en renonçant au bien mal acquis que lui laisserait madame de Lorris. Elle était riche quand même. Ce mariage, dès lors, devenait impossible.
André n’avait même pas songé à demander le nom de ce père qui n’avait pas reconnu son enfant et dont la sœur laissait des millions à cette enfant, après des années d’oubli.
Il lui semblait qu’un gentilhomme ne devait pas profiter de cet héritage qui semblait payer tardivement à Thérèse le prix de la première faute de Jeanne Valdieu.
Et comment demander à Thérèse d’y renoncer ? C’était déjà trop d’accepter le sacrifice qu’offrait madame de Lorris. Elle avait été jusqu’à dire qu’elle irait mourir à l’étranger, si son gendre l’exigeait, mais lorsqu’elle parlait ainsi, sa fille n’était pas là, et sans doute sa fille ne se serait pas prêtée à un arrangement si rigoureux.
André se trouvait donc forcé de subir, avec tous ses inconvénients, la situation qu’avait faite à Thérèse le malheur de sa naissance, ou bien d’arracher de son cœur un amour qui le remplissait tout entier.
Et si la mésalliance répugnait à son orgueil, la pensée de renier ses engagements révoltait sa loyauté.
Les renier, alors qu’il venait de les renouveler en s’associant aux projets de Thérèse qui savourait par avance le bonheur de vivre avec lui, loin du monde, au fond de la Bretagne ! Les renier, au moment où il constatait l’existence de cet ennemi que le commandant lui avait signalé en déjeunant, le matin même, chez Tortoni !
De quoi n’était pas capable le misérable qui n’avait pas craint de tendre le piège où la jeune fille était tombée, de l’attirer par une ruse infernale dans cet hôtel où elle devait forcément apprendre ce qu’était sa mère, et d’y attirer, par un raffinement de cruauté, l’homme qu’elle allait épouser !
Évidemment, il ne s’en tiendrait pas là. Rompre avec Thérèse, c’était la livrer sans défense à ses coups, et donner satisfaction à la haine qu’il lui portait, car il se proposait sans aucun doute de la brouiller d’abord avec son fiancé.
André ne comprenait que trop les réticences de Gontran d’Arbois, et il se reprochait de s’être contenté de réponses équivoques ; car, s’il avait appris de sa bouche ce qu’il savait maintenant, il aurait pu du moins lui demander conseil.
Il était encore temps de le consulter, et il y songeait, pour plus d’un motif. Le commandant avait pu décliner la responsabilité de renseigner M. d’Elven sur la conduite passée et présente de Jeanne de Lorris ; mais il était d’un caractère trop droit pour mentir, et, s’il était son amant, comme André commençait à le soupçonner, il ne craindrait pas de le dire. Ce point délicat valait qu’André l’éclaircît, avant de prendre une résolution définitive.
Et il avait aussi à cœur de justifier Thérèse, au cas où Gontran l’aurait vue passer en voiture, avec le vicomte d’Elven, sur le quai Saint-Bernard.
Il lui tardait donc de l’aborder ; mais où le trouver ?
Le commandant avait déclaré, le matin, qu’il n’irait pas, ce jour-là, chez madame de Lorris, et il était difficile de deviner à quoi il emploierait son dimanche.
Assurément, il ne le passerait pas dans sa chambre du Grand-Hôtel et André pouvait se dispenser d’aller l’y chercher. Était-il resté chez ce monsieur qu’il était allé voir à l’autre bout de Paris pour lui payer une dette de jeu ? Ce n’était guère probable, mais ce n’était pas impossible.
Et, dans la disposition d’esprit où il se trouvait, André n’avait rien de mieux à faire que d’errer solitairement à travers la ville, pour donner audience à ses tristes pensées.
Il avait renvoyé le fiacre qui l’avait amené à la villa d’Eylau, et il descendait à pied l’avenue des Champs-Élysées, lorsque l’idée lui vint de se mettre à la recherche du commandant.
Le chemin qu’il fallait suivre pour arriver à cette maison où il l’avait aperçu à la fenêtre convenait à son humeur et conduisait d’ailleurs à ce Jardin des Plantes qui tenait une si grande place dans la courte histoire de ses amours avec Thérèse.
Il quitta donc volontiers les voies fréquentées et il prit les quais de la rive gauche où la foule ne se porte guère, même le dimanche.
Il allait, la tête basse, le long de la Seine, sans regarder les gens qui passaient, et un espion aurait pu le suivre, sans qu’il s’en aperçût.
Il pensait aux singuliers événements qui avaient fait de lui le plus malheureux des hommes, et plus il y songeait, moins il espérait sortir de l’impasse où l’avaient poussé de funestes hasards.
Il en était presque arrivé à se défier de Gontran d’Arbois, qui semblait avoir des vues particulières sur le mariage de Thérèse, car il avait indirectement essayé de détourner son jeune ami du projet de l’épouser. Son refus de répondre aux questions d’André sur madame de Lorris et l’affectation qu’il avait mise à parler d’un monsieur qu’il se proposait d’amener chez elle indiquaient assez que le vicomte n’était pas son candidat.
C’était d’ailleurs une raison de plus pour en finir promptement avec les équivoques et les incertitudes.
André avait remarqué la maison et lorsqu’il la revit, il la reconnut fort bien.
La fenêtre du premier étage était encore ouverte, mais le commandant n’y était plus, et André s’avisa alors qu’il allait éprouver un certain embarras pour se présenter chez quelqu’un dont il ne connaissait pas le nom.
Cette difficulté à laquelle il n’avait pas songé ne l’empêcha point de sonner à la porte de cette maison qui paraissait du reste n’être habitée que par une seule personne.
On ne le fit pas attendre et au valet de chambre qui vint lui ouvrir il demanda sans hésiter M. d’Arbois.
Ce domestique le toisa et répondit, après une courte pause :
— M. d’Arbois ne demeure pas ici.
— Je le sais, dit André, mais je sais aussi qu’il y est venu aujourd’hui et je vous demande s’il y est en ce moment.
— Je ne crois pas, répliqua cet homme en le dévisageant avec persistance.
— Veuillez vous en assurer.
— Si monsieur veut bien me dire son nom.
— Le vicomte André d’Elven. Je viens pour une affaire urgente et je désirerais parler sur-le-champ à M. d’Arbois. Vous le prierez de ma part de descendre.
— Très bien, monsieur. Mais si M. d’Arbois est parti…
— Vous reviendrez me le dire.
— Mon maître pourra peut-être apprendre à monsieur où M. d’Arbois est allé.
— Je lui en serais très obligé.
— Alors, si monsieur veut entrer…
— C’est inutile. J’attendrai ici.
— Qu’y a-t-il donc ? dit une voix derrière le valet de chambre qui s’effaça respectueusement.
— M. le vicomte d’Elven demande à voir M. d’Arbois.
Un monsieur se montra et regarda le visiteur avec beaucoup d’attention.
— À qui ai-je l’honneur de parler ? dit André que toutes ces cérémonies commençaient à impatienter.
— Je suis le baron de Randal…
» Mon nom serait-il connu de vous, monsieur ? ajouta ce personnage en apercevant que le vicomte changeait de figure.
André ne l’avait pas oublié ce nom que le commandant avait prononcé à la fin du déjeuner, et il se rappelait fort bien que c’était celui du monsieur qui devait être présenté par Gontran à madame de Lorris.
— Je ne serais pas très surpris que vous l’eussiez entendu, reprit M. de Randal. Vous êtes l’ami de M. d’Arbois, et j’ai l’honneur de le connaître. Peut-être vous a-t-il parlé de moi ?
— Ce matin, je déjeunais avec lui, et il vous a nommé dans la conversation, balbutia le vicomte.
— Je savais que vous aviez déjeuné ensemble et vous savez sans doute qu’il est venu chez moi, après vous avoir quitté.
— J’ignorais que vous habitiez cette maison, mais, il y a une heure, je passais sur le quai, et j’ai aperçu M. d’Arbois à la fenêtre.
— Ah ! vraiment !… Alors, je regrette que vous ne vous soyez pas arrêté, car il n’est plus ici. Il a dû partir peu d’instants après que vous l’avez vu.
— Je ne pouvais pas… je n’étais pas seul… et puisque je l’ai manqué, il ne me reste, monsieur, qu’à vous remercier d’avoir bien voulu me renseigner et à prendre congé de vous.
— Mais je ne l’entends pas ainsi. Excusez-moi de m’être laissé aller à prolonger trop cette conversation sur le pas de ma porte et faites-moi la grâce d’entrer. Je serai charmé de causer avec vous d’un des hommes que j’estime le plus, quoique nos premières relations datent seulement de cette nuit.
André n’était certes pas venu pour s’entretenir avec un étranger qui lui inspirait un tout autre sentiment que la sympathie, mais l’occasion était belle pour vérifier un soupçon qui avait germé dans son esprit.
— Ils ont soupé ensemble, se disait-il ; mais je pensais qu’ils se connaissaient depuis longtemps. Pourquoi le commandant veut-il donc présenter à madame Valdieu, M. de Randal que, hier encore, il n’avait jamais vu ? Il faut que je le sache.
— Venez, monsieur, reprit le baron. Je ne vous retiendrai pas longtemps, mais je serais désolé si vous me refusiez.
Le vicomte hésitait encore, mais il céda au désir d’étudier cet homme que Gontran allait mettre bientôt en présence de Thérèse.
M. de Randal le conduisit tout droit dans le jardin. C’était là surtout qu’il aimait à recevoir et le lieu était propice aux conversations intimes ou familières.
— Votre présence, monsieur, est une bonne fortune pour moi, dit-il, gracieusement ; j’habite si loin du centre de Paris que mes amis ne viennent guère charmer ma solitude. La journée m’aura été doublement heureuse, puisque j’ai eu la visite de M. d’Arbois et la vôtre.
» Quel aimable homme que ce brillant officier ! et combien je regrette de ne pas l’avoir rencontré plus tôt. Nous faisons partie du même cercle, mais il était en Tunisie et il est revenu à Paris depuis très peu de jours.
» Plus favorisé que moi, vous êtes son ami d’ancienne date, et vous avez pu l’apprécier.
— Son régiment était en garnison à Pontivy, il y a quelques années, et j’habite une terre dans le Morbihan. C’est là que nous nous sommes liés, quoique nous ne soyons pas du même âge.
— Mais vous êtes du même monde. Cela suffit. Moi qui suis son contemporain, j’ai dû à un hasard le plaisir de faire sa connaissance.
— Le hasard d’une partie de jeu, je crois… et d’un souper…
— Non… il est bien vrai que nous avons attaqué ensemble une banque de baccarat et que nous sommes allés ensuite souper avec des créatures très divertissantes… et très jolies, ma foi ! une surtout… et celle-là, je vous l’avouerai, je me propose de la revoir…
Ce propos incident rasséréna le vicomte, qui en conclut que ce baron si amateur de demoiselles ne songeait pas à épouser mademoiselle Valdieu.
— Mais cette petite fête n’a pas été le point de départ de relations que je désire entretenir, et même resserrer.
» Imaginez, monsieur, que M. d’Arbois suivait un drôle qui a de mauvais desseins contre une personne de ses amies, et qu’il avait surpris, vers minuit, rôdant autour de la propriété habitée par cette dame. Mais, au fait, vous devez la rencontrer souvent, puisque vous vivez dans l’intimité du commandant… c’est sa maîtresse…
— Non, balbutia André, je ne sais… je ne me souviens pas…
— Elle a nom Jeanne de Lorris, et quoiqu’elle ne soit plus de la première jeunesse, elle est, dit-on, fort belle encore.
André était fixé sur un des points qui le préoccupaient. Gontran était l’amant de la mère de Thérèse.
— Vous l’avez vue, sans doute, demanda-t-il.
— Non, mais M. d’Arbois doit me présenter à elle, bientôt. Nous devions même aller chez elle aujourd’hui, pour lui parler de cet homme qui l’effraie. Je n’ai pas eu le temps de vous dire qu’il a échappé à ce cher commandant, qui croyait le tenir… il lui a échappé dans une petite rue qui borde le jardin où nous sommes en ce moment. M. d’Arbois, croyant qu’il s’était réfugié dans ma maison, a sonné à ma porte, comme vous venez de le faire. Je me suis mis, naturellement, à sa disposition pour l’aider dans ses recherches, et naturellement aussi, nous n’avons rien trouvé. Le coquin s’était sauvé d’un autre côté, mais il fréquente sans doute ce quartier et j’ai donné à mon valet de chambre l’ordre de s’informer… si le drôle y revient, j’espère que nous saurons qui il est.
» Voilà pourquoi M. d’Arbois désire me présenter à madame de Lorris, et je serais charmé de leur rendre service à tous les deux.
André respira. L’explication s’accordait parfaitement avec les indications incomplètes que Gontran lui avait données, et dans tout cela il n’était pas question de mariage.
— Si la présentation a été remise, continua M. de Randal, c’est que le commandant, qui fumait à la fenêtre pendant que je m’habillais, a vu passer la fille de madame de Lorris avec sa gouvernante. Il a pensé que madame de Lorris ne serait pas chez elle et que nous ferions une course inutile.
Ce discours apportait encore un éclaircissement à André. Le commandant avait reconnu Thérèse dans la victoria et, au lieu de dire à M. de Randal qu’elle se promenait seule avec un jeune homme, il avait inventé la gouvernante. Cette précaution prouvait bien qu’il tenait à ne pas nuire à l’établissement de Thérèse. Et il était permis de croire qu’il ne cherchait pas à amener M. de Randal à demander sa main, puisqu’il avait déclaré à ce gentilhomme que madame de Lorris était une femme galante.
— Nous avons remis la visite à une prochaine occasion, reprit le baron, et M. d’Arbois est parti. Il avait rendez-vous avec des camarades au café du Helder.
— Peut-être l’y rencontrerai-je encore, dit André.
— J’en doute. Les militaires sont d’une exactitude proverbiale et l’heure de l’absinthe doit être passée. Je suppose que le commandant dînera en joyeuse compagnie, mais j’espère qu’il viendra au cercle vers minuit, et si vous aviez une communication à lui faire, je m’en chargerais très volontiers.
— Je vous remercie, monsieur. Ce que j’ai à lui dire n’a pas une très grande importance et je passerai chez lui demain matin. Mais je ne veux pas abuser de l’accueil que vous me faites, et je vous demande la permission de vous quitter.
— Je ne vous retiens pas, monsieur, mais je ne désespère pas de vous revoir, puisque vous êtes l’ami de M. d’Arbois.
— Je crains d’être obligé de retourner en Bretagne très prochainement, répondit André qui ne tenait pas du tout à rencontrer de nouveau M. de Randal.
Il savait tout ce qu’il voulait savoir, et il avait hâte de rentrer chez lui pour s’y enfermer avec sa douleur.
André était de ceux qui cherchent des consolations dans la solitude, et, puisqu’il n’avait pas pu mettre la main sur le commandant, il ne voulait confier ses chagrins à personne.
Le baron eut le bon goût de ne pas insister et se tint, en le reconduisant, dans les limites d’une réserve polie. Il n’y eut de part ni d’autre aucune de ces protestations d’amitié qu’on sème à Paris, comme monnaie courante, et dont les gens bien élevés se montrent plus avares.
Le vicomte, cette fois, prit une voiture pour regagner son domicile de passage, qui était dans un hôtel de la rue du Helder. Il jugeait superflu de chercher Gontran au café où se réunissent les officiers et où il lui eût été difficile d’entamer avec lui une conversation sérieuse, en supposant qu’il l’y trouvât.
À la porte de son hôtel, il eut à se défendre contre les importunités d’un ramasseur de bouts de cigares qui, après lui avoir ouvert la portière, voulut absolument l’aider à descendre, et, quand il fut débarrassé de cet industriel de mauvaise mine, il s’empressa d’entrer dans la loge du concierge pour y prendre la clé de son appartement.
— La clé de monsieur est en haut, lui dit en souriant le préposé à la garde de l’hôtel.
— Ah ! murmura le vicomte, un peu étonné de l’air que prenait le portier pour lui annoncer une chose si simple. Est-ce que le service n’est pas fait à l’heure qu’il est ?
— Pardon, monsieur, il est fait depuis ce matin. Mais… il y a quelqu’un chez monsieur.
— Comment cela ? Je n’attends personne.
— En effet, monsieur ne m’avait pas prévenu… Mais monsieur comprendra que je ne pouvais pas refuser la clé.
— Expliquez-vous plus clairement si vous voulez que je comprenne, dit André avec impatience.
— Monsieur va être bien surpris. Madame est arrivée.
— Madame ?… quelle est cette plaisanterie ?… Je ne suis pas marié.
Le concierge sourit de plus belle et dit d’un ton discret :
— Monsieur m’excusera… je ne pouvais pas demander à cette dame de me montrer son contrat… et je ne fais que répéter à monsieur ce qu’elle m’a déclaré… je prie monsieur de croire que je n’aurais pas confié la clé, à la première venue… Mais la personne est si comme il faut !…
André n’écouta pas le reste. Il pressentait une nouvelle catastrophe et il se précipita dans l’escalier qui conduisait à l’appartement où cette étrange visiteuse l’attendait.
Les idées les plus bizarres lui vinrent à l’esprit pendant qu’il montait à grandes enjambées ses trois étages.
Il ne connaissait presque personne à Paris et surtout pas de femmes, du moins pas de celles qui sont capables de venir seules chez un jeune homme et de s’y installer sans sa permission, pendant son absence.
Une drôlesse quelconque aurait pu y entrer par mégarde, mais ce n’était pas le cas, puisque la visiteuse avait demandé au portier le vicomte d’Elven.
Cette invasion de son domicile était évidemment préméditée et il était tenté d’y voir un nouveau tour de cet ennemi caché qui venait de lui en jouer un si perfide en l’envoyant à la villa d’Eylau.
On lui adressait peut-être une fille pour le compromettre et pour l’entraîner dans une fâcheuse aventure.
Il lui passa aussi par la tête que madame Valdieu avait bien pu venir dans l’intention de reprendre, rue du Helder, l’entretien si brusquement interrompu par la fuite de M. d’Elven.
Mais il se dit aussitôt que madame Valdieu n’aurait pas procédé de la sorte ; qu’elle ne se serait pas permis de se présenter comme étant la vicomtesse d’Elven, et que, d’ailleurs, le concierge ne s’y serait pas trompé.
L’âge de Jeanne n’était pas écrit sur son visage, mais, à trente-sept ans qu’elle avait, on n’a plus l’air d’une jeune mariée.
André arriva au troisième étage avant d’avoir trouvé une explication raisonnable de l’étrange incident qu’on venait de lui signaler.
On croira sans peine qu’il ne s’arrêta pas à réfléchir devant la porte. La clé était à la serrure. Il n’eut qu’à la tourner pour ouvrir, et il entra vivement.
L’appartement qu’il occupait se composait de trois petites pièces, qui se commandaient.
Dans la première, il n’y avait personne, mais au bruit qu’il fit en entrant, une femme accourut, et il recula de surprise.
Cette femme, c’était Thérèse Valdieu.
— Vous, mademoiselle ! s’écria-t-il, vous ici !
— Est-ce un reproche ? demanda-t-elle en souriant tristement.
Elle était pâle et ses yeux brillaient, mais elle ne paraissait ni troublée, ni inquiète.
André se raidit contre l’émotion qui le tenait à la gorge et chercha une réponse qui ne vint pas.
— Je sais bien, reprit Thérèse, qu’en venant seule chez vous, je manque à toutes les convenances, mais qu’importe, puisque nous sommes fiancés ? J’ai même dit, pour qu’on me laissât entrer chez vous, que nous étions mariés.
» Ai-je eu tort ? ajouta-t-elle en le regardant fixement.
— Madame Valdieu sait-elle que vous êtes ici ? demanda André pour esquiver la réponse à une question délicate.
— Elle le saura bientôt, mais je ne l’ai pas consultée pour m’y rendre. Elle ne m’aurait probablement pas permis de risquer une démarche que j’étais résolue à tenter. Voulez-vous savoir comment je suis partie ? Votre ami, M. d’Arbois, est arrivé, deux heures après votre départ, et il s’est enfermé avec ma mère. Je venais d’avoir avec elle une longue explication qui ne m’avait rien expliqué du tout. J’ai profité du moment où j’étais seule pour sortir sans qu’on me vît.
» Je savais où vous demeuriez. Vous l’avez dit hier à M. d’Arbois, dans notre jardin. J’étais dans le corridor du rez-de-chaussée et j’entendais votre conversation.
» Je n’aurais pas pu trouver le chemin de la rue du Helder, puisque je ne connais pas Paris. Mais j’ai pris une voiture. Et quand j’ai appris que vous n’étiez pas chez vous, je me suis décidée à vous attendre.
» Je tenais à vous parler aujourd’hui. J’ai juré à ma mère que je vous ramènerais.
— Elle vous a donc dit…
— Que vous vous étiez enfui, sans demander à me revoir, et que vous ne reviendriez jamais.
» J’ai refusé de croire ce qu’elle me disait, et je lui ai déclaré que je vous demanderais à vous-même s’il est vrai que vous ne m’aimez plus.
— Je vous aime plus que jamais, s’écria le vicomte, emporté par un élan de passion qu’il ne fut pas maître de contenir.
— Ah ! je le savais bien, dit la jeune fille en lui tendant les deux mains, qu’il serra sans oser y mettre un baiser. Votre cœur n’a pas changé… le mien non plus. Que nous fait le reste ! Toutes les considérations du monde ne nous empêcheront pas d’être l’un à l’autre… Les obstacles ne sont rien quand on s’aime… et celui qui nous sépare n’existe pas puisqu’il dépend de moi de le supprimer.
Et comme elle vit qu’André ne comprenait pas :
— Ma mère m’a dit pourquoi vous vous étiez sauvé, reprit-elle doucement. Elle m’a dit que j’hérite de deux millions et que vous me trouvez trop riche pour être votre femme. Eh bien ! mais je n’y tiens pas du tout à ces vilains millions et je ne suis pas forcée de les accepter. Je serai majeure dans un an et je renoncerai à l’héritage, dès que j’aurai l’âge de signer un acte. Vous m’en croirez bien sur parole et nous n’attendrons pas jusque-là pour nous marier.
— Cette fortune vous vient de votre tante, balbutia le vicomte qui cherchait à éviter de se prononcer catégoriquement.
— D’une tante que je n’ai jamais connue… pas plus que je n’ai jamais connu mon père… je croyais qu’il s’appelait Valdieu, puisque je porte ce nom-là… Ma mère m’a appris qu’il était Anglais, qu’il était noble, comme vous, qu’il s’appelait Georges Avor et que ma tante, qui m’a laissé tant d’argent, avait épousé un lord.
— Vous a-t-elle appris aussi que votre père ne vous avait pas reconnue ? demanda André, assez surpris que madame de Lorris, en confessant son passé, ne lui eût pas parlé de la noblesse de son premier amant.
La pécheresse devait s’imaginer que ce serait, aux yeux du vicomte d’Elven, une circonstance atténuante et il s’étonnait qu’elle ne l’eût pas fait valoir.
— Oui, répondit Thérèse après avoir hésité un instant, elle m’a dit que je suis ce qu’on appelle un enfant naturel et qu’elle n’a jamais été mariée. Il paraît que c’est un déshonneur pour elle et pour moi. Je ne comprends pas très bien pourquoi.
André tressaillit. Il avait peine à croire à tant de naïveté, et pourtant il sentait que la jeune fille était incapable de jouer la comédie de l’innocence.
— Je sais bien, reprit-elle, qu’une femme doit se marier. Ma mère et Gudule m’ont toujours dit que c’était là le but de la vie. Je conçois qu’il est malheureux d’aimer quelqu’un et de ne pas l’épouser, mais ce n’est pas la faute de ma mère si elle n’a pas épousé l’homme qu’elle aimait… il est mort… et si vous mouriez maintenant, il me semble que je ne serais pas coupable de vous avoir aimé.
» Enfin ! c’est ainsi, puisqu’elle m’a assuré que vous ne voudriez plus de moi, à cause de ma naissance… Heureusement, elle s’est trompée ; mais elle m’a donné encore des explications qui ne m’ont pas paru très claires… Ainsi, elle m’a laissé entendre qu’on lui reprochait de se faire appeler madame de Lorris, d’avoir un bel hôtel et un beau mobilier. Quel mal y a-t-il à cela ? Dites-le-moi, je vous prie.
Cette fois, André baissa la tête. Il n’avait pas prévu que mademoiselle Valdieu le mettrait dans la nécessité de mentir ou de lui montrer la honte de sa mère.
— Vous trouvez donc qu’elle est coupable, puisque vous ne me répondez pas ? dit tristement Thérèse. Moi, je pensais que tout ce qu’elle possède lui avait été donné par mon père. Comment aurait-elle acquis cette fortune si elle ne venait pas de lui ? Elle m’a dit aujourd’hui qu’elle n’avait jamais travaillé, comme elle me le laissait croire… parce que je n’étais pas d’âge à entendre la vérité… je vous répète ses propres paroles… et puis elle a ajouté… et c’est cela surtout que je vous prie de m’expliquer… elle a ajouté que sa vie n’avait pas toujours été irréprochable… que tous vos amis savaient ce qu’elle a fait… alors, M. d’Arbois doit le savoir… et que, si vous les consultiez, ils vous conseilleraient tous de ne pas épouser sa fille.
» Pourquoi ? Quel est son crime ? Encore une fois, je vous le demande.
André était au supplice. Il fallait parler, briser le cœur de cette enfant qu’il adorait. Il n’eut pas le courage de lui dire : Votre mère s’est enrichie en trafiquant de sa beauté, elle a mené une vie infâme et le souvenir de votre père ne l’a pas arrêtée sur la pente honteuse où elle a glissé volontairement. Elle n’a même pas l’excuse de la misère, car elle n’était pas sans ressources et elle avait assez de talents pour gagner, par un travail honnête, de quoi élever sa fille. Elle a préféré faire fortune en exploitant les vices des hommes qui la payaient, et si vous souffrez aujourd’hui, si moi qui vous adore, je recule devant l’opprobre qui s’attache au nom qu’elle a traîné dans la fange, c’est à elle seule que nous devons notre malheur. Elle récolte ce qu’elle a semé et ce n’est pas elle que je plains.
— C’est à madame Valdieu de vous répondre… murmura-t-il. Ce matin, j’ignorais qu’elle se faisait appeler madame de Lorris. Je ne suis pas beaucoup mieux instruit que vous et je vous jure bien que je ne demanderai conseil à personne.
— Pas même à M. d’Arbois ?… C’est donc que ma mère a eu raison de me dire que vos amis n’approuveraient pas notre mariage… et que si vous hésitiez, c’était à cause d’elle. Il y a dans sa vie un mystère… je ne veux pas le connaître… et du reste, demain, il n’y en aura plus, car, ce soir, elle va venir habiter avec moi boulevard d’Italie. Elle me l’a annoncé et elle a ajouté que bientôt je me marierais à un homme qui ne rougirait pas d’épouser sa fille. Cet homme, à ce qu’il paraît, ferait en m’épousant un sacrifice que je ne veux imposer à personne… pas même à vous…
— Ce ne serait pas un sacrifice, mais…
— Mais le monde vous blâmerait, n’est-ce pas ?
André fit un signe affirmatif.
— Et il ne vous blâmerait pas, si nous restions dans les termes où nous sommes ?
— Non, sans doute.
— Eh bien ! pourquoi ne vivrions-nous pas ensemble, sans nous marier ?
André resta pétrifié. Il lui semblait que la foudre venait de tomber à ses pieds, et de lui enlever l’usage de la parole.
Il se refusait à comprendre et pourtant la proposition était clairement exprimée. Thérèse lui offrait de vivre avec lui, en négligeant la formalité du mariage, c’est-à-dire de le prendre pour amant, au vu et au su de tout Paris et de toute la Bretagne.
Et elle lui proposait cela avec une parfaite tranquillité. Elle n’avait pas rougi, sa voix n’avait pas tremblé en lui adressant cette étrange question qu’une femme légère eût à peine osé formuler en termes si peu équivoques.
Était-ce le calme de l’innocence ou le comble de l’impudeur ? Il n’osait pas décider et encore moins répondre.
— Vous vous taisez, reprit-elle, et je vois bien, à votre air, que je viens de vous affliger. J’ai donc dit, sans m’en douter, une chose monstrueuse. Eh bien ! je vous supplie de m’expliquer tout ce que je ne comprends pas… et j’avoue que je ne comprends pas grand’chose. Il ne faut pas m’en vouloir. On m’a élevée loin du monde et on ne m’a rien appris de ce qui s’y fait.
André tressaillit. Il était fixé. Thérèse n’avait pas conscience de la portée du singulier discours qu’elle venait de lui tenir.
— Depuis une heure, continua-t-elle, je suis un peu plus éclairée. Ainsi, je sais que le nom a une grande importance dans la vie. On reproche à ma mère de s’être fait appeler madame de Lorris. Et j’entrevois qu’on lui reproche aussi de s’appeler tout simplement Jeanne Valdieu, alors qu’elle aurait pu être lady Jeanne Avor. Ce n’est pourtant pas sa faute si mon père ne l’a pas épousée et je soupçonne que, s’il ne l’a pas fait, c’est qu’il était noble et qu’elle ne l’était pas. En ont-ils été moins heureux ? Non, car ils s’aimaient, et c’est la mort qui a détruit leur bonheur. Ils ont vécu ensemble comme je voudrais vivre avec vous.
André pâlissait à vue d’œil. Chaque mot de ce plaidoyer naïf contre les lois sociales lui perçait le cœur.
— Vous aussi, vous êtes noble, plus noble que mon père peut-être, puisque vous portez un titre. Et vous venez de m’avouer que vos amis vous blâmeraient si vous me donniez votre nom et votre titre. Ce serait une mésalliance… c’est bien le terme, n’est-ce pas, pour désigner le mariage d’un vicomte avec la fille d’une simple bourgeoise ?
— Oui, mais je vous jure que…
— J’ai donc raison de dire que toute la difficulté est dans le nom. Et rien ne nous empêche de la tourner cette difficulté maudite. Si je n’ai pas encore parlé à ma mère de l’idée qui m’est venue après votre départ, c’est que je n’étais pas sûre que vous m’aimiez toujours. J’en suis sûre maintenant. Je vous l’ai demandé et vous m’avez répondu : « Oui… plus que jamais. » C’est à mon tour de vous dire ce que je rêve… oh ! c’est bien simple… je rêve d’aller vivre avec vous en Bretagne… ou ailleurs… où vous voudrez… pourvu que nous ne nous quittions jamais, je serai contente… et j’ai tout arrangé dans ma tête… d’abord, je renoncerai à l’héritage, c’est entendu… et en attendant que je sois majeure, je n’y toucherai pas… ma mère a bien assez d’argent pour elle et pour moi… elle viendra avec nous et on ne lui reprochera plus d’avoir un hôtel et des meubles, puisqu’elle va les vendre.
C’en était trop. André ne pouvait pas en entendre davantage sans manquer à son devoir d’honnête homme. Le moment était venu de parler à la pauvre exaltée le langage de la raison, quoi qu’il en dût coûter à tous les deux.
— Et vous croyez, dit-il tristement, que le monde sera moins sévère pour elle et pour moi, quand elle aura renoncé au luxe qui l’entoure et quand j’aurai consenti à ce que vous me proposez. Hélas ! ce serait tout le contraire. On dirait que nous jouons une comédie honteuse pour donner le change à l’opinion publique. Si je me prêtais à un tel arrangement, pas un de mes amis ne me serrerait plus la main… et je mériterais bien les affronts qu’on ne me ménagerait pas.
— Pourquoi ? parce que au lieu d’être votre femme, je serais… votre maîtresse… encore un mot dont je ne connais pas le sens exact, quoique je l’aie lu dans les livres. Je sais très bien qu’on le prend presque toujours en mauvaise part. Ainsi, on en veut à ma mère parce qu’elle a été la maîtresse de mon père, c’est-à-dire parce qu’elle ne s’est pas mariée avec lui. Il y a donc une loi qui oblige une jeune fille à se marier ? Comment se fait-il, alors, que personne ne jette la pierre à ma gouvernante Gudule, qui a quarante-cinq ans et qui est encore demoiselle ?
André resta abasourdi. Thérèse était de bonne foi. L’éducation qu’elle avait reçue portait ses fruits. Pour la préserver des tentations, sa mère l’avait laissée dans une ignorance absolue. Elle s’était figuré qu’il suffisait de lui dire : « Je te marierai », de lui trouver un mari et de s’en remettre à ce mari du soin de lui apprendre ce qu’elle ne savait pas.
Ainsi font de bonnes bourgeoises, et elles croient bien faire, mais celles-là n’ont pas à compter avec l’imprévu. Elles n’ont point de passé à cacher ; leur existence est unie et transparente comme une glace. Elles élèvent tranquillement leurs Agnès, jusqu’au jour où elles les placent par devant monsieur le maire, et, à dater de ce jour, c’est le mari qui devient responsable. Tant pis pour lui, si la jeune niaise qu’on lui a confiée, ne s’en tient pas aux éclaircissements qu’il lui fournit.
Mais Jeanne Valdieu n’était pas une bourgeoise. Jeanne Valdieu était une irrégulière, et elle aurait dû prévoir que le moindre incident dérangerait ce plan dangereux qui consistait à isoler Thérèse en plein Paris, comme une de ces princesses des contes de fées qu’on enferme dans une tour d’ivoire.
Elle aurait dû songer que tôt ou tard un prince charmant viendrait chanter au pied de la tour et que, faute d’être renseignée sur les inconvénients de l’amour illégal, la princesse pourrait bien, sans penser à mal, se jeter à la tête du prince.
Thérèse en était justement là et si le vicomte d’Elven eût été un malhonnête homme ou seulement un passionné violent, Thérèse était perdue.
Heureusement, il l’aimait trop pour abuser de cette naïveté confiante qui l’aurait jetée dans les bras d’un libertin.
Mais il fallait répondre enfin et il prit sur lui de trancher dans le vif pour couper court à des questions qui le mettaient au supplice.
— Vous parlez de votre gouvernante, dit-il, elle ne vous a donc pas appris qu’on se marie pour avoir des enfants légitimes, et que les enfants qui naissent en dehors du mariage sont des bâtards ? Voudriez-vous que les vôtres fussent bâtards ?
C’était si clair que Thérèse comprit à peu près et que les larmes lui vinrent aux yeux.
— Bâtards ! murmura-t-elle ; oui, je sais que ce mot est une injure… Moi, je suis bâtarde, et c’est parce que je suis bâtarde que vous ne pouvez pas m’épouser sans vous déshonorer… C’est moi qui serais déshonorée, si je devenais votre maîtresse, et mon déshonneur retomberait sur mes enfants… cela, je ne le veux pas… je ne veux qu’une chose… c’est que vous ne me quittiez jamais… parce que si vous me quittiez, vous aimeriez sans doute une autre femme… et je sens que j’en mourrais de chagrin. Mais… ne puis-je donc vivre avec vous sans être votre maîtresse ? Est-ce que c’est défendu ? Lorsque vous deviez m’épouser, il était convenu que vous viendriez tous les jours chez nous, au boulevard d’Italie… ma mère y avait consenti… et M. d’Arbois, votre ami, n’y trouverait pas à redire… il y viendra bien, lui, et pourtant ma mère n’est pas sa maîtresse.
André ne s’attendait pas à ce nouveau coup. Il baissa les yeux, de peur que Thérèse n’y lût la vérité qu’il venait d’apprendre de la bouche de M. de Randal.
— Pourquoi ne feriez-vous pas ce qu’il fera ? reprit-elle, encouragée par le silence qu’il gardait. Et pourquoi n’irions-nous pas tous les ans passer l’hiver dans votre pays ? Je ne demande pas davantage. Mais, si vous refusiez, je croirais que vous ne m’aimez pas.
— C’est parce que je vous aime que je refuse, dit André, poussé jusque dans ses derniers retranchements. Je ne veux pas qu’on dise que je suis votre amant.
— Mon amant… toujours des mots que j’entends et que je répète sans les comprendre. De quoi nous accuserait-on, si on prétendait que vous êtes mon amant ?
La question, cette fois, était si nettement posée que pour la résoudre, il aurait fallu en venir à des brutalités de langage et André d’Elven recula devant cette extrémité. Il aima mieux se taire que de déchirer le voile qui cachait à Thérèse les grossières réalités de la vie.
Ce n’était pas à lui d’instruire la fille de Jeanne de Lorris.
— Parlez ! je le veux ! dit-elle d’un ton résolu.
— Interrogez votre mère. Elle seule a le droit de vous répondre. Si je vous apprenais ce qu’elle vous a laissé ignorer, je commettrais une mauvaise action. Tout ce que je puis vous dire, c’est que je vous aime et que je maudis le misérable qui a brisé ma vie.
— En m’écrivant cette lettre. Ah ! moi aussi, je le maudis, car j’étais bien heureuse et maintenant…
La jeune fille n’acheva pas, et André se retourna vivement.
On frappait à la porte.
Être surpris en tête-à-tête avec mademoiselle Valdieu, il ne lui manquait plus que ce malheur et sa première pensée fut de prévenir les fâcheuses conséquences que pouvait avoir la visite d’un de ses amis dans un pareil moment.
— Vous attendez quelqu’un ? demanda Thérèse étonnée.
— Non, personne… mais je ne puis pas me dispenser d’ouvrir, et il ne faut pas qu’on vous voie ici. Entrez là, je vous en supplie, dit André en lui montrant la pièce voisine.
Elle s’y laissa mener et il courut à la porte, bien décidé à se débarrasser très vite de l’indiscret qui continuait à frapper doucement, comme frappe un domestique ou un solliciteur.
Ce n’était certes pas le commandant qui s’annonçait à si petit bruit, et cependant le vicomte d’Elven n’aurait pas été très surpris de le voir arriver. Depuis qu’il savait que le commandant l’avait vu passer en voiture avec la fille de Jeanne, il l’attendait presque.
Après s’être assuré d’un coup d’œil que le rideau en reps qui séparait les deux pièces était retombé sur Thérèse, André entre-bâilla la porte.
Le corridor était assez mal éclairé, et il ne put pas distinguer les traits de la personne qui frappait.
Il vit seulement que c’était une femme.
— M. le vicomte d’Elven ? demanda-t-elle. C’est bien ici ?
— C’est moi, madame, répondit André. Que désirez-vous ?
— Comment ! ce que je désire ? répliqua la femme en éclatant de rire. Vous ne le devinez pas ?
— Pas du tout.
— Vous n’avez donc pas d’yeux ? Il me semble que je n’ai pas l’air de la lingère de l’hôtel, ni de la blanchisseuse… mais au fait, on n’y voit goutte dans ce couloir, et vous n’avez pas, je suppose, l’intention de m’y laisser.
— Pardon ! mais… il m’est impossible de vous recevoir en ce moment.
— Allons donc ! vous me prenez pour une autre alors, car vous venez de me faire dire que vous m’attendiez.
— Moi !…
— Ah ! c’est vrai, j’ai oublié de commencer par le commencement. Je viens de la part de M. d’Arbois… du commandant d’Arbois… y êtes-vous, maintenant ?
— Quoi ! c’est lui qui vous envoie ?
— Lui-même. Il a pris la peine de m’écrire tout exprès. Et moi, j’ai pris la peine de venir ici et de monter vos trois étages. J’éprouve le besoin d’entrer chez vous pour me reposer… en attendant mieux.
— Excusez-moi, madame… je ne suis pas seul…
— Un gêneur ! Eh bien ! expédiez-le, mais permettez-moi de m’asseoir. Si vous ne voulez pas qu’il me voie, je me retournerai la figure contre le mur. Il me prendra pour votre tante à la mode de Bretagne.
— Je vous répète que cela ne se peut pas… veuillez donc m’expliquer le but de votre visite.
— Ici ! jamais de la vie. Je n’ai pas l’habitude de causer debout avec les messieurs… surtout dans un couloir… Quand nous serons sur la chaise longue que j’entrevois là-bas, derrière vous, alors je vous dirai pourquoi je viens… Voyons, puisque je vous suis adressée par votre ami, vous n’allez pas me faire l’affront de me renvoyer… D’abord, je vous préviens que, si vous me jouiez ce tour-là, j’irais me plaindre au commandant… Il m’a recommandé d’insister pour entrer, si vous faisiez des difficultés… et j’insiste.
L’embarras du vicomte n’était pas mince. Il craignait de déplaire à Thérèse en introduisant cette visiteuse obstinée et il craignait aussi, en lui fermant sa porte, de déplaire à Gontran d’Arbois, qui l’avait choisie pour messagère, et chargée, probablement, de faire à son ami une communication importante.
Elle paraissait d’ailleurs peu disposée à s’en aller sans s’acquitter de la commission et très capable de scandaliser les gens de l’hôtel, en élevant la voix pour se plaindre de l’accueil discourtois du vicomte d’Elven.
André jugea qu’il valait encore mieux la recevoir, sauf à abréger l’entretien.
Thérèse était passée dans la seconde pièce. L’inconnue ne pourrait pas la voir. Et Thérèse, qui pourrait entendre la conversation, ne soupçonnerait pas son amoureux d’avoir une intrigue, tandis que ce colloque prolongé sur le seuil de la porte devait lui sembler suspect. Il n’avait déjà que trop duré.
— Venez donc, dit-il en s’effaçant pour laisser passer la dame.
Elle profita aussitôt de la facilité qu’il lui offrait.
— Enfin, m’y voilà ! s’écria-t-elle, en relevant sa voilette.
André vit une jeune et jolie figure, une bouche rieuse, un front blanc couronné de boucles blondes, et une paire d’yeux brillants qui le regardaient curieusement.
Il n’y comprenait plus rien ; mais il commençait déjà à regretter de s’être laissé envahir par une femme d’allure si dégagée.
— Allons, dit-elle gaiement, je ne vous en veux plus. Vous êtes trop gentil pour que je vous garde rancune. Si vous saviez ce que ça me change de voir un joli garçon, moi qui passe tous les jours deux heures en tête-à-tête avec une figure de marron sculpté.
André, stupéfait, crut qu’il avait affaire à une folle, surtout lorsqu’il la vit se jeter sur son canapé et y prendre une pose des plus abandonnées.
— Venez vous asseoir près de moi, dit-elle d’une voix câline.
Et comme le vicomte ne bougeait pas :
— Tiens ! c’est vrai, reprit-elle, vous avez là quelqu’un… je n’y pensais plus et je conviens que ce serait gênant… Nous avons tant de choses à nous dire. Débarrassez-vous bien vite de la personne qui est là, cher ami ; il est bien inutile de la faire poser. Vous savez que nous dînons ensemble et je vous avertis que je ne sortirai d’ici que pour monter en voiture avec vous.
— C’est trop fort ! dit André, à bout de patience. J’ai bien voulu vous permettre d’entrer pour entendre ce que vous avez à me dire, mais je m’aperçois que vous vous moquez de moi et je vous prie de vous retirer.
— Ah ! mais non, par exemple ! J’y suis, j’y reste, mon petit. Tant pis pour vous si je vous dérange. Il ne fallait pas m’envoyer chercher. Et vous avez beau me faire les gros yeux, vous ne m’empêcherez pas de parler. Oh ! je vous comprends… vous avez une femme chez vous… Eh bien ! après ? Elle ne vaut pas mieux que moi, puisqu’elle est cachée dans votre chambre à coucher. C’est mon tour maintenant ; qu’elle s’en aille !
À ce mot, André perdit la tête.
— Misérable drôlesse ! cria-t-il en saisissant les poignets de la donzelle pour la forcer à se lever.
— De quoi ! Des violences ? dit-elle. C’est inutile, mon cher. On s’en va. Et je vous prie de croire que je ne serais pas venue si j’avais su que vous vous conduiriez avec moi comme un malotru.
— Sortez !
— Je sors, André de mon cœur, et tu ne me reverras plus. J’en ai assez des vicomtes bretons qui dérangent les femmes pour se donner les gants de les mettre à la porte devant leur maîtresse. Montrez-la donc, la vôtre, que je voie si elle est mieux que moi.
L’aimable personne qui parlait ainsi était debout.
André s’avança pour lui fermer la bouche et la pousser dehors.
Mais, avant qu’il eût mis la main sur elle, Thérèse releva la portière qui la cachait et entra.
Elle était pâle comme une morte, et ses traits contractés disaient assez ce qu’elle avait souffert en écoutant.
— Pardon ! balbutia le vicomte éperdu.
— Je vous pardonne, dit-elle froidement. Laissez-moi passer. Je ne resterai pas ici un instant de plus.
Il y eut une scène muette qui aurait tenté un peintre.
André, bouleversé, consterné, suppliant du regard et du geste, Thérèse marchant d’un pas résolu, sans lever les yeux ; la fille, désarçonnée par cette apparition, cherchant un sarcasme qu’elle ne trouvait pas.
À ce moment la porte s’ouvrit et trois exclamations de surprise partirent en même temps.
C’était Gontran d’Arbois qui arrivait, comme Jupiter au dénouement des tragédies antiques.
Aussi stupéfait que, les acteurs de ce drame très moderne, il s’arrêta sur le seuil.
Thérèse courut à lui et son premier mot fut :
— Emmenez-moi.
André et la demoiselle allaient parler, mais le commandant avait jugé la situation d’un coup d’œil.
— Venez, dit-il à Thérèse, en leur faisant signe de se taire.
Elle prit son bras et ils sortirent ensemble, sans que le vicomte osât les suivre. L’émotion le clouait sur place.
— En voilà une histoire ! s’écria la créature qui était la cause de tout. Votre ami d’Arbois arrivant tout exprès pour reconduire cette petite… il ne manquait plus que ça. Je n’y comprenais déjà pas grand’chose. Maintenant, je n’y comprends plus rien… et je regrette joliment de l’avoir laissé partir sans lui demander pourquoi il s’est moqué de moi en m’envoyant ici… car il s’est moqué de moi, je le vois bien.
— Vous osez soutenir encore que vous veniez de sa part ! dit André, en laissant éclater sa colère.
— Je crois bien que je l’ose !… et, si vous vouliez raisonner un peu, vous n’en douteriez pas, mon cher. Est-ce que je connaissais votre adresse ? Est-ce que je savais seulement qu’il existait un vicomte André d’Elven ? Et vous figurez-vous que je serais tombée chez vous pour me trouver bec à bec avec votre bonne amie, si le commandant ne m’avait pas assuré que vous m’attendiez ? Après ça, il le croyait peut-être, et je commence à soupçonner que vous nous avez fait poser tous les deux.
Le vicomte sentit qu’il y avait là un mystère à éclaircir, et il se contint.
— Qui êtes-vous ? demanda-t-il brusquement.
— Vous n’avez pas besoin de prendre avec moi des airs de commissaire de police, répondit la dame en lui riant au nez. Je ne cache ni mon nom, ni mon état.
» Je m’appelle Martine Ferrette et je ne gagne pas ma vie avec une machine à coudre. J’ai soupé cette nuit avec M. d’Arbois et je l’ai revu tantôt chez Valentine… Vous ne la connaissez pas ?… Eh bien ! tant pis pour vous… c’est une personne très obligeante…
— Et c’est chez elle que M. d’Arbois vous a dit ?…
— Il ne m’a rien dit du tout… rien que des choses qui ne vous regardent pas… et il est parti sans me parler de vous… mais une heure après, il m’a écrit… vous le savez bien, puisque c’est vous qui l’avez prié de m’écrire.
— Vous mentez !
— Oh ! pas de gros mots. Pensez de moi ce qu’il vous plaira, et quittons-nous proprement. Je veux bien croire qu’il y a eu un malentendu, mais je ne me charge pas de vous l’expliquer. Adressez-vous à votre ami. Demandez-lui qui on trompe ici. Il vous le dira sans doute. Moi, je m’en vais.
» Au plaisir de ne jamais vous revoir, conclut Martine en se dirigeant vers la porte.
Elle n’eut pas la peine de l’ouvrir, car le commandant entra, juste au moment où elle allait mettre la main sur le bouton de cuivre.
— Vous voilà, lui dit-elle en reculant de deux pas. Ma foi ! j’aime autant ça. Depuis un quart d’heure, nous pataugeons dans les quiproquos. Vous allez nous en tirer, j’espère, puisque c’est vous qui nous y avez mis.
Le commandant d’Arbois que Martine Ferrette interpellait sur ce ton familier n’avait pas sa figure ordinaire, cette figure réjouie et cette physionomie ouverte qui mettaient en confiance et en belle humeur les gens auxquels il s’adressait.
Il rentrait avec l’air concentré d’un homme qui s’apprête à exécuter des résolutions prises, à engager une action et à soutenir des assauts : un air armé en guerre.
— Mon cher André, dit-il, nous causerons tout à l’heure, quand j’aurai fini avec mademoiselle.
» À nous deux maintenant, chère petite. L’idée de venir ici n’est évidemment pas de votre cru. Qui vous l’a soufflée ?
— Comment ! s’écria la blonde enfant, vous aussi, vous me blaguez, à présent !… Vous qui avez été si gentil avec moi, tantôt ! Mais c’est vous même, mon cher, qui m’avez envoyée chez monsieur.
— Je vous ai écrit, n’est-ce pas ? dit le commandant, qui devinait à peu près comment les choses s’étaient passées.
— Vous devez bien le savoir, je pense. Si j’avais votre lettre, je vous la montrerais pour vous rafraîchir la mémoire… Malheureusement, je l’ai laissée chez moi… mais je puis vous la réciter si vous voulez.
— Quand donc l’avez-vous reçue ? Vous ne m’en avez pas parlé, lorsque nous nous sommes rencontrés… rue de Ponthieu.
— Chez Valentine, parbleu ! je ne me cache pas d’y aller. Vous m’y avez laissée et j’étais encore à jacasser avec elle quand Justine a apporté votre poulet qu’un commissionnaire venait de lui remettre… dans la rue… en lui disant que je devais être encore là et que c’était très pressé.
— Mais ce commissionnaire n’a pas, je suppose, attendu la réponse ?
— Non. Il n’y en avait pas. La réponse c’était de prendre un fiacre et de me transporter hôtel du Helder, où m’attendait un de vos amis, M. le vicomte d’Elven, gentilhomme récemment débarqué à Paris et très pressé de faire ma connaissance.
» Je n’y ai pas manqué. Je n’ai pris que le temps de passer chez moi, rue Mosnier, pour changer de toilette. J’étais ravie et je bénissais déjà l’aimable commandant qui me valait cette aubaine. Étais-je assez bête ! J’arrive et je trouve monsieur enfermé avec sa maîtresse.
» Je veux bien croire, mon cher, que vous n’en saviez rien, mais c’est égal, vous conviendrez que ce n’est pas gai pour une femme, ces histoires-là. Passe encore si j’avais trouvé porte close. J’en aurais été quitte pour revenir demain. Mais pas du tout ; monsieur m’ouvre et fait des difficultés pour me recevoir. Je lui dis que je viens de votre part et comme dans votre lettre vous me recommandiez d’insister, parce que, disiez-vous, ce jeune homme est un peu timide, je force l’entrée… je m’installe sur ce canapé pour le mettre à son aise et je lui parle du joli petit dîner que nous allons faire en tête-à-tête… vous m’écriviez qu’il y comptait… Est-ce vrai, voyons ?
— Allez toujours, dit Gontran d’Arbois, en hochant la tête.
— Alors, mon cher, ça s’est gâté tout à fait. Monsieur s’est fâché. Il m’a dit des duretés. Je lui ai répondu sur le même ton. Et au plus fort de la dispute, la personne qui nous écoutait dans la chambre voisine a fait son entrée, comme une ingénue persécutée au cinquième acte d’un mélo. Elle a été très convenable, ça c’est vrai… et pourtant, si vous n’étiez pas arrivé, je ne sais pas trop comment la scène aurait fini.
» Il paraît que vous la connaissez, puisque vous l’avez emmenée… elle est jolie, cette petite… et c’est étonnant comme elle ressemble à la femme dont nous parlions tantôt… à Jeanne de Lorris.
Ce trait alla droit au cœur d’André, quoique Martine ne songeât guère à le blesser, et le commandant qui s’en aperçut, se hâta de prendre la parole.
— Je suis fixé, chère amie, dit-il, et je puis, d’un seul mot, vous expliquer le tour qu’on vous a joué. La lettre que vous avez reçue n’est pas de moi. C’est Ernest qui a contrefait ma signature.
— Ernest ! le pleutre qui m’a lâchée ! comment ! vous croyez !
— J’en suis sûr et je vous le prouverai quand j’irai vous voir. Vous me montrerez la lettre et je vous montrerai, moi, qu’il a déguisé son écriture.
— Ah ! le gredin ! s’écria Martine, c’est complet. Et non, vrai, on n’a jamais vu ça. Planter là une femme et lui ménager un affront par-dessus le marché, c’est trop raide. Qu’est-ce que je lui avais fait à cet animal-là, je vous demande un peu ? J’ai écouté pendant des heures ses rabâchages sur Jeanne et c’est comme ça qu’il me remercie ! Jour de Dieu ! si jamais je le repige !
— N’en désespérez pas, chère amie. Je ne crois pas du tout à son départ pour l’Amérique du Sud. Et si vous le rencontrez sur le pavé de Paris, je vous serai très obligé de me prévenir. Si vous pouviez découvrir où il demeure, je vous aiderais bien volontiers à prendre votre revanche. Comptez sur moi dans tous les cas. Je ne vous laisserai jamais dans l’embarras, surtout si vous êtes discrète.
— Ah ! il n’y a pas de danger que je raconte mon aventure à mes camarades… et encore moins à Valentine. Elles en riraient trop. Mais je dois vous gêner… vous avez à causer avec votre ami… je m’en vais.
» Sans rancune, pas vrai ? monsieur le vicomte, conclut Martine. Et mes excuses à votre petite amie.
» Si je lui ai fait de la peine, c’est bien sans le vouloir, car elle me plaît.
» Vous lui direz ça, quand vous la verrez, mon commandant, ajouta-t-elle en tendant la main à Gontran, qui s’empressa de la prendre pour reconduire la dame jusqu’au bout du corridor.
Quand il rentra, il put lire sur la figure d’André les sentiments qui agitaient le cœur de cet amoureux accablé par tant de coups.
— Mon cher ami, commença-t-il, vous allez, comme cette fille, me demander des explications, et, cependant, vous devez en savoir presque autant que moi, puisque le misérable qui persécute Jeanne de Lorris vous a envoyé chez elle avec sa fille. J’y suis arrivé quand le mal était déjà fait et Jeanne m’a raconté comment son ennemi s’y était pris pour vous attirer dans son hôtel de la villa d’Eylau. De ce côté, je n’ai donc rien à vous apprendre.
» Je sais aussi qu’après la scène qui s’est passée chez sa mère, Thérèse s’est échappée pour venir vous voir. Elle m’a tout raconté avant de monter dans mon coupé, qui va la reconduire au boulevard d’Italie. Je ne pouvais mieux faire que de l’y renvoyer sous la garde de mon fidèle cocher, Pierre Fournès, car je tenais à vous débarrasser de la donzelle que le même coquin vous a jetée dans les jambes, à seule fin de vous brouiller avec mademoiselle Valdieu.
» Entre nous, mon cher, il nous a rendu service à tous.
— Il a donc atteint son but ! s’écria le vicomte.
— Oh ! complètement.
— Quoi ! mademoiselle Valdieu croit que cette créature est ma maîtresse ?
— Mon Dieu, oui. J’ai bien essayé de la détromper, mais je n’y ai pas réussi. Il faut dire que c’était à peu près impossible. Je ne pouvais pas décemment aborder certains détails… lui raconter, par exemple, que Martine se trouvait tantôt chez une procureuse célèbre… c’est là que je l’ai rencontrée, elle vient de vous le dire… mais elle ne vous a pas dit que Jeanne de Lorris aussi connaît la Rodin… qu’elle est allée plus d’une fois dans la maison que tient cette Valentine.
— Elle ne m’a pas dit non plus que vous êtes l’amant de madame de Lorris… c’est M. de Randal qui me l’a dit.
— M. de Randal ! vous l’avez vu !
— Je suis allé vous chercher chez lui… je vous avais aperçu à la fenêtre et je voulais vous expliquer pourquoi j’étais passé sur le quai, en voiture, avec mademoiselle Valdieu. Vous n’y étiez plus, mais M. de Randal m’a reçu et m’a raconté comment il a fait votre connaissance.
— Je ne lui en veux pas pour cela… ni de vous avoir appris que Jeanne a été ma maîtresse et l’est encore. Il aurait pu ajouter qu’elle ne le sera plus demain, car aujourd’hui même nous sommes convenus de nous séparer… pour des motifs que vous devinez.
» Maintenant, mon cher André, permettez-moi de vous rappeler que, si je vous ai caché la vérité sur mes relations avec madame de Lorris, je vous ai ce matin, en déjeunant, parlé de façon à vous les laisser deviner. Vous m’aviez confié vos projets et vos espérances. J’ai fait tout ce qu’un galant homme aurait fait à ma place. Ce n’était pas à moi de vous révéler le triste secret de l’existence de Jeanne. Je vous ai conseillé de vous adresser à elle pour connaître sa vie. Je savais qu’elle a de l’honneur à sa manière et qu’elle ne vous tromperait pas. Vous n’auriez guère tardé, d’ailleurs, à apprendre la vérité sur son compte, car personne ne l’ignore dans notre monde.
» Un coquin s’est chargé de vous instruire et je persiste à croire que c’est fort heureux, car vous auriez pu vous engager davantage… vous l’étiez déjà beaucoup trop… et vous conviendrez que le vicomte d’Elven ne peut pas épouser la fille de Jeanne de Lorris.
André baissait la tête et ne paraissait pas convaincu.
— Thérèse elle-même en convient, reprit Gontran.
— Elle vous l’a dit ?
— Oui, mon ami. Je sais bien qu’elle m’aurait peut-être tenu un autre langage avant sa rencontre avec cette fille. Mais la raison lui est venue. Elle comprend maintenant que vous n’êtes pas fait pour elle et que sa mère doit d’abord se faire oublier. Jeanne y tâchera. Dans quelques années, il se présentera peut-être pour Thérèse un parti convenable.
— Vous vous chargerez sans doute de le trouver ? dit André avec amertume.
Gontran tressaillit. La réponse l’avait choqué. Mais il sentit bien vite que les malheureux ont droit à des ménagements.
— Vous n’êtes pas de sang-froid, mon cher André, dit-il affectueusement. Vous souffrez et je vous plains, je vous le jure. Mais croyez-moi… soyez homme… quittez Paris, si vous ne vous sentez pas assez fort pour y rester sans chercher à revoir cette jeune fille.
— Et vous me conseillez de l’abandonner au moment où un terrible ennemi la menace ! s’écria le vicomte.
— Vous ne pourriez rien contre lui… et vous vous exposeriez inutilement… il y a un crime au fond de cette affaire.
— Un crime ! s’écria le vicomte d’Elven, qui donc l’a commis ?
— Dispensez-moi de vous répondre, dit Gontran. Vous pouvez bien croire que ce n’est pas Jeanne… et encore moins sa fille. Mais l’ennemi que je désignais est capable de tout. Vous l’avez vu à l’œuvre.
— C’est donc lui qui a écrit ces lettres…
— Parbleu ! il en tient fabrique… Première lettre à Jeanne pour la décider à rentrer chez elle… deuxième lettre à Thérèse pour l’envoyer villa d’Eylau… troisième lettre à Martine Ferrette pour la lancer sur vous… sans compter une autre qu’elle a reçue d’un individu qui s’était implanté chez elle, sous prétexte de l’entretenir, et qui n’avait d’autre but que d’avoir, par cette fille, des renseignements sur la vie intime de madame de Lorris.
» Il est très fort, le gredin, et j’en suis encore à comprendre comment il peut être si bien informé.
» Je me demande par quel prodige d’intuition il a deviné que mademoiselle Valdieu était chez vous. Il faut donc qu’il l’ait suivie.
— C’est d’autant plus inexplicable qu’elle est venue en voiture.
— Oui, elle me l’a dit. Je comprends encore à la rigueur qu’il se soit trouvé dans la rue lorsqu’elle est arrivée… et même je soupçonne fort que nous sommes tous surveillés de près par ce drôle… ou plutôt par ses agents… il doit en avoir plusieurs. Pour opérer avec tant de précision, il faut qu’il soit informé de tout ce que nous faisons, Jeanne, Thérèse, vous et moi… informé heure par heure.
» Je vais vous démontrer que je ne me trompe pas. Il me suffira de commenter les faits qui se sont passés depuis ce matin.
» Vers midi, je crois, Jeanne reçoit un billet anonyme apporté par un homme de très mauvaise mine. On lui écrivait que je l’attendais chez elle. On savait donc que je n’étais pas à la maison du boulevard d’Italie et que Jeanne y passerait la journée.
» Deux heures plus tard, nouveau billet remis en votre présence à Thérèse par un gamin en blouse. On l’avait donc suivie jusqu’au Jardin des Plantes, on y avait épié ses mouvements et on vous avait vu l’aborder.
» Plus tard encore je rencontre cette Martine Ferrette chez la Rodin. Je cause avec elle et je l’y laisse pour m’en aller villa d’Eylau.
» Pendant que je m’expliquais avec Jeanne, Thérèse s’échappe. Nous nous apercevons trop tard qu’elle a disparu. L’idée me vient qu’elle est peut-être ici, et j’y cours, sans rien dire à Jeanne. Vous conviendrez que l’ennemi est bien renseigné.
» Il entrait dans ses plans de vous brouiller avec mademoiselle Valdieu, après vous avoir brouillé avec sa mère. Pour y réussir, il a fallu qu’il sût d’abord que mademoiselle Valdieu était dans votre appartement de l’hôtel du Helder ; ensuite que Martine était chez Valentine et que je venais d’avoir avec elle une conversation qui l’avait préparée à croire que c’était bien moi qui lui écrivais pour l’engager à se présenter toute seule à un de mes amis, un provincial en quête d’une maîtresse.
» Martine justement m’a confié ses chagrins et je lui ai promis de l’aider à remplacer l’amant qu’elle venait de perdre… encore un agent de l’ennemi, cet amant-là.
» Voilà donc, de compte fait, trois ou quatre espionnages, organisés de main de maître… on m’a suivi, on vous a suivi, on a suivi Thérèse, on a suivi Martine… Nous pourrions conjuguer le verbe : Suivre… et à tous les temps du verbe, car on nous suivra encore.
» Ce qu’il y a de plus fort, c’est qu’aucun de nous ne s’en est aperçu.
— En arrivant ici, murmura le vicomte d’Elven, j’ai bien remarqué un homme mal vêtu, qui se tenait sur le trottoir, près de la porte de l’hôtel, et qui s’est précipité pour m’aider à descendre de voiture… Mais je n’en puis pas conclure que cet homme m’attendait.
— Moi, je parierais dix louis contre un cigare de la régie qu’il n’était pas là pour autre chose… et que votre retour a été signalé immédiatement au maître, qui avait sa combinaison toute prête et qui n’a pas perdu une minute pour agir… il n’y a pas très loin de la rue du Helder à la rue de Ponthieu, et il a probablement à sa disposition des relais de chenapans.
— C’est inouï !
— Tout est inouï dans cette affaire et je vous fais mon compliment de ne plus être obligé de vous en mêler.
— Vous vous en mêlez bien, vous !
— C’est tout différent. Je suis le plus ancien ami de Jeanne, et je ne risque pas de m’enchaîner pour la vie. Jeanne n’a jamais songé à m’épouser… tandis que vous, mon cher André, vous avez pris beaucoup trop au sérieux une simple amourette. Le mariage que vous rêviez compromettrait votre nom et votre avenir. Croyez-moi… ne le regrettez pas et profitez de l’occasion pour vous éloigner à tout jamais d’une enfant qui ne savait pas ce qu’elle faisait en se fiançant à vous, au pied levé… elle s’en repent déjà et…
— Comment n’a-t-elle pas compris que cette créature était entrée chez moi malgré moi, et que je ne l’avais jamais vue… elle a entendu ce qu’elle a dit et ce que je lui ai répondu… je l’ai fort mal reçue et j’ai tout fait pour la chasser… il est impossible que mademoiselle Valdieu ait cru que j’étais l’amant d’une fille… donnez-moi votre parole d’honneur qu’elle le croit.
Le commandant ne s’attendait pas à cette mise en demeure.
Il avait dit la vérité à André, en ce point que Thérèse en effet venait de lui déclarer qu’elle ne pardonnerait pas au vicomte d’Elven de lui avoir donné une rivale indigne et qu’elle ne le reverrait jamais.
Elle avait même ajouté qu’elle était toute prête à épouser qui on voudrait.
Mais le commandant savait fort bien ce que valaient ces affirmations suggérées par la colère, et il n’aurait tenu qu’à lui de calmer ce dépit amoureux.
Il s’en était gardé et en s’abstenant de la détromper, il pensait agir en honnête homme.
Il jugeait absurde le mariage que rêvaient ces enfants dénués d’expérience et de raison, et il croyait sincèrement qu’ils devaient s’estimer trop heureux qu’un hasard préparé par la main d’un ennemi l’eût rendu impossible.
Il s’était mis en tête d’unir Thérèse à M. de Randal. Jeanne goûtait ce projet, et il avait déjà dressé ses batteries pour qu’il aboutît promptement à un résultat effectif et définitif. Son siège était fait.
Il n’avait donc pas été tenté de plaider à fond l’innocence de son jeune ami. Il s’en était tenu à des essais de justification très vagues et très incomplets ; excusant plutôt André qu’il ne le défendait, alors qu’il aurait pu dévoiler à Thérèse la combinaison machiavélique dont le pauvre vicomte était la victime.
Et en s’expliquant avec lui, après avoir mis la jeune fille en voiture et congédié la blonde Martine, il avait glissé légèrement sur les détails de la courte conversation qu’il venait d’avoir avec Thérèse dans l’escalier et dans la rue.
L’insistance d’André le surprit d’autant plus désagréablement qu’il se flattait de l’avoir converti à ses idées, et il résolut d’en finir une fois pour toutes.
— Mon cher, répliqua-t-il froidement, je ne supposais pas que vous eussiez besoin de ma parole d’honneur pour ne pas douter de ce que je vous dis, mais je vous la donne très volontiers.
» Mademoiselle Valdieu est convaincue qu’en parlant à cette fille comme vous l’avez fait, vous jouiez une petite comédie pour vous tirer du mauvais cas où vous vous trouviez. Vous saviez que mademoiselle Valdieu vous écoutait et pour lui faire prendre le change, vous traitiez Martine comme une intrigante et vous feigniez de ne pas comprendre ce qu’elle vous disait.
» Maintenant, si vous me demandez pourquoi je n’ai pas démontré à mademoiselle Valdieu qu’elle se trompait, je vous répondrai que j’étais fort embarrassé pour vous soutenir, attendu qu’à ce moment-là, je ne savais pas encore à quoi m’en tenir sur la visite de la blonde. Je l’ai trouvée chez vous, mais je n’avais pas causé avec elle… elle n’a jamais passé pour une vertu, cette cliente de Valentine, et vous êtes d’âge à ne pas vous refuser une distraction… j’ai gardé un silence prudent, parce que je craignais de m’enferrer.
— Très bien, dit André, mais à présent ce motif ne vous retient plus, et quand vous reverrez mademoiselle Valdieu…
— Ne comptez pas sur moi pour être votre avocat, interrompit le commandant. Vous connaissez mon opinion sur le projet que vous aviez formé. Je ne changerai pas d’avis et je ne prêterai pas les mains à un mariage que je désapprouve.
» Nous n’en serons pas moins bons amis, je l’espère… et je suis certain que vous me remercierez plus tard.
André secoua la tête et ne répondit pas.
— Je vous laisse à vos réflexions, reprit le commandant. Quoi que vous pensiez de ma conduite en cette circonstance délicate, croyez que je reste prêt à vous servir en toute autre chose, et permettez-moi de vous donner un conseil… ne cherchez pas à revoir mademoiselle Valdieu. Vous troubleriez inutilement son repos et celui de sa mère… Or, elles ont toutes les deux grand besoin de calme… vous aussi, mon cher André… restons-en donc là et laissez-moi faire comme je l’entendrai mon devoir de protecteur des persécutées.
Sur cette conclusion, Gontran d’Arbois tendit la main au vicomte, qui la serra, et ils se séparèrent sans échanger un mot de plus.
André était au désespoir. Il sentait toute la force des raisonnements de son ami, et il comprenait que c’en était fait du bonheur qu’il avait rêvé.
Thérèse ne lui pardonnerait pas de l’avoir trahie, et lui-même n’avait plus assez de résolution pour passer par-dessus les obstacles qui se dresseraient entre lui et la fille de Jeanne de Lorris.
Si du moins il avait eu le courage de partir et d’aller chercher l’oubli en Bretagne, mais un sentiment plus fort que sa volonté le retenait à Paris.
— Partir ! murmurait-il ; l’abandonner aux entreprises de ce misérable qui a déjà réussi à la détacher de moi ! Non, ce serait une lâcheté. M. d’Arbois s’est fait son protecteur et la protège fort mal. Eh bien ! je ne la reverrai pas, mais nous serons deux pour la défendre.