V
Depuis que Martine Ferrette lui avait appris que Gontran d’Arbois connaissait le maître de ce valet de chambre qui avait fait semblant de l’entretenir pour lui soutirer des renseignements sur madame de Lorris, André d’Elven ne se possédait plus.
Il ne doutait pas que ce valet fût au service du mystérieux ennemi de Thérèse et il ne songeait qu’à interroger le commandant, mais il ne voulait pas lui poser carrément une question à laquelle cet ami de M. de Randal aurait pu refuser de répondre.
Il n’avait plus en lui la même confiance qu’autrefois, et, dans l’allée des Poteaux, ils s’étaient assez mal quittés pour qu’il ne se souçiât pas d’aller lui faire une visite. D’un autre côté, il était peu probable que Gontran vînt le voir, et cependant, il voulait absolument lui parler. Il avait donc imaginé que le mieux serait de le rencontrer par hasard, – un hasard qu’il se chargeait de préparer, et ce plan n’était pas si mauvais.
La difficulté consistait à l’exécuter.
Rien n’eût été plus simple, si le vicomte eût été membre du Cercle ; par malheur, il n’était pas encore reçu, quoique son admission ne fût pas douteuse, et pour avoir le droit d’y entrer, il lui fallait attendre le résultat du scrutin.
Restait le pavé de Paris sur lequel il était libre de se promener jusqu’à ce qu’il aperçût celui qu’il cherchait.
Encore ne pouvait-il pas le guetter aux abords de la villa ni à la porte du club que Gontran fréquentait assidûment.
En errant sur le boulevard d’Italie, il se serait exposé à attirer l’attention de Jeanne Valdieu ou de sa fille. En se plantant devant la maison du Cercle, il aurait couru le risque de se trouver nez à nez avec M. de Randal.
Aussi se contentait-il d’arpenter le trottoir devant le Grand-Hôtel, dans l’espoir qu’il verrait entrer ou sortir le commandant, qui y logeait.
Il n’osait pas monter la garde sous le péristyle ou dans la cour, de peur qu’en le trouvant là, Gontran ne devinât son dessein.
Il allait et venait sur l’asphalte en mâchonnant un cigare éteint qu’il oubliait de rallumer ; il s’arrêtait longuement aux vitrines des boutiques, en feignant d’examiner avec intérêt les étalages.
Mais il avait beau se livrer à ce manège matin et soir, il n’avait pas encore vu paraître M. d’Arbois.
Et le temps s’écoulait. Il venait de perdre cinq jours en factions inutiles, et comme il n’avait pas de relations dans le monde où vivaient le commandant et le baron, il ignorait absolument ce qu’ils faisaient.
Il n’eût tenu qu’à lui de retourner au bois de Boulogne, mais il craignait d’y rencontrer Gontran en nombreuse compagnie, et d’ailleurs, cette foule élégante qui cavalcade avant midi, il la fuyait maintenant.
Il recherchait la solitude pour n’être pas distrait du projet qui l’occupait tout entier.
Et puis, il redoutait d’entendre encore des viveurs indifférents et railleurs parler du passé galant de la mère de Thérèse, ce passé qu’il ne dépendait pas de lui d’effacer.
Leurs propos le blessaient en le lui rappelant.
Il s’était buté à l’idée de saisir au vol Gontran d’Arbois et, pour le questionner adroitement, son thème était fait.
Il se promettait d’entamer l’entretien par des banalités polies, de se poser comme un amoureux désabusé et revenu à des idées raisonnables ; puis dès qu’un joint se présenterait dans la conversation, d’aborder, sans avoir l’air d’y attacher la moindre importance, le sujet qui l’intéressait.
Il ne s’agissait que de dire, par exemple, d’un ton dégagé : À propos, mon cher, excusez-moi si l’autre jour, je ne suis pas descendu de voiture pour vous serrer la main. J’étais pressé et vous étiez occupé avec un valet de chambre qui vous remettait une lettre… ici, sur le boulevard, à la place où nous sommes.
Gontran ne manquerait pas de répondre : Je ne vous ai pas vu, mais il se pouvait qu’il ajoutât : c’était le valet de chambre de mon ami Randal.
André n’avait pas besoin d’en savoir davantage ; il ne lui resterait plus qu’à prendre congé du commandant et à partir en guerre contre le baron.
Tout cela était fort bien combiné ; mais dans la vie de ce monde, les programmes arrêtés à l’avance ne s’exécutent jamais tels qu’on les a conçus.
Le soir du sixième jour, comme le vicomte découragé remontait l’avenue de l’Opéra pour regagner son hôtel, il avisa M. d’Arbois qui sortait d’un restaurant à la mode, et il allait l’aborder quand il aperçut M. de Randal.
Ces messieurs avaient dîné ensemble, et copieusement dîné sans doute, car ils paraissaient fort gais.
Ils l’avaient vu, ils venaient à lui, et il était trop tard pour les éviter. Il les attendit de pied ferme.
— Parbleu ! mon cher, je suis ravi de vous rencontrer, lui cria Gontran. Justement nous parlions de vous.
Cette façon d’entamer le dialogue déplut singulièrement au vicomte d’Elven, qui répliqua d’un air sec :
— À quel propos M. de Randal me faisait-il l’honneur de s’occuper de moi ?
— Oh ! ne vous fâchez pas, dit le commandant ; le baron sait que vous êtes de mes amis et nous ne disions que du bien de vous.
— Je vous en suis très reconnaissant, reprit André, sans se départir de sa raideur, mais je vous ferai observer que vous ne répondez pas à la question que je viens de vous adresser.
Gontran d’Arbois n’était pas endurant et peu s’en fallut qu’il ne ripostât par une impertinence, mais il se contint.
— Mon cher André, dit-il froidement, vous le prenez sur un ton que je ne supporterais de personne, mais je me souviens que j’étais l’ami de votre père, que j’ai été et que je suis encore le vôtre… du moins je l’espère.
— Je n’ai rien contre vous, murmura le vicomte.
— C’est donc à moi que vous en voulez, monsieur ? demanda M. de Randal avec une douceur affectée. Puis-je savoir pourquoi ?
— Je n’ai pas d’explications à vous donner.
Il y eut un instant de silence. Ce colloque se tenait à quelques pas du restaurant, sur le large trottoir de l’avenue de l’Opéra où dix personnes peuvent se croiser sans se coudoyer, et les passants ne s’arrêtaient pas pour écouter les propos qu’échangeaient, sans élever la voix, trois messieurs élégamment vêtus.
Et pourtant une conversation qui débutait ainsi ne pouvait que mal finir. Le vicomte l’avait tout d’abord poussée à l’aigre, et il n’était pas disposé à l’empêcher de tourner à l’orage.
Comment avait-il oublié en un instant ses plans si bien combinés ? Pourquoi cassait-il les vitres, au lieu de profiter de l’occasion pour accompagner M. d’Arbois ? Rien ne prouvait que M. de Randal n’allait pas le quitter et laisser André libre de le reconduire jusqu’au Grand-Hôtel.
André avait cédé à un emportement qu’il n’avait pas prévu. En voyant son rival, il avait senti comme un coup au cœur et le commandant avait mis le feu aux poudres, sans le vouloir.
André, en apprenant qu’il venait d’être question de lui entre eux, s’était dit qu’il devait avoir été question aussi de mademoiselle Valdieu, que ces messieurs le plaignaient, comme on plaint un amoureux supplanté, et l’idée qu’il leur inspirait une pitié ironique l’avait exaspéré.
Il n’était plus maître de lui et il ne cherchait qu’un prétexte pour rompre en visière à cet homme qui allait épouser Thérèse et qu’il soupçonnait de n’être qu’un misérable.
À quoi bon perdre son temps à tâcher de le démasquer, lorsqu’il pouvait l’insulter pour le forcer à accepter un duel à mort ?
Le sang batailleur qui coulait dans les veines du gentilhomme breton lui montait à la tête, et la colère le poussait à trancher le nœud gordien, pour en finir.
M. de Randal, au contraire, était très calme, et ne demandait qu’à éviter une querelle.
— Monsieur, reprit-il courtoisement, je serais désolé de vous avoir offensé sans m’en douter. J’aime mieux croire que vous êtes mal disposé ce soir ou que ma présence vous gêne pour causer avec M. d’Arbois.
— Vous ne vous trompez pas. Votre présence me gêne, répliqua le vicomte en regardant fixement son adversaire. Je désire être seul avec M. d’Arbois pour lui adresser une question que vous ne devez pas entendre, car elle a trait à vos façons d’agir.
— Fort bien. Je vous laisse, mon cher commandant.
— Restez, je vous prie dit vivement Gontran.
Et, se tournant vers André :
— Qu’avez-vous à me demander ? reprit-il d’une voix rude. Vous pouvez parler devant M. de Randal, qui est mon ami.
André hésita une seconde, mais au point où il en était, il ne lui restait plus qu’à aller droit au but.
— Je veux savoir, dit-il, si la veille du jour où je vous ai rencontré au bois de Boulogne, le valet de chambre de M. de Randal ne vous a pas remis une lettre sur le boulevard, au moment où vous sortiez du Grand-Hôtel.
— Vous moquez-vous de moi ?
— Pas le moins du monde. Je vous le prouverai tout à l’heure.
— J’y compte… et je veux bien vous dire qu’en effet M. de Randal m’a envoyé ce jour-là une lettre par son valet de chambre.
» Après ?
— Après ?… regardez M. de Randal et demandez-lui pourquoi il pâlit. Moi, je lui déclare que je le tiens pour un drôle.
— André !… vous êtes fou !… s’écria Gontran.
— Non, mon cher commandant, je ne suis pas fou, et il me rendra raison de ses indignes procédés. Il a fait écrire par son domestique la lettre qui a amené chez moi une fille nommée Martine Ferrette, et une autre lettre qui…
— Ce n’est pas vrai ! interrompit le baron.
André leva la main pour le frapper au visage. Gontran arrêta le geste, mais le vicomte d’Elven put jeter de l’autre main son cigare à la figure de M. de Randal.
C’en était fait. Oubliant les transitions qu’il avait si longuement préparées, et sans user de la moindre diplomatie, André était arrivé à son but. Il savait maintenant que M. de Randal employait son valet de chambre à des œuvres ténébreuses, et il venait de dénouer la situation par une de ces insultes qu’aucun homme ne supporte, cet homme fût-il un scélérat déguisé en gentleman.
Le cigare que le baron avait reçu sur la joue droite n’était pas éteint et la brûlure équivalait assurément à un soufflet.
L’insulté était très pâle, mais il n’avait pas perdu son sang-froid, et il dit sans émotion apparente :
— Monsieur, vous voudrez bien attendre demain matin mes témoins. Ils seront chez vous avant midi.
— Pourquoi pas ce soir ? demanda froidement le vicomte. Nous en finirions plus vite.
— Comme il vous plaira. Je vais…
— Mon cher Randal, interrompit le commandant, c’est moi qui serai votre témoin. Veuillez me laisser un instant. J’ai un mot à dire à M. d’Elven.
Le baron s’éloigna un peu et Gontran prit le bras du vicomte qui se laissa entraîner sous la porte d’une maison.
— Ce que vous avez fait est inqualifiable, dit M. d’Arbois d’un ton bref. C’est la jalousie qui vous a poussé.
— Non, protesta André ; j’ai traité cet homme comme il le méritait. Pour vous le prouver, il me suffit de vous apprendre que c’est son valet de chambre qui se faisait appeler Ernest chez cette fille de la rue Mosnier. Concluez vous-même.
— Mais c’est absurde ce que vous dites là ! s’écria le commandant.
— Martine a reconnu l’homme. Elle passait en voiture sur le boulevard, au moment où il vous a remis une lettre de son maître.
— Et vous vous en rapportez à une pareille créature ! Je vous plains, mon cher, et je ne perdrai pas mon temps à vérifier une accusation qui n’a pas le sens commun. Mais votre inexcusable violence nous a mis tous dans une situation désastreuse. Un duel doit nécessairement s’ensuivre, et vous me permettrez de le régler comme je l’entends. Il ne faut pas que le nom de madame Valdieu soit mêlé à cette affaire, et si vous avez encore quelque affection pour sa fille, vous accepterez les conditions que je vous proposerai.
— Je ferai ce que vous voudrez.
— Alors, vous ne trouverez pas mauvais que je serve de témoin à M. de Randal et que je choisisse le vôtre. Deux témoins suffiront. Et il est tout à fait inutile que celui que je vous enverrai connaisse la cause de ce duel. N’êtes-vous pas de cet avis ?
— Parfaitement.
— Alors, rentrez chez vous et, dans deux heures, vous recevrez la visite d’un de mes vieux camarades d’Afrique. Il est en congé à Paris et il n’y connaît personne. Je le trouverai au café du Helder et il ne refusera pas de vous assister, quoiqu’il ne vous ait jamais vu. Un duel pour lui, c’est une fête.
— Tant mieux, car je n’accepterai aucun accommodement.
— Vous savez que M. de Randal, étant l’offensé, a le choix des armes ?
— Je le lui laisserais, alors même qu’il ne l’aurait pas.
— Très bien. Je crois d’ailleurs qu’il choisira l’épée. Du moins, je lui conseillerai de ne pas prendre le pistolet. Vous tirez l’épée proprement, si j’ai bonne mémoire.
— Assez bien pour me défendre.
— C’est tout ce qu’il faut, car je ne suppose pas que votre adversaire soit de première force.
» Vous convient-il de vous battre demain matin.
— Le plus tôt sera le mieux.
— Allons ! vous êtes un brave garçon et j’espère que cette sotte histoire se terminera par une saignée sans gravité.
— Moi, j’espère au contraire que je tuerai M. de Randal ou qu’il me tuera.
— Ah çà ! est-ce que vous vous figurez que vous épouseriez Thérèse, si M. de Randal était mort ? dit le commandant.
— Non, je sais que ce mariage est impossible, mais j’aurais du moins le bonheur de la délivrer de l’ennemi qui a juré sa perte.
— Alors, vous croyez que cet ennemi, c’est M. de Randal ! Restons-en là, mon cher André. Vous êtes en ce moment hors d’état de raisonner, et je n’essaierai pas de vous démontrer que vous vous trompez.
» La suite vous le prouvera bientôt. Mais il ne s’agit pas de cela.
» Il est convenu que vous rentrez chez vous et que… Mais j’y pense… Marillac doit être en ce moment au Helder… Marillac, c’est le camarade dont je viens de vous parler. Nous pourrions tout régler d’ici à vingt minutes. Promenez-vous sur le boulevard, entre la place de l’Opéra et la rue de la Chaussée-d’Antin. Je vais prendre les devants avec Randal, et nous arrêterons ensemble les conditions du combat. Je passerai ensuite au café et je vous amènerai le capitaine.
— Soit ! répondit André avec indifférence.
— Alors, à bientôt, conclut Gontran. Si par hasard, je ne trouvais pas mon homme, je viendrais vous prévenir.
Ayant dit, il alla rejoindre M. de Randal qui l’attendait à vingt pas de là.
André les vit s’éloigner et s’achemina lentement vers le boulevard où le commandant devait le rejoindre.
Il ne regrettait pas d’avoir brusqué le dénouement d’une situation qui lui pesait, et la perspective de ce duel lui semblait bien préférable à l’incertitude où il vivait depuis quelques jours.
Il était fixé maintenant ; M. de Randal était un drôle, si ce n’était pas un scélérat, et, entre eux, la partie n’était pas égale ; mais que lui importait ? L’existence lui était à charge, et la mort ne l’effrayait pas.
D’ailleurs, il avait quelque chance de le tuer ; car il maniait fort bien l’épée, ayant pratiqué l’escrime depuis son enfance et merveilleusement profité des leçons de son père, qui était une fine lame.
Et s’il le tuait, il sauvait Thérèse ; car il ne doutait pas que M. de Randal ne fût cet ennemi dont il ne connaissait pas tous les méfaits, mais qui s’était signalé par des actes infâmes.
Les fausses lettres n’avaient pu être écrites qu’à son instigation, aussi bien celle qu’un ignoble messager avait remise à Thérèse, au Jardin des Plantes, que celle que Martine avait reçue.
Toutes se rattachaient à une abominable intrigue, qui avait pour but d’empêcher madame Valdieu de marier sa fille à un honnête homme et de la forcer à prendre pour gendre ce baron suspect.
M. de Randal, quoi qu’en dît le commandant, devait savoir que Thérèse héritait d’une somme énorme et il ne l’épousait que pour sa fortune.
André n’avait qu’un regret, celui de ne pas pouvoir le confondre en le mettant face à face avec un de ses agents et dissiper les illusions de Gontran d’Arbois, qui s’aveuglait sur le compte de ce misérable au point de se faire son auxiliaire.
Il y serait certainement parvenu, mais le temps lui manquait, puisque le combat devait avoir lieu le lendemain.
Le vicomte se disait tout cela en battant l’estrade entre la place de l’Opéra et le théâtre du Vaudeville, et il lui tardait d’en finir avec les préliminaires de la rencontre.
Il se promenait depuis une demi-heure lorsqu’il aperçut le commandant qui venait à lui, flanqué d’un monsieur qu’on aurait reconnu à trente pas pour un militaire, un grand et solide gaillard, sanglé dans une redingote noire, portant le chapeau sur l’oreille et bronzé comme un Arabe.
Après les présentations obligées, M. d’Arbois prit la parole et la garda, car le capitaine Marillac étant d’un naturel silencieux, se contenta d’approuver par des monosyllabes tout ce que disait son ancien camarade, devenu son supérieur.
— Tout est convenu, sauf votre approbation, commença Gontran. M. de Randal choisit l’épée. C’est son droit, et vous ne songez pas à le contester. Vous vous battez demain matin à six heures, Marillac sera votre témoin.
— Je n’ai aucune objection à élever, répondit André, et je remercie monsieur de l’honneur qu’il me fait.
— Tout l’honneur est pour moi, monsieur, dit le capitaine.
— Maintenant, reprit le commandant, tenez-vous à vous aligner dans un des bois qui ornent la banlieue de Paris ?
— Non… peu m’importe l’endroit, pourvu que je me batte.
— Alors, vous ne répugneriez pas à vous battre dans un jardin ?
— Pas le moins du monde.
— Eh bien ! nous avons décidé d’un commun accord que le duel aurait lieu dans le jardin de M. de Randal.
— Ah ! dit André, un peu surpris.
— Il est entendu, ajouta M. d’Arbois, que vous êtes absolument libre de refuser cet arrangement. Laissez-moi seulement vous expliquer pourquoi nous vous le proposons.
» Nous désirons tous que cette rencontre reste secrète. Or, à Meudon, à Vincennes, ou même à la frontière belge, on est exposé à être dérangé par les gendarmes. Et alors même qu’ils n’interviennent pas, le bruit de l’affaire se répand dans le pays, les journaux le recueillent, et deux jours après, tout Paris sait l’histoire.
» La maison qu’habite M. de Randal, rue du Cardinal-Lemoine, a un jardin clos de murs où on peut ferrailler sans être vu.
— Je le connais, dit entre ses dents le vicomte.
— C’est vrai. Vous êtes allé me demander, l’autre jour, chez Randal… alors, vous avez dû remarquer que les maisons voisines n’ont pas de fenêtres donnant sur ce jardin. Nous serons là comme dans une salle d’armes. Vous pourriez m’objecter que, d’ordinaire, on ne se bat pas au domicile d’un des adversaires et qu’au cas où il y aurait mort d’homme, le survivant et les témoins pourraient être poursuivis. Mais je prendrais sur moi toute la responsabilité de cette infraction aux règles habituelles. Et d’ailleurs, personne ne sera tué. Vous donnerez un coup d’épée à Randal ou vous en recevrez un de lui. L’honneur sera satisfait et personne ne saura que vous avez croisé le fer, personne, pas même mes amies du boulevard d’Italie…
— Mon cher commandant, interrompit André, les raisons que vous me donnez sont excellentes, mais elles ne me convaincraient pas, si vous n’étiez pas le témoin de M. de Randal. Puisque vous serez là pour veiller à ce que tout se passe loyalement, j’accepte.
— Alors, dit le commandant qui paraissait tenir par-dessus tout à mener les choses rondement, mon vieux camarade Marillac ira vous prendre chez vous demain matin, au saut du lit, et vous amènera chez M. de Randal. Vous m’y trouverez pour vous recevoir.
— Je serai prêt, répondit simplement le vicomte d’Elven.
— Vous n’avez pas ici d’épées de combat, je suppose ?
— Non, mais il m’est indifférent de me servir de celles de M. de Randal.
— Ce ne serait pas régulier, et il y a déjà bien assez d’irrégularités dans cette affaire. J’emprunterai les épées de Desternay. M. de Randal ne les connaît pas, ni vous non plus. C’est tout ce qu’il faut pour que la partie soit égale.
» Vous n’avez rien de plus à me dire ?
André fut sur le point de répondre : J’aurais, au contraire, absolument besoin de vous parler en tête-à-tête ; mais il sentit que Gontran n’était pas disposé à l’entendre, et il répliqua :
— Non, rien. Je n’ai qu’à vous remercier de la peine que vous prenez pour me mettre à même d’en finir le plus tôt possible.
— Votre adversaire, mon cher André, m’a tenu le même langage, et moi je déteste les querelles qui traînent en longueur. Vous n’avez donc pas à me remercier. Mais j’espère que nous n’en resterons pas moins bons amis après la rencontre ; car vous devez comprendre qu’elle était inévitable et que je ne pouvais pas refuser d’assister Randal dans une occasion où les torts ne sont pas de son côté.
Sur cette conclusion d’une sécheresse amicale, M. d’Arbois offrit sa main à André qui la serra sans beaucoup de cordialité.
Le capitaine Marillac, personnage muet par vocation, se contenta de saluer le vicomte et s’éloigna avec son commandant.
André resta livré à ses réflexions qui n’étaient pas gaies. Ce n’était pas qu’il redoutât de se battre, mais l’attitude prise par Gontran l’affligeait autant qu’elle l’étonnait.
— Ainsi, se disait-il avec amertume, voilà un galant homme qui a été l’ami de mon père et qui m’avait toujours témoigné de l’affection, un brave et loyal soldat, incapable de transiger avec l’honneur, et il prend le parti de ce misérable ! il épouse sa querelle, sans se demander si l’accusation que je porte contre lui n’est pas fondée, et s’il ne mérite pas l’injure que je lui ai jetée à la face ; il ne craint pas de se compromettre en lui servant de témoin, alors que demain peut-être tout Paris apprendra que ce prétendu baron n’est qu’un imposteur et un drôle de la pire espèce. Qu’a donc pu faire M. de Randal pour capter à ce point sa confiance ?… M. de Randal, que son parrain, au Cercle, déclarait, l’autre jour, connaître à peine et qui n’a, en France, d’autre répondant que ce parrain. Dois-je croire que Gontran d’Arbois s’aveugle volontairement sur le compte de l’homme qui consent à épouser la fille de madame de Lorris ? Mais sa facilité à accepter ce mariage et l’empressement qu’il met à le conclure auraient dû ouvrir les yeux du commandant.
» Et je n’ai ni le temps, ni les moyens de le détromper, ajoutait tristement le vicomte d’Elven. Je ne le reverrai que sur le terrain et je puis être tué. Il a pris soin ce soir de n’être pas un instant seul avec moi, et il m’a été impossible de lui parler. Que lui aurais-je dit d’ailleurs ?… J’ai une conviction, ou plutôt une certitude, mais je n’ai pas de preuves. Il récuse le témoignage de cette fille qui a reconnu le valet de chambre et je n’en ai pas d’autre à fournir. Et si je lui reprochais ses viles intrigues, M. de Randal aurait le droit de me traiter de calomniateur, car entre son affirmation et celle d’une Martine Ferrette, qui donc hésiterait ? Il a commis des infamies, mais le monde n’a rien à lui reprocher, et si je refusais de jouer ma vie contre la sienne, en alléguant qu’un honnête homme n’est pas obligé de rendre raison à un coquin, je passerais pour un lâche.
André, qui avait suivi machinalement le boulevard, en était là de ce monologue, lorsqu’il arriva devant la rue du Helder, et en se voyant si près de l’hôtel où il logeait, il se dit qu’il ne pouvait mieux faire que de rentrer chez lui.
La veille d’un duel, on a des dispositions à prendre, mais ce n’était pas son testament que le vicomte voulait écrire. À qui eût-il légué sa fortune ? ses héritiers naturels étaient des cousins éloignés parmi lesquels il ne tenait pas à choisir un légataire universel.
Il ne songeait pas à enrichir Thérèse qui était vingt fois plus riche que lui, mais il voulait qu’elle sût à quoi s’en tenir sur le mari qu’elle allait épouser par dépit ou par résignation.
Il ne pouvait pas lui écrire. On aurait peut-être intercepté sa lettre. Mais il pouvait écrire à madame Valdieu et ce fut à quoi il se décida, après réflexion.
Au moment où s’il s’enfonçait dans la rue du Helder, qui est assez sombre, il crut s’apercevoir qu’un individu traversait la chaussée, comme s’il avait eu l’intention de l’aborder.
Et, dans le doute, il s’arrêta pour l’attendre.
L’homme s’arrêta aussi, soit qu’il se fût trompé en croyant reconnaître André, soit qu’il ne jugeât pas que l’endroit fût propice pour l’aborder.
André vit qu’il ne payait pas de mine et continua son chemin. L’homme le laissa passer et le suivit d’assez loin.
À pareille heure et à quelques pas du boulevard des Italiens, une attaque nocturne n’était pas à redouter, et André, pensant que ce rôdeur devait être un pauvre honteux qui allait lui demander l’aumône, cherchait déjà une pièce blanche dans sa poche ; mais l’homme ne s’approcha point de lui, tout en continuant à marcher sur le même trottoir.
Arrivé à la porte de son hôtel, le vicomte se retourna et vit qu’il hâtait le pas.
Il n’y avait pas à en douter. C’était bien à lui que ce personnage en voulait, mais comme il n’était pas obligé de l’attendre, il mit la main sur le bouton de cuivre de la sonnette et il allait le tirer lorsque cet individu franchit en trois enjambées la distance qui les séparait.
André, surpris de ce changement d’allure, se mit en mesure de le recevoir énergiquement, mais l’homme s’arrêtant à distance respectueuse, lui dit du ton le plus humble :
— Je vois bien que monsieur ne me reconnaît pas.
— À qui en avez-vous ? Je ne vous ai jamais vu, répondit le vicomte en toisant cet étrange interlocuteur.
C’était un pauvre diable, vêtu d’une redingote râpée et coiffé d’un chapeau de feutre crasseux posé sur un bandeau de linge noué derrière la tête.
Il s’appuyait sur un bâton et il avait le visage défait d’un homme qui sort de l’hôpital.
— Monsieur m’a déjà vu… ici… à cette place, reprit-il ; mais monsieur n’a pas fait attention à moi. Aujourd’hui, je ne suis pas bien habillé, mais ce jour-là, j’étais en blouse.
— En blouse ? répéta le vicomte, frappé tout à coup d’un souvenir.
— Oui et j’ai ouvert la portière du fiacre où était monsieur… c’était dimanche… et une demi-heure après, monsieur a reçu la visite d’une dame.
— Ah ! je me souviens maintenant… quand je suis arrivé, vous faisiez semblant de chercher des bouts de cigares entre les pavés… et c’est vous qui êtes allé avertir les gens qui vous paient pour m’espionner… vous êtes un drôle, et je devrais vous corriger pour vous ôter l’envie de recommencer… mais je me salirais en vous touchant… passez votre chemin si vous ne voulez pas que je vous fasse arrêter par un sergent de ville.
— Monsieur n’en serait pas beaucoup plus avancé, tandis que si monsieur voulait m’entendre, je lui apprendrais des choses qu’il a intérêt à connaître.
— Je n’ai rien à apprendre d’un misérable tel que vous.
— Je pourrais dire à monsieur le nom de l’homme qui lui a joué tant de mauvais tours.
André tressaillit. Il commençait à comprendre.
— De quel homme parlez-vous ? demanda-t-il brusquement.
— D’un monsieur qui fait grande figure sur le pavé de Paris et qui devrait être aux galères.
— Eh bien, nommez-le.
— Non, pas ici. Monsieur ne me croirait peut-être pas. Il faut que je lui explique d’abord ce que ce gredin-là a fait depuis quinze jours contre monsieur. Et contre des personnes de ses amies.
— Vous n’avez pas, je suppose, la prétention d’entrer chez moi ?
— Non, mais si un locataire de l’hôtel venait sonner pendant que je cause avec monsieur devant la porte, monsieur ne serait sans doute pas content qu’on le vît parlant à un homme comme moi… tandis qu’au bout de la rue, il y a le boulevard Haussmann où il ne passe personne…
La proposition était inattendue, et André hésita un instant à l’accepter. Mais il n’admettait pas qu’on pût l’attaquer au cœur de Paris, à deux pas d’un bureau d’omnibus, et d’ailleurs, il se sentait de force à se défendre.
— Soit ! dit-il, venez. Je consens à vous accorder dix minutes.
— Je n’en demande pas davantage, murmura l’homme. Et monsieur ne regrettera pas de m’avoir écouté.
Sur cette assurance, il prit les devants, et André le suivit de près.
L’endroit désigné était bien choisi pour y tenir un colloque loin des regards indiscrets.
Le boulevard Haussmann n’a pas d’issue de ce côté et en attendant qu’on le prolonge jusqu’au coin de la rue Drouot, il aboutit là à un carrefour peu fréquenté. Les larges trottoirs qui le bornent sont à peu près déserts le soir, et les boutiques se ferment presque toutes à la tombée de la nuit. Il y a des arbres et des bancs, comme aux Champs-Élysées, mais beaucoup moins de lumières et de passants.
La voiture du tramway de Passy, qui stationne au milieu de la chaussée, attire bien quelques voyageurs, mais ils y grimpent sans flâner sur la chaussée.
— Si monsieur voulait me permettre de m’asseoir, dit timidement l’homme, après avoir fait quelques pas, je serais bien content. D’abord, on nous remarquerait moins, et puis, je n’ai pas de force… je ne tiens plus sur mes jambes.
— Asseyez-vous, mais soyez bref, dit André en lui montrant un banc.
Et résolu à aller jusqu’au bout, il y prit place à côté de l’homme qui s’était empressé de profiter de la permission de se reposer.
— Vous m’attendiez donc depuis longtemps, que vous êtes si las ? reprit le vicomte, en l’examinant à la clarté d’un bec de gaz qui donnait en plein sur son visage.
— Depuis plus de deux heures, répondit l’individu sans hésiter. Je savais que monsieur n’était pas chez lui et je supposais qu’il rentrerait par le boulevard. Je serais resté toute la nuit, s’il l’avait fallu.
— Vous teniez donc bien à me voir ?
— Oui, parce qu’il n’y a que monsieur qui puisse m’aider à me venger.
— De qui ?
— Du gredin que j’ai servi et qui a essayé de m’assommer. Ce n’est pas sa faute si je suis ici.
— Eh bien ! dénoncez-le.
— On ne me croirait pas, ou bien si on me croyait, on me coffrerait avec lui, car j’ai travaillé dans ses vilaines affaires. Et puis, avant de le rencontrer, j’ai eu de mauvaises histoires, et il les connaît. Il ne se gênerait pas pour les raconter.
» Monsieur voit que je ne cherche pas à me blanchir.
— Je n’ai pas besoin de votre confession. Arrivez au fait.
— Monsieur ne me remet pas ?
— Il me semble que votre figure ne m’est pas inconnue et cependant le jour où vous me guettiez à la porte de l’hôtel, je ne vous ai pas remarqué… j’ai dû vous rencontrer ailleurs.
— Oui, dans un endroit où monsieur m’a donné un fameux coup de poing… j’en ai vu trente-six chandelles.
— Au Jardin des Plantes… au pied du labyrinthe… et vous osez vous en vanter !… Pourquoi insultiez-vous cette jeune fille ?
— Parce qu’il m’avait commandé de l’amener rue Lacépède où il l’attendait dans une voiture. Je ne savais pas encore à qui je m’adressais, et je m’y suis mal pris, car j’ai essayé de l’embrasser.
— Mais nommez le donc ! s’écria le vicomte d’Elven. Ce misérable, c’est M. de Randal.
— Je comptais bien que monsieur finirait par deviner, dit l’homme sans se déconcerter.
— Eh bien, parlez ! reprit André, beaucoup plus ému que lui. Pourquoi voulait-il attirer mademoiselle Valdieu dans cette voiture ?
— Pour l’enlever, à moins que ce ne fût pour lui tordre le cou. Il est capable de tout, et il en a fait bien d’autres. Mais il faut d’abord que monsieur sache comment je l’ai connu. Il y a un mois, j’étais sur le pavé et je crevais de faim quand j’ai rencontré un gueux qui avait été avec moi à Poissy… J’y ai fait cinq ans, je ne m’en cache pas… et lui en a fait dix, mais il finissait son temps quand j’y suis entré… Je me rappelais sa tête tout de même et je l’ai abordé carrément sur le quai de la Tournelle où il fumait son cigare… Il était mis comme un prince, et il a commencé par faire semblant de ne pas savoir ce que je voulais lui dire, mais quand il a vu que j’étais bien décidé à ne pas le lâcher, il m’a emmené chez un marchand de vin, et là, dans un cabinet, nous avons causé comme une paire d’amis, en vidant une bouteille cachetée. Il m’a demandé ce que je faisais et si je serais disposé à travailler, dans le même genre qu’autrefois, pour un monsieur qui me paierait bien. Je n’étais pas en position de refuser et nous nous sommes entendus tout de suite. Alors, il m’a conté qu’il était au service d’un baron…
— Valet de chambre, n’est-ce pas ?
— Tiens, monsieur sait ça ! Monsieur sait peut-être aussi que ce coquin-là a entretenu pendant huit jours la cocotte qui est tombée chez monsieur, au moment où la demoiselle y était. Il venait de la planter là, par ordre du patron, quand on l’a envoyée chez monsieur en lui remettant une fausse lettre d’un ami de monsieur. C’est Pervenche qui l’a écrite… il s’appelle Pervenche… et c’est moi qui l’ai portée quand monsieur a été rentré… il avait commencé par filer la demoiselle et il savait qu’elle était chez monsieur.
— Il en a écrit d’autres, sans doute ?
— Trois ou quatre, le même jour, sous la dictée du patron. Il a une main superbe et il imite à volonté toutes les écritures… ses dix ans de centrale, il les avait attrapés pour un faux.
— Alors, celle qu’un enfant a remise à mademoiselle Valdieu, au Jardin des Plantes…
— Était de lui… et l’enfant est un ignoble voyou qui sort de la correction et qui finira sur la place de la Roquette… un protégé de Pervenche, ça dit tout. Mais monsieur ne connaît pas le coup de la fin. Monsieur ne sait pas qu’on s’est servi de son nom pour faire sortir la demoiselle de sa maison du boulevard d’Italie… le dimanche soir, après l’affaire de l’hôtel, le crapaud s’est déguisé en chasseur de restaurant et il a trouvé moyen de passer un billet à travers la grille du jardin, en disant à la petite qu’il venait de la part de monsieur.
— Et elle l’a cru ! c’est impossible.
— Elle l’a si bien cru que sur le coup de dix heures, elle est sortie, toute seule… en catimini… Pomme-d’Amour l’attendait devant la grille… Pomme-d’Amour, c’est le nom de guerre du moucheron… et nous deux, Pervenche, nous l’attendions dans la rue Corvisart… censément pour la livrer au patron.
— Misérable !… s’écria le vicomte. Vous osez vous vanter de ce que vous avez fait !
— Oh ! je ne m’en vante pas, dit l’homme, mais je me suis juré que vous sauriez tout et je n’ai pas fini. Pervenche m’avait conté que la petite viendrait de bonne volonté, parce qu’elle était amoureuse du patron. Et moi, imbécile, j’avais coupé dans cette blague-là. Vous allez voir si j’étais bête.
» Nous arrivons rue Corvisart, et nous nous collons contre le mur. On m’avait dit qu’il y aurait un fiacre et que la demoiselle y monterait, sans se faire prier. Je regarde… pas de sapin. Je demande pourquoi. Pervenche me commande de me taire. Là-dessus, la petite arrive, conduite par Pomme-d’Amour qui s’esbigne. Pervenche saute sur elle et me crie de venir l’aider. L’enfant se débat, elle appelle au secours… une voiture que j’entendais rouler sur le boulevard s’arrête… un monsieur en descend et tombe sur nous à coups de canne… j’en reçois un sur la tête qui m’étourdit et je tombe par terre… mais j’avais eu le temps de reconnaître…
— M. de Randal.
— Tiens ! vous avez deviné. Oui, cette canaille de Randal, qui voulait se donner les gants d’avoir sauvé la petite et se débarrasser de moi qui le gênais. Ah ! l’affaire était bien montée, mais elle n’a réussi qu’à moitié, puisque je vis encore. Je n’avais pas perdu connaissance et j’avais compris le tour.
» Je me disais qu’il n’oserait pas m’achever devant la demoiselle, mais qu’après l’avoir ramenée chez elle, il reviendrait pour finir de m’assommer. J’ai fait le mort jusqu’à ce qu’il ait été parti. Pervenche avait décanillé dès le commencement. Il savait de quoi il retournait, lui… il était d’accord avec le patron. Je n’ai pas attendu que l’un des deux revienne régler mon compte. Je me suis ramassé comme j’ai pu, et je me suis traîné jusqu’à la barrière… J’ai un camarade à Gentilly… un chiffonnier qui m’a logé dans sa soupente… J’ai manqué crever sur les loques où je couchais… J’avais le crâne ébréché… mais je m’en suis tiré tout de même… et dès que j’ai pu marcher, je suis venu vous attendre pour vous débagouler mon histoire.
— Pourquoi à moi ? Vous ne comptez pas, je suppose, que je vais m’entendre avec un drôle de votre espèce, pour…
— Non, non. Je sais très bien que nous ne pouvons pas travailler ensemble… mais je sais aussi que vous en tenez pour la petite et que vous serez bien aise de la débarrasser d’un gueux qui ne vaut pas la corde pour le pendre et qui lui ferait un mauvais parti, si vous ne le dénonciez pas. Moi, je ne peux rien contre lui, mais vous, monsieur, vous pouvez tout. Vous n’avez qu’à dire à vos amis que ce baron de carton a pour valet de chambre de confiance un réclusionnaire libéré. Ça se saura et quand la police mettra le nez dans ses affaires, on en apprendra de belles.
Pélican était si animé qu’il oubliait de parler au vicomte à la troisième personne.
— Avertissez seulement l’officier, reprit-il, celui dont Pervenche a contrefait l’écriture et vous verrez ! Je me serais bien adressé à lui, mais le Randal l’a empaumé et puis… je lui ai joué un tour… il m’aurait mal reçu. Un soir, il m’a surpris devant la grille de ces dames du boulevard d’Italie… il s’est accroché à moi et il ne voulait plus me lâcher, pour savoir d’où je venais… il se doutait bien qu’on me payait pour faire des misères à madame Valdieu qui est sa bonne amie… mais j’ai été plus malin que lui… je l’ai mené derrière la maison du patron et là, je lui ai dit que j’allais escalader le mur du jardin pour dévaliser la cambuse… j’avais justement une corde à nœuds dont je devais me servir pour entrer chez la petite par-dessus la grille… il a cru qu’il allait me pincer et il m’a laissé faire… le patron m’attendait… il m’a caché dans la cave… et quand le commandant est venu lui dire qu’il y avait un voleur chez lui, il a fait semblant de chercher partout… c’est comme ça qu’ils se sont connus.
— Répéteriez-vous cette histoire devant le commandant ? demanda André d’Elven.
— Oui, si vous étiez là pour me soutenir. Autrement, ce ne serait pas la peine. Il ne m’écouterait pas et il me conduirait au poste.
Il y eut un silence. André se demandait comment il allait mettre à profit les révélations de ce coquin. Elles venaient bien tard, à la veille du duel qu’il venait d’accepter, mais il ne pouvait pas refuser le moyen qui s’offrait à lui de démasquer le misérable qui peut-être n’épousait Thérèse que pour l’assassiner.
— Ah ! monsieur aurait tort de se gêner avec cet homme-là, reprit Pélican. Il a bien d’autres canailleries sur la conscience et il n’est pas plus baron que moi. Je ne les connais pas toutes. Il n’y a que Pervenche, son âme damnée, qui les connaît… mais je donnerais ma tête à couper qu’il a tué une femme… vous savez… celle qui est morte rue de Ponthieu et qu’on a portée à la Morgue.
— Pourquoi croyez-vous cela ?
— Parce que Pervenche m’a envoyé à la Morgue, pendant qu’elle y était. Il m’a fait mettre une fausse barbe et la veille il m’avait montré la mère de la demoiselle. Il savait probablement qu’elle viendrait voir le corps, car j’avais ordre de la guetter à la porte de l’établissement, d’entrer derrière elle, et si elle faisait mine de passer au bureau pour déclarer qu’elle reconnaissait la morte, de lui dire tout bas : – Gare à ta fille !
» Ça n’a pas manqué. La dame allait sonner à la porte du greffe. J’emboîtais le pas derrière elle et je lui ai coulé en douceur les quatre mots dans l’oreille. Il paraît qu’elle les a compris, car ça lui a fait un drôle d’effet. J’ai cru qu’elle allait se trouver mal… et j’ai profité du moment pour filer. J’ai reçu des compliments avec une gratification et je n’ai pas demandé d’explications à Pervenche, mais je me suis dit que si le patron n’avait pas tué la femme exposée à la Morgue, il ne se serait pas donné tant de peine pour empêcher la maman de la petite de faire sa déclaration au greffe.
C’en était trop. André ne voulut pas en entendre davantage. Sa résolution était prise. Gontran d’Arbois, seul, pouvait voir clair dans les ténébreuses affaires auxquelles madame de Lorris paraissait avoir été mêlée. Le vicomte était décidé à ne rien faire sans lui, et il savait où le trouver le lendemain matin.
— Écoutez-moi bien, dit-il froidement à l’homme qui venait de lui raconter tant de choses. Je suis prêt à vous mettre en présence de l’officier que vous savez et à vous appuyer si vous lui répétez ce que vous me dites. Et si vous n’avez pas menti, non seulement M. de Randal finira comme il le mérite, mais je vous fournirai les moyens de passer à l’étranger.
— Alors, c’est comme si c’était fait, s’écria Pélican. Monsieur n’a qu’à me donner ses ordres. J’attendrai monsieur où et quand il lui plaira. J’ai encore un peu d’argent et je connais tout près d’ici un garni où on me logera pour une nuit sans me demander mes papiers. J’y coucherai ce soir, et si monsieur a besoin de moi demain.
— Demain matin, trouvez-vous, un peu avant six heures, à l’entrée du pont Henri IV sur le quai… devant la maison de M. de Randal.
— Diable ! si ça ne faisait rien à monsieur, je préférerais un autre rendez-vous… parce que, si Pervenche me voyait… ou le baron.
— Personne ne vous verra, excepté l’officier qui doit vous entendre. Il arrivera avant moi chez M. de Randal. Je le ferai appeler ; il viendra, je lui expliquerai ce dont il s’agit et vous parlerez. Je me charge du reste.
— Je devine. Monsieur doit se battre demain matin avec le baron qui a l’officier pour témoin.
— Que vous importe ?
— C’est que, si c’était ça, monsieur aurait bien tort de risquer sa peau contre celle d’un chenapan… sans compter que cet homme-là est capable de tout… même de tuer monsieur en traître… surtout si monsieur consentait à se battre dans le jardin du baron.
— Épargnez-moi vos réflexions et vos conseils, dit André, assez surpris de la perspicacité de Pélican. Viendrez-vous ? C’est tout ce que je veux savoir.
— Monsieur peut compter sur moi. Seulement, au lieu de me planter sur le quai, j’aimerais mieux l’attendre dans une petite rue qui se trouve derrière le mur du jardin. Là, je serais sûr que personne n’interromprait notre conversation… ça s’appelle la ruelle des Chantiers…
— Soit ! J’irai vous y chercher et, si je ne vous y trouve pas, je saurai que vous avez menti. Maintenant, je n’ai plus rien à vous dire. Partez !
Pélican obéit, sans ajouter un seul mot. Il avait compris que cette façon de procéder inspirerait plus de confiance au vicomte que toutes les protestations du monde.
André le vit s’acheminer vers la rue de la Chaussée-d’Antin et rentra chez lui.
Il ne songeait plus à écrire à madame Valdieu comme il en avait eu le projet, en prévision du cas où il serait tué. C’eût été une précaution inutile, puisqu’il comptait ne pas se battre avec un homme qui était certainement un imposteur et peut-être un assassin. Il suffisait que Gontran d’Arbois entendît la confession de cet agent salarié du baron, et le confrontât avec son maître. Le commandant agirait ensuite comme bon lui semblerait et le vicomte d’Elven ayant fait son devoir ne serait pas responsable des décisions que prendrait son ancien ami. Il se réservait cependant d’avertir Thérèse et sa mère, dans le cas assez improbable où Gontran refuserait de croire aux scélératesses de M. de Randal et persisterait à le soutenir.
Après avoir prévenu le portier de l’hôtel qu’un monsieur viendrait le demander de très bonne heure, il monta cet escalier que mademoiselle Valdieu avait descendu en se jurant de ne jamais revoir le vicomte d’Elven, et il se mit au lit.
Il dormit peu et mal. Aussi fut-il debout avant l’aube, et il était prêt à sortir quand le capitaine Marillac vint frapper à sa porte à l’heure dite.
Il était boutonné jusqu’au menton, ce vieil Africain et plus silencieux que jamais. Ce fut à peine s’il échangea quelques mots polis avec M. d’Elven qui, de son côté, ne tenait pas beaucoup à causer.
Le fiacre était en bas, avec les épées recouvertes d’une enveloppe de lustrine verte, et posées sur les coussins.
Le capitaine fit à André les honneurs de la voiture, en le priant d’y monter le premier, et y prit place après avoir donné l’adresse au cocher, en lui recommandant d’aller bon train.
Ils se parlèrent à peine pendant le trajet, Marillac n’avait rien à dire à un homme qu’il ne connaissait pas, et le vicomte n’était nullement tenté de lui confier ses projets.
Mais, quand ils arrivèrent sur le quai de la Tournelle, la situation se tendit.
On approchait de la maison de M. de Randal et il fallait bien qu’André avertît son témoin qu’il se proposait d’avoir, avant d’entrer, un entretien particulier avec Gontran d’Arbois.
— Monsieur, dit-il, je vais faire arrêter le fiacre au coin du quai, je descendrai là et je vous serai obligé de vouloir bien demander de ma part au commandant, de venir me trouver dans une petite rue qui est au bout du jardin de M. de Randal.
— Et pourquoi, s’il vous plaît ? demanda l’officier avec une certaine raideur.
— J’ai à lui parler.
— Au moment de vous aligner ! ça ne se fait pas. Le commandant est le témoin de votre adversaire, et si vous avez des recommandations à adresser à quelqu’un, c’est moi qui dois les entendre.
— Vous me permettrez de vous dire, capitaine, que je suis seul juge de l’opportunité de mes actes.
— Pardon ! il y a des règles établies par le code du duel et je suis là pour veiller à ce qu’elles soient observées.
— Sur le terrain, oui. Mais nous n’y sommes pas encore et jusqu’à ce que nous y soyons, je suis libre d’agir comme il me plaît. Or, j’ai l’honneur de vous répéter que j’ai absolument besoin de voir M. d’Arbois et de le voir seul. M. d’Arbois est mon ami et, s’il assiste M. de Randal, c’est pour des raisons spéciales… parce que nous désirons éviter d’ébruiter cette affaire. Il est donc naturel que je désire lui parler à lui personnellement, et je vous prie de lui transmettre ma requête.
— Je m’y refuse absolument. Si vous avez quelque chose à lui dire, dites-le lui vous-même. Il consentira peut-être à vous écouter dans la maison, mais je vous réponds qu’il ne sortira pas pour aller causer avec vous au coin d’une rue. Ce serait contraire à tous les usages. Le commandant connaît son affaire aussi bien que moi, car il s’est battu vingt fois, et il ne se conduira pas comme le ferait un conscrit. Essayez et vous verrez.
— Mais enfin, monsieur, dit André très sèchement, vous n’avez pas la prétention de m’obliger à entrer malgré moi chez M. de Randal ?
— Je n’ai pas même la prétention de vous forcer à vous battre, si vous n’en avez pas envie, répliqua encore plus sèchement le capitaine.
— Je me battrai avec vous quand vous voudrez, s’écria le vicomte, piqué au vif par cette réponse impertinente, mais je vous déclare que je ne me battrai pas ce matin avec M. de Randal, avant d’avoir vu le commandant.
— Ce sera comme il vous plaira, jeune homme. Du reste, nous sommes arrivés, si je ne me trompe, et vous allez pouvoir faire appeler le commandant par le domestique qui va nous ouvrir. Seulement, je vous déclare, que si vous vous éloignez après l’avoir demandé, je ne me croirai pas tenu d’attendre votre retour. Je ne servirai pas de témoin à un homme qui rompt avant que les épées soient engagées.
Le fiacre avait marché pendant ce colloque orageux, et il s’arrêta devant la porte de l’hôtel du baron avant que le vicomte eût le temps de relever un dernier propos malsonnant.
Il était hors de lui, ce pauvre André. Et, en vérité, se heurter aux scrupules d’un vieux sabreur, c’était un contretemps qu’il n’avait pas pu prévoir en arrêtant son plan de campagne.
L’enragé capitaine sauta hors de la voiture et sonna.
Ce fut M. de Randal lui-même qui vint à l’appel de la sonnette.
— Il a congédié son valet de chambre, et pour cause, pensa aussitôt André. L’autre coquin ne m’a pas menti.
— Monsieur, j’ai bien l’honneur de vous saluer, dit Marillac ; mais j’ai bien peur de vous avoir dérangé pour rien. M. le vicomte d’Elven, que j’amène, ne me paraît pas disposé à en découdre ; il désire parlementer d’abord avec le commandant d’Arbois et je ne me prêterai à cette fantaisie qu’autant que vous le trouverez bon.
— Qu’est-ce que c’est ?… Me voici, dit Gontran, qui se montra tout à coup derrière M. de Randal.
André était descendu et il venait d’apercevoir, au coin de la ruelle des Chantiers, la tête de Pélican.
— La vérité est, mon cher commandant, que je veux vous parler d’abord, dit-il en maîtrisant sa colère.
— Eh bien, entrez ! répliqua Gontran.
— Vous parler dehors.
— C’est impossible, mon cher. Vous devriez le savoir.
— Je sais, moi, dit M. de Randal, que M. le vicomte d’Elven prétend se dérober à la réparation qu’il me doit, et j’en conclus qu’il est un lâche.
— Un lâche ! rugit André, en se précipitant sur le misérable qui l’insultait.
Gontran se jeta entre eux et Marillac le retint par-derrière, en lui disant d’un ton railleur :
— Assez de voies de fait comme ça, jeune homme. Les coups de poing sont de trop quand on peut se rafraîchir d’un coup d’épée, et les épées sont là, si le cœur vous en dit.
— Soit ! finissons-en, dit André, poussé à bout. Laissez-moi passer, commandant.
Gontran livra le passage et le baron s’écarta vivement.
André entra pendant que le capitaine prenait les épées dans le fiacre et disait au cocher d’aller stationner un peu plus loin.
André, en une seconde, avait oublié ses résolutions sages. L’insulte que M. de Randal venait de lui jeter était de celles qui font bouillonner le sang. On le traitait de lâche devant un homme qui se défiait déjà de son courage. Il ne pensait plus qu’à prouver qu’il n’avait pas peur.
D’ailleurs, à quoi lui eût-il servi de reculer ? Son ancien ami, le commandant d’Arbois, venait de refuser énergiquement de sortir pour conférer avec lui dans la rue. À plus forte raison, refuserait-il d’écouter ailleurs le vicomte d’Elven, après une reculade inexplicable et déshonorante en apparence. Les dénonciations contre M. de Randal resteraient sans effet et le misérable serait le maître de poursuivre son œuvre infâme.
Mieux valait encore essayer de le tuer pour sauver Thérèse. Et si André succombait dans ce duel, il pouvait espérer que l’affreux Pélican tiendrait sa promesse d’aborder le commandant, quand il le verrait sortir, et de lui dire tout ce qu’il savait sur l’homme qu’il appelait son patron. Gontran le recevrait mal, mais il consentirait sans doute à l’entendre, et il était impossible qu’il ne fût pas frappé de la concordance du récit que lui ferait ce drôle avec des faits qu’il connaissait déjà.
Il était là, ce Pélican, caché dans la ruelle des Chantiers, et son exactitude à se trouver au rendez-vous semblait indiquer qu’il ne broncherait pas en présence du commandant.
La question était de savoir s’il ne se lasserait pas d’attendre André et même si, en ne le voyant pas venir, il ne penserait pas que le programme était changé, et s’il ne décamperait pas immédiatement.
Quoi qu’il en fût, il fallait se battre ; le sort en était jeté, et se battre sur-le-champ, sans essayer de parlementer, sous peine d’avoir l’air de mériter l’indigne accusation lancée par M. de Randal.
La scène ridicule qui s’était passée devant la porte n’avait eu d’autres témoins que le cocher de fiacre, car il ne passait personne et Pélican, qui avait montré un instant son nez, était trop loin pour se rendre compte de ce qu’il voyait.
Nul ne pouvait se douter que dans cette riante maison qui s’avançait comme un cap à l’angle du boulevard Saint-Germain et de la rue du Cardinal-Lemoine, deux hommes allaient se couper la gorge.
Le capitaine Marillac, qui était entré le dernier, avait refermé la porte. M. de Randal prit les devants avec Gontran d’Arbois et un instant après, ils étaient tous les quatre dans le jardin.
— Voici une allée où vous serez très bien, messieurs, dit le commandant. Le soleil est encore derrière la grande maison qui touche à cet enclos, et vous voyez qu’elle n’a pas de fenêtres de ce côté-ci. Nous sommes donc plus assurés de ne pas être dérangés que si nous nous étions rencontrés au fin fond de la forêt de Fontainebleau.
— Eh bien, finissons-en ! dit André en mettant habit bas.
Le baron en fit autant, et le capitaine tira les épées de l’enveloppe qui les recouvrait.
— Je les ai empruntées, hier soir, à Desternay, dit Gontran. Aucun de vous, messieurs, ne les connaît. Par conséquent, vous pouvez commencer.
— Il conviendrait, je crois, de tirer les places au sort, objecta le baron.
— C’est inutile, répliqua André. Prenez celle qui vous conviendra.
Marillac présenta les épées. Les deux adversaires s’armèrent et prirent leur poste de combat, chacun d’eux restant où il se trouvait.
M. de Randal tournait le dos à sa maison et faisait face au mur qui séparait le jardin de la ruelle des Chantiers.
— Allez, messieurs ! dit le capitaine, après avoir engagé les épées.
Le vicomte d’Elven attaqua le premier, franchement, vigoureusement, comme un homme qui a résolu de tuer ou d’être tué et qui ne se ménage pas.
Le commandant n’avait jamais douté de sa bravoure, et M. Marillac revint bien vite de la mauvaise opinion qu’il s’était faite de ce pékin qui demandait à parlementer.
Un poltron ne s’engage pas à fond, surtout dès le début, et André chargeait son ennemi avec une véritable furie.
Du reste, il maniait assez bien l’épée pour se permettre ce jeu dangereux, qui consiste à risquer le tout pour le tout, et dans les premières passes, M. de Randal eut fort à faire pour se défendre. Mais il tint bon, parant avec beaucoup de sang-froid et de précision, rompant à propos et ripostant rarement.
Il attendait que le bras de son adversaire se lassât et, dès que les attaques d’André commencèrent à se ralentir, il prit l’offensive à son tour, et força le vicomte à reculer.
On vit alors qu’il était de première force et le commandant eut l’intuition que le duel allait finir par la mort d’un des combattants.
Un bruit sec lui fit lever la tête et il lui sembla qu’une pierre lancée du dehors venait de heurter les trèfles de fer qui hérissaient la crête du mur, mais cet incident n’était pas de nature à attirer longtemps son attention et il se remit aussitôt à surveiller les combattants.
André n’avait pas encore été touché, mais le baron le serrait de près, lorsqu’une voix d’en haut cria :
— Tuez-le ! c’est un brigand.
Au moment précis où cet étrange appel éclata sur la tête des combattants, M. de Randal risquait un dégagement dont l’effet pouvait être décisif, s’il n’eût été paré.
Le baron, surpris, leva les yeux une seconde et l’épée d’André, qui avait riposté par un coup droit, lui troua la poitrine.
Il tomba comme une masse et il ne bougea plus.
Gontran et le capitaine se précipitèrent pour le relever, mais ils s’aperçurent qu’il était mort.
Le fer avait traversé le poumon droit et touché le cœur.
Tout s’était passé si vite, que personne ne s’était rendu compte de l’incident qui avait précédé et probablement amené ce dénouement tragique.
André, après avoir jeté son épée, était resté adossé au mur, et regardait d’un œil sec son adversaire étendu sans vie sur le sable de l’allée. Il avait la conscience d’avoir fait son devoir et il ne regrettait pas l’homme qu’il venait d’envoyer dans l’autre monde.
Il attendait que le commandant vînt lui reprocher son attitude, et il se préparait à lui répondre : J’ai tué une bête venimeuse, lorsqu’il se sentit frôlé par une corde qu’on venait de lancer du haut de la muraille.
En se retournant, il vit un homme qui descendait à la force du poignet et qui prit pied sur une plate-bande, à deux pas de lui.
À ce moment, Gontran accourait, l’œil en feu et le visage menaçant, pour demander des explications au vicomte d’Elven sur le coup final qu’il ne s’expliquait pas encore.
— Bonjour, mon officier, lui dit l’homme. Vous ne me reconnaissez pas ? nous avons pourtant travaillé ensemble. Je suis Pélican.
— Ah ! gredin, s’écria le commandant d’Arbois, en le prenant au collet, je te tiens donc enfin !
— Ce n’est pas la peine de me secouer comme ça, reprit Pélican. Cette fois, je n’ai pas envie de me sauver, puisque je viens de passer par-dessus le mur, tout exprès pour vous parler.
» J’arrive un peu tard, le patron a éteint son gaz.
— Qu’oses-tu dire, misérable ?
— Je dis que l’homme qui est couché là, sur le dos, était un coquin, puisque je travaillais pour son compte. Demandez plutôt à son valet de chambre qui m’a aidé à me cacher dans sa maison, la nuit où je vous ai brûlé la politesse à sa porte.
— Assez ! que faisais-tu dans la rue, derrière cette muraille ?
— Je vous attendais. Monsieur que voilà m’avait promis de vous amener. Vous n’êtes pas venu. J’ai entendu le bruit des épées et j’ai compris. Monsieur ne m’avait pas dit qu’il se battait, mais je m’en doutais. Alors, comme je ne voulais pas qu’on le tuât, je me suis décidé à grimper. J’avais apporté ma corde à nœuds pour vous la montrer. Je m’en suis servi. Vous la connaissez bien. Regardez-la, et vous verrez que c’est la même.
Le commandant vint droit à André et lui dit sévèrement :
— Ainsi, vous étiez d’accord avec ce chenapan ?
— D’accord, non. Il est venu me dire hier soir que M. de Randal le payait pour espionner madame Valdieu, et il m’a prouvé qu’il ne mentait pas, car il m’a raconté comment M. de Randal s’y était pris pour attirer mademoiselle Valdieu dans une rue déserte, afin de se donner le mérite de la tirer des mains de ses agents, qu’il avait lui-même apostés là.
— Nous étions deux, interrompit Pélican ; l’autre, c’était Pervenche, le valet de chambre… parions qu’il a décampé !… Moi, je porte encore la marque du coup de canne que le baron m’a collé sur la tête… et je pense bien que vous allez me traîner chez le commissaire de police… mais je m’en bats l’œil… quand je ferais six mois pour rupture de ban, j’aime mieux ça que d’être estourbi un jour ou l’autre par cette canaille de Randal, qui ne m’aurait pas pardonné de connaître ses affaires.
Gontran faisait une singulière figure. Ce discours lui donnait à réfléchir et il commençait à comprendre que Thérèse n’avait pas à regretter de n’être pas devenue baronne.
Il entrevoyait même qu’on allait peut-être découvrir des crimes dans le passé de ce Randal dont il s’était fait l’ami, un peu trop à la légère ; mais il n’y avait plus à tergiverser. Le temps des enquêtes discrètes était passé. La nécessité de recourir à la justice s’imposait, et il n’hésita pas.
— Toi, dit-il à Pélican, je vais t’enfermer dans la cave et tu n’en sortiras que pour aller au Dépôt de la Préfecture, car je vais chercher le commissaire.
» Vous, messieurs, vous allez m’accompagner. Il y a un mort ici et le duel où il a succombé a eu lieu entre quatre murs. C’est moi qui ai réglé les conditions de la rencontre, et j’accepte la responsabilité de mes actes. Le combat a été loyal, mais nous devons nous attendre à être interrogés…
— Je suis prêt à répondre, dit le vicomte d’Elven.
— Moi aussi, quoique je ne comprenne rien à cette histoire-là, appuya le capitaine Marillac.
— Vous n’avez pas besoin de comprendre, répliqua le commandant. Je prendrai tout sur moi.
» Marche, drôle, reprit-il en poussant par les épaules Pélican qui regardait avec une satisfaction peu dissimulée le cadavre de M. de Randal.
» Venez, André, ajouta Gontran d’Arbois, d’un ton presque amical.