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IV

Il était près de minuit lorsque Gontran d’Arbois prit congé de Jeanne de Lorris et de sa fille.

Le charme d’une causerie intime, égayée par les amusantes saillies de Thérèse, leur avait fait oublier l’heure, car on ne se couchait jamais si tard à la villa et Gudule ronflait depuis longtemps dans sa chambre, pendant qu’on riait encore dans le salon du rez-de-chaussée.

Le commandant partait émerveillé de l’esprit, de la grâce et de la gaieté de mademoiselle Valdieu. Elle avait toutes les qualités de sa mère et quelques autres en plus qui n’appartiennent qu’à la jeunesse et à l’innocence. Pourquoi fallait-il que le malheur de sa naissance obligeât Gontran à lui nuire en disant la vérité au vicomte d’Elven ? Avec quelle joie il eût fait d’elle un éloge sans réserves et conseillé vigoureusement à ce jeune homme de l’épouser. Du moins, pouvait-il maintenant plaider pour elle en connaissance de cause, et il se jurait de n’y pas manquer le lendemain, en déjeunant avec l’amoureux.

Il s’était bien promis aussi de veiller à la sûreté de Thérèse, et les craintes manifestées par Jeanne de Lorris ne lui semblaient plus si chimériques. Il n’avait pas les mêmes raisons qu’elle pour croire qu’on en voulait à sa vie, puisqu’il ignorait que lady Cairness était morte assassinée ; mais il rapprochait dans son esprit, les apparitions nocturnes d’un inconnu avec les renseignements qu’il avait reçus de Londres, et il se disait que le cousin déshérité pouvait bien être vivant et préparer quelque mauvais coup.

La lettre anonyme adressée à lord Cairness pour l’informer du décès de sa tante avait peut-être été écrite par ce drôle. C’était même très probable, car il devait être pressé de recueillir la succession d’Alice Avor, et il ne pouvait faire valoir ses droits qu’après avoir prouvé qu’elle était morte.

Et s’il avait appris que cette fortune était réclamée, en vertu d’un testament régulier, par une jeune Française, nommée Thérèse Valdieu, il était intéressé à se débarrasser de cette légataire. On le disait capable de tout. Donc, il avait bien pu découvrir que la personne qui le gênait demeurait boulevard d’Italie, dans une maison isolée, et payer des chenapans pour la tuer à domicile.

— J’en aurai le cœur net, s’était dit le commandant, et je ferai ma police moi-même.

Mais il gardait ses réflexions pour lui et lorsque Thérèse et sa mère vinrent le reconduire jusqu’à la sortie du jardin, il se borna à leur recommander de soigner les fermetures avant de s’endormir.

Elles n’avaient garde d’y manquer, et les serrures étaient solides. Il ne s’éloigna qu’après avoir entendu barricader en dedans les portes et les volets de la maison.

La grille avait été, en sa présence, verrouillée à double tour.

Il avait laissé sa voiture au coin de la rue Corvisart. Jeanne, qui la lui avait renvoyée, après s’en être servie, l’avait prié de ne pas descendre devant la villa.

Gontran, qui voulait se donner toutes ses aises pendant son congé de semestre, avait pris des arrangements avec un loueur, lequel mettait à sa disposition, moyennant une somme assez ronde, une victoria pour le jour et un coupé pour la nuit.

Et Gontran avait déniché chez cet industriel très connu des viveurs et des belles petites, un cocher qui avait été son brosseur au régiment et qui ne demandait qu’à servir encore sous ses ordres.

Ce vieux troupier conduisait à merveille et était resté l’admirateur fidèle de son ancien lieutenant qui avait le pourboire aussi facile qu’autrefois.

Gontran pouvait compter sur son dévouement et sa discrétion. Il était sûr de le retrouver droit sur son siège, à la place où il l’avait laissé, et il n’aurait pas craint, le cas échéant, de lui demander un coup de main.

En sortant du jardin, il vit, en effet, briller au bas de la côte les deux lanternes de la voiture, et il s’achemina au pas accéléré vers la rue Corvisart, qui débouche sur le boulevard d’Italie, à une centaine de mètres de la villa.

Le ciel se couvrait, la pluie menaçait et à l’heure qu’il était, les habitants de ce paisible quartier sont couchés depuis longtemps.

— Voilà une nuit faite pour les voleurs, se disait Gontran. Ils pourraient, sans crainte qu’on les dérangeât, piller une maison et égorger ceux qui l’habitent. Jeanne n’a vraiment pas tort de redouter une attaque et il faut que sa fille déménage le plus tôt possible. Jeanne devrait même, en attendant, lui donner des gardes du corps. Si je n’avais pas promis à un de mes vieux camarades de le rejoindre au cercle, entre une heure et deux, je me mettrais en faction devant la grille, pour voir si le rôdeur signalé par la gouvernante montrera son nez. Je ne serais pas gêné par les passants. Tiens, en voilà un pourtant !

En effet, un homme venait à lui sur la contre-allée ; mais cet homme changea tout à coup de direction. Il fit un crochet et continua à remonter le boulevard en se tenant au milieu de la chaussée.

Autant qu’on en pouvait juger à distance, il était vêtu comme un ouvrier qui revient de son travail, et il portait un paquet, ses outils probablement.

— C’est singulier, pensa le commandant. On jurerait que ce gaillard-là a obliqué à droite pour éviter de passer trop près de moi. Si je savais ?… Non, ce ne serait pas le moyen de le pincer, en supposant qu’il ait de mauvais desseins contre la villa. En me voyant sur ses talons, il se douterait que je le surveille, et il remettrait l’escalade à une meilleure occasion. Mais je voudrais bien savoir où il va.

Le coupé n’était pas loin, et l’idée vint à Gontran de l’utiliser pour observer les mouvements de ce personnage suspect. Il continua son chemin sans se retourner et il dit au cocher qui l’avait aperçu et qui rassemblait déjà ses rênes :

— As-tu vu cet individu que je viens de croiser ?

— Oui, mon commandant. Il marque joliment mal.

— Qu’est-ce qu’il a sous le bras ?

— Un sac et un rouleau de cordes.

— Un rouleau de cordes !… tu es sûr de ce que tu dis ?

— Très sûr, mon commandant. Je l’ai bien regardé, parce qu’il m’a fait l’effet d’aller en journée la nuit.

— Alors, tu crois que c’est un voleur ? Eh ! bien, moi aussi, je le crois, et je me demande s’il en veut à la maison d’où je sors.

— Ça, c’est facile à savoir. Il y a un bec de gaz à dix pas de la grille. Seulement, il se cachera peut-être tant que je serai là. Si vous voulez, mon commandant, je vais tourner dans la rue Corvisart. Il croira que je suis parti. C’est mes lanternes qui le gênent.

— Tu as raison. Avance et remise-toi derrière ce mur qui fait le coin… la tête de ton cheval du côté du boulevard.

Le mouvement fut exécuté avec la même précision et la même célérité qu’une manœuvre de peloton par l’ex-cavalier de deuxième classe au 9e hussards.

Le commandant se posta à l’angle de la rue et attendit.

Il ne vit rien d’abord, mais au bout de cinq minutes, l’homme reparut et s’adossa à un arbre juste en face de la grille. Évidemment, il examinait la villa, pour vérifier s’il y avait de la lumière.

— Je le vois, mon vieux Fournès, dit Gontran d’Arbois. Il guette et il ne tardera pas à se mettre à la besogne. Tu as eu une fameuse idée.

— J’en ai une meilleure, mon commandant. Je vais descendre, vous tiendrez mon cheval, je filerai tout doucement le long du boulevard et je tomberai sur le gueux, à la sourdine.

— C’est moi qui tomberai sur lui. Tu viendras si je t’appelle.

— Il vous verra, mon commandant, et il se sauvera. Vous tenez à l’empoigner, pas vrai ?

— Je ne tiens même qu’à ça, car je ne crains pas qu’il entre cette nuit dans la maison ; elle est trop bien close. J’y ai veillé moi-même en partant. Mais il faut que je sache d’où sort ce gredin, car je le soupçonne de ne pas opérer pour son compte. Et j’aime autant me passer des sergents de ville.

— Je me chargerais bien de le faire causer, si vous vouliez, mon commandant… et de lui mettre la main au collet, après que je lui aurai tiré les vers du nez.

— Comment t’y prendrais-tu ?

— J’ai ma tenue d’écurie dans le coffre de ma voiture : une blouse, une casquette, un pantalon de treillis et une cravate de laine. Quand je serai habillé comme ça, il ne se défiera pas de moi. Et pour le mettre à son aise, je lui offrirai de l’aider.

Gontran dressa l’oreille à cette proposition. Elle répondait parfaitement aux pensées que lui suggérait la situation. Il se persuadait de plus en plus que ce malandrin qui persistait à observer la maison habitée par Thérèse n’était pas un voleur ordinaire, mais un agent de l’héritier évincé, ou peut-être l’héritier lui-même, qui se serait déguisé pour qu’on ne le reconnût pas.

Préparait-il un meurtre ou un simple enlèvement ? impossible de le deviner ; mais ce qu’il importait à Gontran, c’était de découvrir qui il était ; et pour arriver à ce résultat, il fallait user de ruse, à moins de recourir à l’intervention des agents, au risque de mêler à cette affaire le nom de Jeanne de Lorris. Cette intervention, d’ailleurs, n’aurait probablement abouti à rien. On ne poursuit pas les crimes d’intention, et l’homme ne bougeait pas. Il n’y avait pas le plus petit commencement d’exécution et Gontran ne pouvait pas attendre pour agir qu’il eût escaladé la clôture.

Le cocher venait de lui indiquer un moyen qui le tentait par son étrangeté. Seulement, il ne voulait pas confier à son ancien soldat d’ordonnance une mission si délicate.

— J’irai, moi, dit-il, après un instant de réflexion. Descends, ouvre ton coffre, et passe-moi ton fourniment de palefrenier. Nous sommes à peu près de la même taille et nous avons la même encolure. Ça m’ira comme un gant.

— Comment ! s’écria Fournès, vous, mon commandant, vous entreriez dans ma pelure de corvée !

— Très bien, mon garçon. Dépêchons-nous. J’ai peur que l’homme ne m’échappe.

— Mais, mon commandant, il est peut-être armé.

— Eh bien ! quand il le serait. J’ai mon revolver dans ma poche, et s’il veut faire le méchant, je le tuerai comme un chien.

— Ça n’empêche pas, mon commandant, que vous risqueriez de recevoir un mauvais coup, dit Fournès, en sautant à bas de son siège. Vaudrait mieux que ça soit moi qui l’attrape.

— Pourquoi donc ? répliqua Gontran. Tu es marié, n’est-ce pas ?

— Oui, et j’ai trois mioches.

— Eh bien ! moi, je n’ai que ma peau, et je n’y tiens pas énormément. Et puis, tu serais embarrassé pour interroger ce gueux-là, car tu ne sais pas de quoi il retourne. Allons ! vite ! Tu ouvriras l’œil pendant que je vais m’habiller. S’il file, ce sera à recommencer demain, voilà tout.

Fournès, accoutumé à l’obéissance passive, tira du coffre de la voiture les vêtements qu’il venait d’énumérer.

— Prends ma place au bout du mur, et passe-les-moi, l’un après l’autre, lui dit le commandant. Le pantalon d’abord. Bon ! il est assez large pour que je puisse le mettre par-dessus le mien. La blouse maintenant… elle me tombe au-dessous du genou, c’est parfait. Et la cravate ? très bien, c’est un cache-nez qui fait trois fois le tour de mon cou… on ne verra pas un pouce de mon linge. La casquette ne va pas très bien avec le reste… elle est trop neuve et puis j’aurais préféré qu’elle fût à trois ponts… mais je vais la friper.

Gontran d’Arbois, tout en causant, s’habillait aussi tranquillement que s’il eût été dans le cabinet de toilette où Jeanne de Lorris l’avait reçu le jour de son arrivée à Paris.

Pendant ce temps-là, le cocher, embusqué à l’angle de la muraille, surveillait de loin le rôdeur de nuit.

— Eh bien ! lui demanda Gontran, dès qu’il eut fini de se travestir, qu’est-ce que tu dis de ma tenue ? Ai-je assez la dégaine d’un parfait voyou ?

— Pas tant que vous croyez, mon commandant. D’abord, vous n’en avez pas la binette. Et puis, il y a vos bottines qui passent sous le pantalon.

— Si ce n’est que ça, je vais les traîner dans ce tas de boue… tiens, c’est fait. Quant à ma tête, je ne peux pas la changer. Si l’homme trouve que j’ai trop de chic, je lui dirai que je suis un Alphonse… c’est une profession qui exige un physique avantageux.

— Et vos mains, mon commandant ?

— Tu as raison. La bague que je porte au petit doigt me trahirait. Je l’ôte et je la mets dans la poche de mon gilet. Il ne me reste plus qu’à les tremper dans le ruisseau. L’eau qui coule ici n’est pas limpide. Les voilà noires comme de l’encre.

— Ah ! l’homme lâche son arbre… il traverse la contre-allée… il est maintenant collé contre la grille.

— Alors, je n’ai pas une minute à perdre. Toi, tu vas rester là.

— Puisque c’est la consigne, mon commandant… mais, au moins, prenez mon sifflet… vous vous en servirez pour m’appeler, si le gueux se rebiffe.

— Donne toujours… on dit que les rôdeurs de barrière en ont tous… ça leur sert à avertir les camarades que la police arrive et ça ne jurera pas avec le reste de mon équipement. Je crois que je n’aurai pas besoin de toi, mais après tout, on ne sait pas ce qui peut arriver. C’est pourquoi, mon vieux Fournès, voici ce que tu vas faire. Reste à ton poste, tant que tu me verras arrêté devant la grille. Mais il est possible que j’emboîte le pas à ce drôle ou que je l’accompagne, si je réussis à me faire prendre par lui pour un chenapan de son espèce. Dans ce cas, je ne serai pas fâché de t’avoir à ma portée, et je t’autorise à nous suivre de loin. Tu mettras ton cheval au pas et tu auras bien soin de garder ta distance. Il ne s’occupera pas de toi ou il croira que tu rentres chez ton patron, après ta journée faite. Si nous nous arrêtons en route, tu t’arrêteras. Si nous entrons dans un cabaret, tu te placeras de façon à ne pas perdre de vue la sortie.

— Comment ! vous iriez boire avec un voleur !

— J’espère que je ne serai pas obligé d’en venir à cette extrémité, mais j’en passerai par là, plutôt que de le lâcher.

— Très bien, mon commandant, mais…

— Ça suffit. Mon chapeau et ma redingote sont dans la voiture. Enferme-les dans le coffre pour que je les retrouve en bon état, car je ne compte pas employer toute ma nuit à faire la chasse à ce coquin, et je ne pourrais pas décemment me présenter au cercle, fait comme me voilà. Attention, maintenant, Fournès. Les grandes manœuvres commencent.

Ayant dit, Gontran d’Arbois déboucha de la rue Corvisart, traversa vivement la contre-allée et se mit à remonter le boulevard, en suivant le bord du trottoir.

Il avait le coup d’œil militaire, et il avait trouvé tout de suite la stratégie qu’il convenait d’employer pour surprendre l’ennemi.

En se défilant derrière les arbres qui bordent la chaussée et en n’avançant qu’avec précaution, il pouvait tomber sur lui sans être vu et même sans être entendu, car le vent du sud s’était levé et le craquement des branches courbées par la rafale couvrait le bruit de ses pas sur le sol macadamisé du boulevard.

Fournès avait bien vu. L’homme s’était approché de la grille et semblait fort occupé à une opération manuelle dont le commandant ne pouvait se rendre compte à distance.

— On dirait qu’il compte les barreaux, dit-il entre ses dents. Un voleur de profession ne prendrait pas cette peine. Il chercherait à forcer la serrure et il serait déjà à la besogne. Décidément, je crois que je vais avoir affaire à un gredin qui n’est pas de la partie et qui n’en vaut pas mieux. Ce serait drôle si j’allais mettre la main sur cet héritier qui trouble le sommeil de Jeanne. Enfin, nous allons bien voir. Mais il s’agit de jouer serré. Heureusement, j’ai appris autrefois assez d’argot en courant les bastringues, et je peux me faire passer pour un grinche. C’est égal ; si mon colonel me voyait dans cette tenue, il me collerait bien un mois d’arrêts de rigueur. Ah ! Jeanne peut se vanter d’avoir en ma personne un ami qui pousse le dévouement jusqu’aux plus extrêmes limites. Ma foi ! elle vaut bien ça, cette bonne Jeanne, et sa Thérèse est charmante. On n’y touchera pas tant que je serai à Paris.

Gontran se tenait ce langage à lui-même pour s’exciter à suivre son dessein jusqu’au bout, mais au fond il se sentait un peu honteux de s’être embarqué dans cette mascarade, et il fallait en effet que madame de Lorris lui tînt fort au cœur pour qu’il oubliât ainsi ses épaulettes.

Mais Gontran cédait toujours à son premier mouvement et une fois lancé, il ne s’arrêtait plus.

Il atteignit sans incident l’arbre le plus rapproché de la grille, et là, à demi caché par le tronc, il put examiner de près l’homme qui lui tournait le dos.

Cet homme, vêtu comme un compagnon serrurier, était de petite taille et de chétive apparence. Il avait posé sur le rebord du mur qui supportait la grille une valise de cuir et un paquet de cordes. Il tenait à la main une règle de toiseur et il était occupé à mesurer la hauteur des barreaux. Évidemment, il préparait une escalade et le commandant se demanda un instant s’il allait le laisser faire.

Une fois entré, le drôle serait pris au piège, puisqu’il ne pourrait plus sortir sans la permission de Gontran qui ne le perdait pas de vue, et qui n’aurait plus qu’à donner l’alarme.

Mais il aurait fallu réveiller en sursaut les habitants de la villa, et procéder à une arrestation, avec le concours des agents de l’autorité.

Pour plusieurs raisons, Gontran aimait mieux opérer seul.

Il s’assura que son revolver était dans la poche de son pantalon de treillis où il avait eu soin de le placer en se costumant, afin de l’avoir sous la main en cas d’attaque, et quittant son embuscade, il alla frapper sur l’épaule du travailleur nocturne qui se retourna vivement et leva sa règle pour se mettre en défense.

— C’est pas la peine de cogner, lui dit froidement Gontran d’Arbois. Je ne suis pas de la rousse.

— Passe ton chemin ! grommela l’homme.

— Non, mon petit. Part à deux.

— De quoi, part à deux ?

— Fais donc pas la bête. C’est pas le propriétaire ou son architecte qui t’a envoyé toiser c’te grille à minuit. Tu viens pour barboter la tôle.

Et comme l’homme le regardait d’un air étonné et soupçonneux, Gontran reprit en riant :

— Tu vois bien que je suis un bon zig, puisque je rouscaille bigorne.

— Possible. Mais je ne te connais pas.

— Parce que je travaille dans la haute. Si je me suis camouflé comme tu vois, c’est que j’avais idée de vadrouiller cette nuit dans le quartier des biffins. Ça n’est pas mon affaire de rincer les cambrioles. On risque dix ans de la Nouvelle. J’aime mieux chambrer les pantes au bonneteau. Mais, si le coup en vaut la peine, je t’aiderai tout de même.

L’homme ne se pressait pas de répondre. Il se défiait visiblement, et le commandant qui n’était pas très sûr de son argot, craignait de s’être trahi en se servant de locutions démodées.

La langue des voleurs se renouvelle sans cesse. C’est assez naturel, puisqu’elle leur sert à parler entre eux, sans être compris par les policiers. Dès que les agents commencent à connaître un mot, ils le remplacent par un autre.

Les termes que Gontran venait d’employer avec tant d’abondance ne paraissaient pas avoir produit l’effet qu’il en attendait. Il se crut obligé de corser ou de préciser.

— Écoute, vieux, reprit-il, si tu tiens à garder l’affaire pour toi seul, garde-la, mais je te préviens que tu la rateras, car je mangerai le morceau.

— Ça veut dire que tu me dénonceras. Je m’en bats l’œil. Je n’ai rien fait.

— Oh ! je n’irai pas chercher les sergots… tu te cavalerais, pendant ce temps-là. Mais je ne te lâcherai pas et je te filerai. Je saurai où tu perches à seule fin de te repincer plus tard. Et demain matin, je viendrai sonner à la porte de la cambuse que voilà. Je jaspinerai au bourgeois ce que j’ai vu cette nuit et je lui conseillerai d’acheter un chien de garde. Il m’aboulera vingt balles pour le renseignement et ton coup sera manqué. Ça t’apprendra à travailler sans les camarades.

Cette fois le commandant avait touché juste, car l’homme changea de ton aussitôt.

— Ne t’esquinte donc pas à m’esbrouffer, dit-il en haussant les épaules. Je ne refuse pas de turbiner avec toi, mais pas ici. Tu ne vois donc pas qu’il y a de la lumière là-haut. Les pantes ne sont pas encore couchés.

C’était vrai. À travers les persiennes des fenêtres du premier étage, on voyait briller de la lumière.

Jeanne de Lorris et sa fille ne dormaient pas, quoiqu’elles ne se doutassent guère de ce qui se passait devant la grille du jardin.

— Ils ne veilleront pas toute la nuit, reprit Gontran qui voulait pousser l’homme jusque dans ses derniers retranchements.

— Ça se peut ; mais je n’ai pas envie de poser deux heures ici. Je ferai l’affaire une autre fois.

Le drôle ne paraissait pas tenir à continuer la conversation en argot, car il répondait en bon français. Et plus le commandant l’examinait, plus il se persuadait que ce suspect personnage n’était pas un voleur de profession.

Il avait une figure sournoise, presque entièrement cachée par une barbe grisonnante et par un feutre mou enfoncé jusqu’aux yeux. Les habits d’ouvrier qu’il portait semblaient ne pas avoir été faits pour lui, et il manquait de cette désinvolture impudente qui s’acquiert par l’exercice prolongé des vilains métiers. Il parlait avec l’accent parisien, mais pas avec cet enrouement caractéristique auquel on reconnaît les rôdeurs de barrière.

Autant d’indices qui confirmaient les soupçons de Gontran d’Arbois.

— Combien sont-ils donc là-dedans ? demanda-t-il.

— Deux vieux avec deux domestiques. En tout, quatre et solides. Il n’y a rien à faire, on te dit.

Gontran ne douta plus. L’homme ne pouvait pas ignorer que la maison n’était habitée que par trois femmes. Il mentait. Donc, il avait d’autres projets que celui de piller la villa. Un véritable voleur n’aurait pas refusé l’aide que lui proposait un gaillard vigoureux et déterminé. Ces gens-là ne négligent pas les occasions qui se présentent et ils aiment encore mieux partager le produit d’un vol que de remettre le vol au lendemain.

— Alors, pourquoi es-tu venu reluquer la cassine, puisqu’elle est si bien gardée ? demanda le commandant.

— Pour voir si on pourrait y entrer quand elle sera vide. Les vieux et leurs larbins vont partir à la campagne. Ils n’emportent pas leur magot et, dès qu’ils n’y seront plus, je reviendrai faire un tour par ici. J’aime à travailler tranquillement et il n’y a que les coups bien préparés qui réussissent. J’ai mesuré la hauteur de la grille et inspecté la serrure ; ça ira tout seul.

— Bon ! j’en serai.

— Tu en seras à condition que tu me mettras de moitié dans une autre affaire. Donnant, donnant.

— Ça va sans dire.

— Alors, c’est convenu. Comment t’appelles-tu ?

Gontran ne s’attendait point à cette question ; mais il ne se déferra point. Rien ne déconcerte un vieil Africain.

— Lardier, dit Rupin, répliqua-t-il sans broncher. Tu as dû entendre parler de moi dans la pègre. Non ? Ah ! voilà ! tu ne montes jamais à Montmartre, car je suis assez connu à la Boule-Noire et au Moulin de la Galette. C’est là qu’il y a des petites femmes un peu chouettes. Si tu viens traîner tes guêtres par là, tu n’as qu’à leur demander des nouvelles d’Adrien. Et toi, mon vieux, c’est à ton tour. Donne-moi ton centre.

— Mon centre ? répéta l’homme d’un air ahuri.

Évidemment, il ne savait de l’argot que les mots qui ont passé dans la langue courante et dont se servent sans vergogne les beaux messieurs et les belles dames qui se piquent d’être dans le mouvement.

— Je suis fixé, pensa Gontran. Ce gredin-là opère pour le cousin déshérité. Et maintenant, je le tiens. Je saurai où il loge, quand je devrais subir son ignoble compagnie pendant vingt-quatre heures.

— Eh ! oui. Ton nom… tu ne comprends donc pas que je demande ton nom ?

— Si, si. Mais c’est qu’il est bête, mon nom… Pélican… Jean Pélican.

— Eh bien ! après ? Ce n’est pas de ta faute. Tu en aurais choisi un autre, si on t’avait consulté. Où loges-tu ?

— Où je peux. Dans les garnis. Je ne suis pas encore dans mes meubles.

— Ça ne va donc pas les affaires ?

— Pas fort. Pour une qu’on réussit, on en manque dix.

— Parce que tu ne sais pas t’y prendre. Écoute, vieux, tu me bottes et je veux te pousser dans la haute. Je te payerai des frusques neuves et je te présenterai aux petits camaros de mon quartier. Il n’y a rien à faire par ici… tandis que là-bas, rien qu’à la Reine Blanche, on n’a qu’à se baisser pour ramasser des pantes.

— Merci ! je n’ai pas assez de manières.

— Je te formerai. Et, pour commencer, je t’emmène gouaper ensemble jusqu’à demain matin. C’est moi qui paye.

— Non. Je suis esquinté. Je vas pioncer.

— Pas avant d’avoir fait une tournée chez les mastroquets. Je ne te lâcherai qu’à la porte de ta turne. Et encore, non. Puisque je suis en train de me ballader, je ne rentrerai pas à Montmartre. Je coucherai sur la rive gauche.

— C’est vrai qu’il y a loin d’ici à la butte. Comment que ça se fait que tu te ballades à minuit sur le boulevard d’Italie ? demanda l’homme en lançant à Gontran un regard en dessous.

— Une idée qui m’a pris de voir les cafés du boulevard de l’École et le Vieux-Chêne de la rue Mouffetard.

— Tout ça à pied !

— Pas si bête. Je veux bien me déguiser pour aller aux claquedents et au bal des chiffonniers, mais je ne veux pas user mes bottes.

— C’est donc que tu es venu dans la voiture qui attendait tout à l’heure au bas de la côte ?

— Quelle voiture ? Je n’ai pas vu de roulante. J’ai pris le tramway à la gare Montparnasse jusqu’à l’avenue des Gobelins. Je voulais entrer au beuglant de la place d’Italie, mais je suis arrivé trop tard. Le beuglant était fermé. Et j’attendais qu’il passât un sapin, quand je t’ai vu de loin… tu m’avais l’air de fourgonner une porte… ça m’amuse toujours, ces histoires-là. Alors, je suis venu tout doucement et je me suis caché pour te faire une farce. Tu as eu le trac, mais tu ne l’as plus, parce que tu sais maintenant que je suis un ami.

Gontran croyait avoir paré la botte que Pélican venait de lui pousser en l’interrogeant sur le coupé conduit par ce brave Pierre Fournès qui veillait pas loin de là, mais il ne tenait pas encore son homme.

— Ah çà ! reprit-il, nous n’allons pas moisir ici jusqu’à l’aurore. Tu dis toi-même qu’il n’y a rien à faire cette nuit chez les vieux, et si les roussins nous surprenaient blaguant devant la grille, ils se douteraient bien que nous ne parlons pas politique. Il s’agit de nous la casser et plus vite que ça. Où y a-t-il un mannezingue un peu propre dans ce sale quartier ?

— Je n’en connais pas. Et puis, je te dis que je veux aller me coucher.

— Allons donc ! Puisque je régale !

— Les mastroquets sont fermés.

— Parions que la Bibine du père Lunette est encore ouverte.

— Je ne sais pas où c’est.

— Alors, je vais te montrer ça. Très curieux, mon cher. Et puis, on est là en famille. Rien que des gens de la pègre. Pas un pante. Et la rousse n’ose pas y montrer son nez. Nous rigolerons là un brin et nous irons faire dodo après. Allons, en route. C’est pas loin… rue Galande, à côté de la place Maubert.

Gontran se rappelait avoir visité cet établissement bizarre autrefois, un soir qu’ayant bien dîné, ses camarades et lui avaient eu la fantaisie de s’offrir un divertissement excentrique. Et l’idée lui était venue tout à coup d’utiliser ce souvenir, pour retenir le plus longtemps possible cet équivoque gredin. Il était parfaitement décidé à ne pas le quitter avant de savoir à quoi s’en tenir sur son compte et il sentait bien qu’il finirait par lui échapper. Mais il voulait, du moins, le voir en pleine lumière, au milieu des voleurs qui fréquentent le cabaret mal famé de la rue Galande, l’examiner à fond, tâcher de le griser, et si le vin lui déliait la langue, lui soutirer des indications à l’aide desquelles on pourrait le retrouver.

Les réponses de Pélican, ses tergiversations, ses airs embarrassés, prouvaient assez qu’il avait quelque chose à cacher, et puisqu’il avouait qu’il était venu pour voler, le secret qu’il gardait si obstinément devait concerner la personne de Thérèse.

En entendant citer la place Maubert, il leva la tête ; on eût dit que le nom de ce carrefour lui ouvrait des horizons nouveaux.

— Si tu y tiens tant que ça, Rupin, je ne dis pas non, grommela-t-il ; va pour la Bibine, ça me fera voir du nouveau. Mais après, chacun chez soi, chacun pour soi.

— As-tu pas peur que je t’enlève comme si tu étais une jolie fille ? Viens toujours. Je ne te demande que de me reconduire chez moi, si je me pocharde chez le père Lunette. Allons, Pélican, mon garçon, prends ton sac et tes quilles… c’est-à-dire ta valise et tes cordes. Bon ! ça y est. Maintenant, décanillons.

— Quel chemin prenons-nous ?

Gontran n’avait garde d’indiquer la rue Corvisart. Il aurait fallu passer devant la voiture et le cocher qui avaient déjà attiré l’attention du coquin barbu.

— Le plus court et le plus simple, répondit le commandant, c’est de remonter jusqu’à la place d’Italie et de descendre ensuite l’avenue des Gobelins, jusqu’à la rue Monge, qui aboutit justement à la place Maubert.

Il avait encore un autre motif pour choisir cet itinéraire. Il aimait mieux suivre de larges voies que de se lancer dans des ruelles étroites où Pélican aurait pu lui échapper et où Pierre Fournès les aurait perdus de vue à quelque tournant.

— Ça me va, grommela l’homme qui paraissait avoir pris le parti de céder aux exigences de son compagnon d’aventure.

Et ils s’acheminèrent côte à côte vers le rond-point où se trouvait jadis la barrière.

— Tu as tes outils là-dedans ? demanda Gontran d’Arbois en tapotant la valise que Pélican portait. C’était pas la peine de te charger de ça, puisque tu ne voulais pas caroubler cette nuit la porte de la boîte aux vieux.

— Je ne sors jamais sans mon nécessaire de voyage.

— Tiens ! tu as le mot pour rire, toi.

En arrivant à la place d’Italie, Gontran tourna la tête, et il eut la satisfaction d’apercevoir au bas de la côte, deux points lumineux qui se rapprochaient lentement.

Fidèle à la consigne et observateur intelligent, Pierre Fournès avait vu son officier s’éloigner. Il avait repris son siège et ses rênes, et il suivait au pas de son cheval.

Pélican marchait docilement ; mais il avait l’œil au guet, et le mouvement de son camarade n’échappa point à son attention.

— Qu’est-ce que tu as donc à te retourner comme ça ? demanda-t-il en se retournant aussi.

— Je regarde si on ne nous file pas, répondit le commandant.

— Pas de danger. Les sergos ne flânent jamais sur le boulevard d’Italie, après minuit. L’endroit n’est pas bon pour eux, et ils tiennent à leur peau. Il n’y a derrière nous qu’une voiture.

— Un sapin qui rentre au dépôt de la compagnie.

— Non. Les lanternes des fiacres ne brillent pas comme celles-là.

— Mettons que c’est une roulante de maître et n’en parlons plus. C’est pas pour nous qu’elle marche. On n’a pas encore formé le régiment des roussins à quatre roues.

— Savoir ? On invente tous les jours.

— Ceux qui essaieraient de m’embêter trouveraient à qui parler. J’ai dans ma poche un revolver à six coups et Adrien Lardier, dit Rupin, ne se laisse pas pincer comme ça.

Gontran n’était pas fâché de faire savoir à Pélican qu’il était armé, et le temps d’arrêt sur la place d’Italie entrait dans ses combinaisons.

Il fallait que Pierre Fournès pût voir du haut de son siège de quel côté se dirigeait le commandant, et Pierre était encore loin.

— Assez flâné, dit brusquement l’homme. Conduis-moi à ta… comment appelles-tu ça ?… à ta Bibine. J’ai soif.

— Sois tranquille. Tu boiras. C’est pas les liquides qui manquent chez le père Lunette. Nous allons nous rincer la corne dans les grands prix. En route !… par l’avenue des Gobelins.

Pour y entrer, le commandant eut soin de contourner la place, au lieu de la traverser diagonalement, et il s’y prit si bien que Fournès qui s’était rapproché ne le perdit pas de vue pendant cette évolution.

Sur le chemin qu’ils suivaient, il y avait un peu plus de mouvement. La gare d’Orléans n’est pas très loin et l’arrivée des trains attire des fiacres dans ces parages peu fréquentés. Des charrettes de maraîchers descendaient de Gentilly et de Villejuif pour gagner les Halles. Les passants étaient plus rares que les voitures. Il en résultait que Pélican devait moins remarquer le coupé et que Fournès ne pouvait guère se tromper, puisque le commandant et le voleur étaient presque seuls au milieu de cette large chaussée, que bordent de nombreux becs de gaz.

Gontran ne craignait pas que Pélican s’avisât de l’attaquer. Le drôle n’était pas de sa force. Mais il pouvait songer à lui échapper. Gontran le surveillait du coin de l’œil et se tenait prêt à lui mettre la main au collet, à la première tentative de fuite.

Il aurait préféré de beaucoup n’en pas venir à cette extrémité, qui pouvait amener des complications fâcheuses, mais, comme ce chasseur d’Afrique ne doutait de rien, il se disait : « S’il fait mine de décamper, je l’empoigne, je siffle Fournès, j’emballe mon Pélican dans le coupé et je le dépose au poste le plus prochain, en racontant au brigadier que je l’ai surpris crochetant la porte d’un jardin. Il faudra bien que le gredin s’explique avec la police. J’aimerais mieux me passer d’elle… à cause de Jeanne… mais s’il n’y a pas d’autre moyen de savoir qui il est et pour qui il agit, j’aurai recours à celui-là. Se doute-t-il que je ne suis pas un coquin de son espèce ? »

C’était la grande question que se posait le commandant, et il n’était pas encore à même de la résoudre.

— Je verrai ça quand nous serons dans le bouge où je le mène, pensait-il ; surtout si je parviens à le griser.

La conversation languissait. Ils avaient dépassé la manufacture des Gobelins, traversé le boulevard Saint-Marcel, et l’homme n’avait pas desserré les dents depuis le rond-point.

— Bois-tu sec, toi ? lui demanda Gontran.

— Oui, assez, répondit l’homme. Seulement le vin me fait mal. Je ne porte bien que l’eau-de-vie.

— Celle du père Lunette est raide. Ça doit t’aller.

— Ça me va. Et à toi, hein ?

— Oh ! moi, avec cinq ou six setiers, j’ai mon plein. Si je dépasse ma jauge, il m’arrive plus souvent qu’à mon tour de m’affaler sous la table. Mais ça ne m’inquiète pas, puisque tu seras là pour me ramasser.

Le commandant était beaucoup trop modeste. Il buvait autant qu’il le voulait, sans jamais perdre la tête. En Angleterre, où il était allé suivre les grandes manœuvres, il avait mis par terre les plus célèbres ivrognes de l’armée britannique. Et il comptait bien sur le privilège de son tempérament pour rouler le Pélican et lui arracher son secret.

— Sois sans crainte, dit le drôle. Je n’ai jamais abandonné un camarade tombé devant le comptoir d’un mastroquet. Si ça t’arrive, où faudra-t-il te ramener ?

— Rue des Abbesses, 79, à Montmartre… au quatrième… tu demanderas Héloïse… c’est mon épouse, pour le quart d’heure… le nom est sur la porte.

— Ça suffit. Compte sur moi, Rupin. C’est comme si tu étais déjà dans ton lit. Et je reviendrai demain matin savoir comment tu vas. Nous mangerons la soupe à l’oignon.

— Tiens ! c’est une idée. Héloïse n’a pas sa pareille pour la soupe à l’oignon. Et après, je vous payerai à déjeuner au Rocher Suisse sur le haut de la butte.

— Je voudrais déjà y être. Mais c’est rudement loin, ta Bibine. Les jambes me rentrent dans le corps.

— Tais-toi donc, clampin. Il te faudrait pt’être un équipage, qui sait ! T’as pas de vocation pour être pousse-caillou, à ce qu’il paraît.

— Un équipage ? Il y en a un qui nous suit depuis la barrière.

— Ah ! oui, les lanternes… Faut-il que j’appelle le cocher ? Monsieur demande son huit-ressorts ?

Gontran blaguait pour donner le change à Pélican, mais au fond il n’avait pas envie de rire. Ses soupçons se corsaient et il trouvait que Fournès les serrait d’un peu trop près.

— T’as pas longtemps à souffrir, reprit-il ; nous sommes dans la rue Monge et la place Maubert est au bout.

— Oui, mais elle n’en finit pas la rue Monge. Je me reposerais volontiers.

— Ne te gêne pas. Nous v’là devant Pélagie. T’as qu’à te présenter au guichet. Le gardien-chef t’offrira un logement. Je la connais, la boîte. J’y ai fait six mois. On y est très bien. C’est là qu’on met les politiques.

En dépit de ses préoccupations, Gontran était si bien entré dans son rôle, qu’il avait fini par y prendre plaisir. Il le chargeait pour s’amuser.

Et il se promettait de faire rire Jeanne de Lorris en lui racontant le lendemain les péripéties de cette campagne nocturne ; surtout si, comme il l’espérait bien, il pouvait compléter son récit en lui annonçant la capture du malandrin sinistre qui effrayait Thérèse par ses apparitions.

— Merci, grommela Pélican. J’aime encore mieux trimer jusqu’à la turne où tu me mènes. Drôle d’idée que tu as tout de même d’aller là.

— Mon cher, les voyages forment la jeunesse, et quand on veut s’instruire, il faut voir un peu de tout.

Cette sentence ferma la bouche à l’homme barbu, qui, du reste, ne semblait pas tenir à parler. Tout en cheminant, il regardait sournoisement de côté chaque fois qu’une rue latérale se présentait. S’il eût osé jouer des jambes, il l’aurait fait ; mais il comprenait qu’à ce jeu-là il n’aurait pas le dessus, car le commandant était aussi bien taillé pour courir que pour boxer.

La voiture, sagement dirigée par Fournès, se maintenait à une centaine de pas en arrière. Pélican ne faisait pas mine de s’en apercevoir, mais on pouvait bien croire qu’il ne l’avait pas oubliée.

Le couple mal assorti arriva enfin à la place Maubert que les grands travaux entrepris il y a une quinzaine d’années ont fortement modifiée. C’était jadis un carrefour étroit où se tenait un marché en plein vent. Maintenant, le boulevard Saint-Germain la traverse et on y a bâti un pavillon en fer, copié sur ceux des Halles Centrales.

— Eh ! bien, nous y voilà, enfin, dit Pélican, après avoir donné un rapide coup d’œil à droite. Où est-il ton mastroquet ?

— Là-bas, au fond ; nous tournons à gauche par la rue Galande, et encore à gauche par la rue des Anglais ; c’est là, répondit Gontran, qui commençait à s’inquiéter de ce que son cocher allait faire.

Le coupé ne pouvait pas s’engager dans le dédale fangeux des ruelles qui s’enchevêtrent autour de la place Maubert. Il fallait donc que Fournès s’arrêtât, et qu’il perdît de vue son maître. Aurait-il l’esprit de deviner que le commandant se proposait de revenir le chercher là, après en avoir fini avec le rôdeur, et aurait-il la patience de l’attendre ? La séance au cabaret pouvait être longue. Gontran aurait bien voulu donner de nouvelles instructions à son cocher, mais comment s’aboucher avec lui ?

Il ne voulait pas lâcher Pélican et il ne voulait pas non plus le mettre en tiers dans un colloque avec Pierre. Il décida de s’en remettre à l’intelligence de ce brave garçon.

— Si je ne le retrouve pas, se dit-il, j’en serai quitte pour jeter au coin d’une borne sa blouse, son pantalon et sa casquette. Je rentrerai au Grand Hôtel en bras de chemise et tête nue. Je m’en moque.

— Alors, marchons, reprit l’homme. La langue me pèle et j’en ai assez d’être sur mes pattes.

Cet empressement prouvait surabondamment que le drôle ruminait un projet et qu’il n’était pas dupe des histoires inventées par Gontran d’Arbois.

Et Gontran se disait :

— Ce coquin-là sait que je ne le prends pas pour un voleur, et il fera tout pour m’empêcher de découvrir où il loge. Je parierais qu’il se flatte de me saouler et de me planter là quand je n’y verrai plus clair. Eh ! bien, je vais lui montrer comme on boit aux chasseurs d’Afrique. C’est moi qui le saoulerai.

Le commandant avait deviné. Pélican avait eu la même idée que lui. C’était un duel qui allait s’engager, un duel à l’eau-de-vie.

— Viens, dit le commandant, la Bibine est à deux pas. Il y a, un peu plus loin, le café de la Guillotine, où on est aussi entre amis. Rien que de bons zigues. Mais chez le père Lunette, la société est moins mêlée.

— Va pour le père Lunette, grommela Pélican, qui n’avait pas de préférence pour l’un ou pour l’autre de ces établissements.

Gontran, pour plus de sûreté, passa son bras sous le sien et lui fit traverser obliquement la place Maubert.

Avant de s’engager dans la rue Galande, il eut la joie de voir le coupé se ranger le long du trottoir sur le boulevard Saint-Germain, du côté qui aboutit au quai de la Tournelle.

Peu de gentlemen auraient été en état de trouver le bouge qu’il avait choisi. La Bibine est complètement inconnue dans le monde élégant, et il fallait être un vieux routier comme lui pour savoir qu’elle existait.

Mais Gontran avait toujours aimé Paris jusque dans ses verrues, comme a dit Montaigne, qui n’était pourtant qu’un Périgourdin. Gontran, Bourguignon de naissance, était devenu Parisien de très bonne heure. Il avait, jadis, pour son agrément, pratiqué et étudié les bas-fonds de la grande ville. Les tapis francs et les bals de barrières n’avaient plus de mystères pour lui. Il les avait tous visités, déguisé en voyou, et il lui était arrivé, plus d’une fois, d’y faire le coup de poing avec les chenapans qui les fréquentent. Il prenait même grand plaisir à les rosser pour essayer sa force et satisfaire ses instincts batailleurs.

Il est vrai qu’en ce temps-là, il était encore sous-lieutenant. Maintenant qu’il avait la grosse épaulette, son grade aurait dû le retenir, mais il était resté jeune et une fois lancé, il ne reculait jamais.

Et il avait ses raisons pour conduire son homme dans ce cabaret immonde. Il savait qu’il n’y entrait jamais que des voleurs, et qu’il ne risquait pas d’y être reconnu. Il savait aussi qu’il y serait plus à même que dans un café honnête de s’isoler avec son compagnon, car le local est vaste et les consommateurs qui se renouvellent sans cesse ne s’occupent pas de leurs voisins.

La rue des Anglais porte ce nom depuis le temps où les étudiants de toutes les nations venaient dans le quartier des écoles suivre les leçons du philosophe Abailard.

Ce n’est plus qu’un tronçon de ruelle, car le nouveau boulevard en a emporté la moitié.

Au bout de ce boyau fangeux, entre l’étalage sanglant d’un tripier, en face de la boutique d’un marchand de vieux habits où les défroques accrochées traînent jusque dans le ruisseau, s’ouvre une porte basse et vitrée.

C’est l’entrée de la Bibine.

Gontran fit à son camarade la politesse de le laisser passer le premier, – une politesse qui était en même temps une précaution. Pélican, qui se sentait serré de près, ne pouvait plus songer à se sauver, car ils se trouvaient dans un corridor où deux personnes auraient eu de la peine à passer de front.

Ce corridor pavé et resserré entre un sordide comptoir d’étain et une rangée de futailles vides, débouche dans une cour couverte d’une toiture en planches, qui forme une salle carrée, garnie de tables graisseuses, de bancs boiteux et de tabourets dépaillés.

La lumière crue du gaz tombait d’aplomb sur les buveurs et Pélican, qui ne devait cependant pas être timide, recula de surprise devant ce dégoûtant spectacle.

Des hommes à la face abrutie, assis devant de lourds pots en grès, ou devant des saladiers en fer battu qu’on peut se jeter à la tête sans les casser ; d’autres, déjà abattus par l’ivresse, accotés à la muraille, couchés ou plutôt écroulés sur le sol boueux. Des femmes déguenillées rôdant autour des ivrognes pour mendier à boire d’une voix éraillée.

On ne criait pas. Ceux qui parlaient, parlaient bas. Le voisin est peut-être un traître qui dénoncera le méfait qu’on se raconte à l’oreille.

D’autres mangeaient des charcuteries apportées dans un papier ; ils mangeaient avidement, goulûment, comme mangent les bêtes féroces en cage.

Tous buvaient à grandes lampées, par à-coups, dans des gobelets qu’ils vidaient d’un seul trait. Quand on boit ainsi, l’ivresse vient plus vite.

L’entrée des deux hommes ne fit pas sensation. Ces brutes se tenaient les coudes sur la table, les mains cachant la figure. Ce fut à peine si quelques-uns tournèrent la tête pour jeter un regard soupçonneux aux nouveaux venus. Ceux-là se demandaient probablement si ces deux inconnus n’étaient pas des agents déguisés.

— Eh ben ! mon vieux, qu’est-ce que tu dis de ça, demanda Gontran. As-tu des amis, parmi ces messieurs ?

— Non. Et toi ? dit Pélican d’un ton bourru.

— Oh ! moi, c’est pas mon genre. Les drogueurs de la haute ne viennent pas ici. Mais toi, qui travailles dans le caroublage et qui es du quartier, je pensais que tu retrouverais des camarades. Allons boire. Il y a une table libre là-bas au fond.

— C’est ça. Nous pourrons causer.

Ils se glissèrent à travers les bancs et en enjambant les vaincus de l’alcool, vautrés dans des mares sans nom, ils arrivèrent à la place qui leur convenait.

— Tu sais, vieux, c’est moi qui paye, dit Gontran, et ici on paye avant de consommer. C’est écrit sur le mur. J’y vais d’un litre de trois six, pour commencer.

— Non… de l’absinthe plutôt.

— Comme tu voudras. Ça me va aussi, l’absinthe. Seulement, elle me tape sur la tête tout de suite. N’importe ! allons-y.

Gontran, qui prévoyait tout, avait eu l’astuce de prendre avant d’entrer une pièce de cent sous en or dans son gousset ; faute de quoi il eût été fort embarrassé, car il lui aurait fallu relever sa blouse à la clarté du gaz et laisser voir à Pélican le gilet élégant que cachait son costume d’emprunt.

Le garçon apporta un broc et deux godets en verre épais.

Il n’y avait pas moyen de tricher. Il fallait boire jusqu’à la dernière goutte du poison vert, et, bien entendu, sans eau. Ce liquide était sévèrement consigné à la porte de la Bibine.

Gontran versa et trinqua, tout en dévisageant son partner.

— Cet homme-là s’est mis une fausse barbe, se dit-il aussitôt.

— Mâtin ! s’écria Pélican, tu soignes tes ongles, toi. On voit bien que tu ne fais rien de tes dix doigts.

— Je ne m’en sers que pour tourner le roi à l’écarté.

— C’est drôle que tes mains soient si noires. On dirait que tu les as salies exprès.

Gontran se mordit les lèvres. Il avait péché par excès de précaution. Il n’avait pas songé que la couleur de ses mains trempées dans le ruisseau, jurerait avec la coupe élégante de ses ongles taillés en amande.

On ne pense pas à tout et on n’arrive pas du premier coup à la perfection du travestissement, – du camoufflage, comme disent les gens de la pègre. Il y faut un apprentissage qui lui manquait.

— T’es bête, dit-il sans se déconcerter. Le pied m’a glissé en traversant une sale petite rue avant de déboucher sur le boulevard d’Italie, je suis tombé sur un tas de boue, et je n’ai pas pu me laver parce que je n’ai pas trouvé de fontaine Wallace. Quant à mes ongles, c’est vrai qu’ils sont bien entretenus. C’est le métier qui veut ça. S’ils étaient en deuil, les pantes que je plume au jeu se défieraient de moi. Et puis, Héloïse tient à ces bagatelles. Mais dis donc, vieux, t’as une rude barbe de sapeur. Elle a dû te coûter bon.

— Je ne l’ai pas achetée. Elle est à moi. Avale donc ton absinthe, au lieu de me regarder comme si tu étais payé pour prendre mon signalement.

— S’il ne faut que ça pour te faire plaisir. Tiens, ça y est, répliqua Gontran d’Arbois en ingurgitant sans sourciller l’affreuse mixture qu’il venait de se verser. À ton tour, Pélican de mon cœur.

Pélican s’exécuta, mais il fit une affreuse grimace quand la liqueur frelatée lui racla le gosier.

Évidemment, il était accoutumé à des boissons plus douces. Gontran, au contraire, avait connu l’absinthe des cantiniers de Gabès, et après cette épreuve africaine, son estomac pouvait tout supporter.

— Elle me fait l’effet d’être un peu fade, dit-il. Peut-être que je ne l’ai pas bien goûtée. Recommençons ça.

Il remplit les verres jusqu’au bord, et il vida le sien avec autant de facilité que s’il eût contenu de l’eau de puits.

Pélican essaya d’en faire autant, mais il fut obligé de reprendre haleine après la première gorgée.

— Qué que t’as donc ? lui demanda le commandant d’un air railleur.

— Ça ne me dit pas, ce soir.

— T’es malade ? Faut soigner ça. Veux-tu que je t’amène chez Héloïse ? Elle te fera du thé.

— Merci. Je n’aime pas la tisane.

— Et tu renâcles sur l’absinthe. Quoi qu’il te faut alors ?

— Rien. Mais ta Bibine m’embête. Il y a ici des types qui nous friment en dessous. Je suis sûr que c’est des roussins déguisés.

— Jamais de la vie. C’est nous qu’ils prennent pour des roussins, parce qu’ils ne nous ont jamais vus ici.

— Raison de plus pour filer. Ils n’auraient qu’à nous tomber dessus.

— Eh ben ! on cognera, quoi ! J’ai dans ma poche de quoi les servir… Sans compter mes deux poings. Bois donc.

— Non, j’en ai assez, grommela l’homme, en repoussant son verre.

Et il se plongea dans des réflexions que Gontran devinait à peu près. Pélican avait jugé, après la première lampée, qu’il n’aurait pas le dessus dans ce combat alcoolique, et il cherchait un moyen d’échapper à son persécuteur.

— Cherche, mon bonhomme, se disait le commandant, les Arabes sont plus malins que toi, et ils ne m’ont jamais mis dedans.

— Dis donc, Rupin, demanda Pélican, après un assez long silence, nous perdons notre temps ici, et puisque nous sommes convenus de travailler ensemble, nous devrions commencer cette nuit. Si je te proposais un coup à faire illico, consentirais-tu à m’aider ?

La proposition était inattendue et malgré le sang-froid qu’il possédait, le commandant dissimula assez mal un mouvement de surprise.

Ce qui l’étonnait, c’était que le soi-disant Pélican fût un véritable voleur, car il croyait de plus en plus que ce personnage en voulait uniquement à Jeanne de Lorris et à sa fille.

Mais, après tout, l’un n’empêchait pas l’autre, et il tenait à ne pas perdre sa piste.

— Ça dépend, répondit-il. Explique-le moi, ton coup, et je verrai s’il vaut qu’on l’essaie. Je ne demande qu’à travailler, mais je ne veux pas être pincé, et s’il y a trop de risques à courir, je n’en suis pas.

— Peu, très peu de risques et un gros bénef assuré, si on réussit, répliqua Pélican. V’là ce que c’est : il y a pas loin d’ici un petit hôtel, où reste un richard, bien plus calé que les vieux du boulevard d’Italie. C’est un original qui n’a qu’un domestique et qui passe toutes ses nuits à jouer dans des Cercles.

— Qui t’a si bien renseigné ?

— Son larbin que j’ai rencontré souvent chez un marchand de vin du quai de la Tournelle. Il y est tous les soirs et ne rentre jamais que pochard. Je l’ai fait causer adroitement et je sais où sont les billets de banque et l’or… un vrai magot… le monsieur a toujours une centaine de mille francs dans son secrétaire.

— Bon ! mais ça ne doit pas être commode d’entrer chez lui.

— Très facile, au contraire, quand il n’y a personne. La maison a un jardin dont le mur n’a pas quatre mètres de haut. J’ai justement ma corde à nœuds et mes outils à crocheter les serrures. C’est ça qui m’a donné l’idée, tout à l’heure, en regardant la rue où est la boîte. Je me suis dit que c’était le vrai moment. Le maître est au Cercle, le valet de chambre est au cabaret. Je me chargerais bien de passer par-dessus le mur, d’enlever l’argent et de revenir par le même chemin. Nous partagerions.

— C’est gentil de ta part, mon petit Pélican, d’autant plus gentil que pour cette affaire-là, tu n’as pas besoin de moi.

— Mais si. Tu guetteras dehors, pendant que je travaillerai dedans. Tu comprends que je n’ai pas envie de tomber, en sortant, dans les bras de deux sergents de ville. Toi, tu les verras venir. Nous conviendrons d’un signal que tu me donnerais pour m’avertir de ne pas me montrer. Tu vois bien que tu me seras très utile. Ce qui m’a empêché d’essayer jusqu’à présent, c’est que je n’avais pas d’associé. J’en aurais bien trouvé, mais je ne voulais pas m’adresser au premier venu.

— Tandis que moi tu me connais depuis une heure, au moins.

— La confiance ne se commande pas, je suis sûr que tu es incapable de me vendre.

— Tout ce qu’il y a de plus incapable. D’ailleurs, je ne pourrais pas te vendre, sans me dénoncer moi-même. Mais, toi, cher ami, une fois que tu seras dans la maison, tu pourrais me brûler la politesse, pendant que je ferais le pied de grue sur le trottoir.

— Impossible. Tu me verrais sortir. La maison n’a qu’une porte. Du reste, si tu te méfies de moi, nous pouvons changer de rôle. Je monterai la garde dans la rue et toi, tu escaladeras la muraille. Je te donnerai les indications nécessaires pour trouver le meuble où est l’argent et tu te serviras de mes outils.

La botte était droite et le commandant se sentait pris. Ce gredin lui offrait tranquillement d’opérer lui-même. Avec quel plaisir Gontran l’aurait rossé pour châtier tant d’insolence ! mais il s’était mis dans le cas de ne pas pouvoir se fâcher. Seulement, il avait bien le droit de refuser. Il ne s’agissait que de colorer le refus.

— Tu es vraiment trop aimable, dit-il, mais je suis trop gros pour grimper sur les murs. Et puis, l’affaire sort de ma spécialité. Je sais maquiller les cartes, mais je ne sais pas jouer du rossignol ou du monseigneur.

— Je comprends. Tu as peur de te salir les mains.

— Farceur, va ! J’ai peur de faire rater le coup. Je veux bien m’y intéresser, mais je ne me charge pas du gros ouvrage.

Gontran se disait : De deux choses l’une : ou ce coquin ne cherche qu’à m’échapper, ou il pense sérieusement à dévaliser un propriétaire. Quoi qu’il en soit, il faut qu’il entre et que je reste dehors. Quand il sera dedans, il ne tiendra qu’à moi de le faire arrêter. Ce serait même ce qu’il y aurait de mieux ; car, si je continue comme j’ai commencé, il me donnera du fil à retordre, et je ne peux pas passer ma vie à lui emboîter le pas. La nuit, ça va encore… mais le jour, merci !… et, en cette saison, il vient de bonne heure, le jour.

— Alors, rallie-toi à mon plan, reprit Pélican. C’est le meilleur. Et si tu l’adoptes, filons. Le larbin rentre tard, mais enfin il rentre. Je ne tiens pas à le rencontrer.

— Tu m’aideras bien à vider le broc avant de partir.

— Non. J’ai assez bu.

— La soif t’a passé vite. Je te croyais plus solide. Si j’avais su, j’aurais demandé de l’eau sucrée. Mais chacun son goût. Je ne te force pas, et comme je n’aime pas à boire seul, nous n’avons plus qu’à décamper. Où est-elle la turne que tu veux barbotter ?

Le commandant n’espérait plus griser son homme et il était décidé à en finir.

— Rue du Cardinal-Lemoine, à deux pas d’ici, répondit le drôle.

— Très bien. En route !

Pélican était déjà debout. Il n’avait pas lâché la valise pendue à son épaule, il tenait à la main son rouleau de cordes et sa règle était cachée sous son gilet.

La sortie s’effectua sans incident. Les ivrognes ne se dérangèrent pas pour suivre les deux buveurs qui leur faussaient compagnie. C’est tout au plus s’ils les regardèrent.

Gontran était résolu à pousser jusqu’au bout l’aventure où il s’était engagé un peu trop à la légère, mais il avait une inquiétude. Il se demandait s’il retrouverait Pierre Fournès et il avait besoin de lui et de sa voiture pour exécuter le projet hardi que venaient de lui suggérer les propositions du gredin qu’il surveillait.

En débouchant sur le boulevard Saint-Germain, il aperçut les lanternes. L’intelligent cocher n’avait pas bougé.

Le commandant eut soin de gagner le trottoir opposé, afin de ne pas passer trop près de la voiture et cette fois, Pélican ne la remarqua point ou fit semblant de ne pas la remarquer.

Il paraissait très pressé d’arriver, et il avait pris le pas accéléré. Ils eurent bientôt dépassé la rue des Bernardins, la rue de Pontoise, la rue de Poissy, et en arrivant au coin de la rue du Cardinal-Lemoine, Pélican dit, en désignant du doigt une maison assez coquette :

— C’est celle-là. Et, à droite de la porte, voici le mur. Pas de lumière, même dans les mansardes. Preuve que le larbin n’est pas rentré. Pas un chat sur le boulevard, ni dans la rue. Profitons de l’occasion. Je vais te montrer comme je joue de la corde à nœuds.

— Laisse-moi d’abord passer l’inspection. Il s’agit de ne pas être pincés. Jusqu’où s’étend le jardin ?

— Jusqu’à la ruelle des Chantiers qui commence à vingt pas d’ici.

— Bon ! je veux tout voir avant de commencer. Marche devant pour me montrer le chemin.

Pélican n’éleva aucune objection et ils firent ensemble cette promenade préparatoire.

La maison était neuve et pouvait à la rigueur passer pour un petit hôtel. Elle n’avait que deux étages, y compris un rez-de-chaussée surélevé, et le toit mansardé ne manquait pas de style. C’était bien l’habitation d’un bourgeois qui se pique d’avoir du goût pour l’architecture.

Le jardin y attenant n’était pas grand non plus et le mur qui l’entourait tournait à angle droit au coin d’une voie très courte et assez étroite aboutissant à la rue des Fossés-Saint-Bernard.

Gontran s’assura que ce mur n’avait pas de portes et qu’au-delà du jardin s’élevait une bâtisse sans fenêtres dont la façade devait faire vis-à-vis à l’entrepôt des vins.

— Bon ! se dit-il, cet immeuble est une vraie souricière. Une fois que mon homme y sera entré, il n’en sortira plus sans ma permission.

— Tu vois qu’il n’y a personne, dit Pélican. C’est le moment.

— Je le crois. Par où vas-tu monter ?

— L’endroit n’y fait rien. Par la rue des Chantiers, puisque nous y sommes.

— Très bien. Je vais me placer à l’entrée de façon à voir venir des deux côtés. Mais je suis curieux de savoir comment tu vas t’y prendre, avec ta corde.

— C’est très simple. Elle se termine à un bout par un anneau et à l’autre par un crochet. Regarde ces piques plantées sur le mur. L’imbécile qui les a fait mettre là pour se garer des voleurs ne prévoyait pas qu’elles me serviraient. Elles sont recourbées par en haut tout exprès pour retenir mon anneau, quand mon poids tendra la corde. Il ne s’agit que d’en attraper une et je ne suis pas maladroit.

Pélican ne se vantait pas ; car, au troisième essai, l’anneau tomba juste et resta accroché au trèfle de fer.

Il fallait que le drôle eût déjà pratiqué cet exercice. Gontran n’en revenait pas et commençait à penser qu’il avait décidément affaire à un voleur de profession.

— Maintenant, convenons de nos faits, dit-il. Je vais m’embusquer à l’angle de la muraille. S’il arrive quelqu’un, je sifflerai. J’ai un sifflet dans ma poche. Combien de temps te faut-il pour forcer le secrétaire et revenir avec l’argent ?

— Vingt minutes… une demi-heure au plus. Je reviendrai par le même chemin. Ainsi tu peux rester là.

— Alors, tu vas laisser ta corde pendre le long du mur ?

— Naturellement. Je n’ai pas d’autre escalier pour sortir. Je la décrocherai avec ma règle une fois que je serai dehors. Quand le commissaire viendra demain pour constater le vol, il ne devinera jamais par où le voleur est entré. Y sommes-nous ?… Oui. Je grimpe. À bientôt, mon vieux. Si tu t’ennuies de m’attendre, tu peux allumer une pipe. L’odeur du tabac ne m’incommode pas, et tu auras le temps d’en griller une.

Sur cet adieu ironique, Pélican sa valise à l’épaule, saisit à deux mains la corde à nœuds et, s’enlevant à la force des poignets, avec une vigueur et une agilité surprenantes, atteignit en quelques instants le faîte du mur.

Une fois arrivé là, Pélican se mit à quatre pattes. Il ne pouvait pas s’asseoir, à cause des trèfles pointus qui hérissaient le sommet de la muraille ; mais il n’avait qu’à les enjamber, car ils n’étaient pas très hauts. Il en empoigna un de la main gauche et, gardant son équilibre comme un véritable clown, il attira à lui de la main droite la corde qui pendait dans la rue, fit pivoter l’anneau autour du crochet et la rejeta dans le jardin.

C’était très simple, grâce à la sottise du propriétaire qui, au lieu de garnir son mur de broussailles de fer ou de tessons de bouteilles, l’avait fait couronner par des piques ouvragées qui ressemblaient à des fleurs de lys métalliques.

Il fallait aussi beaucoup d’adresse et ce coquin maigre et grêlé était de première force sur la gymnastique.

Après avoir salué d’un signe de tête Gontran d’Arbois, qui l’observait d’en bas, il se mit à descendre sur la face intérieure du mur, et en peu d’instants, il disparut.

Le commandant resta livré à ses réflexions mais il ne s’attarda pas à méditer sur le cas extraordinaire où il se trouvait.

Avant de se décider à accepter la bizarre proposition de ce drôle, il avait fait son plan et il ne songeait plus qu’à l’exécuter.

Las de jouer ce rôle de complice qui l’avait conduit dans l’immonde bouge où il comptait griser Pélican et lui arracher des aveux, il avait brusquement changé ses batteries, et résolu de faire tout bonnement arrêter ce coquin en flagrant délit de vol. Une fois pris, il faudrait bien qu’il s’expliquât. On saurait son véritable nom et sa véritable profession, et qu’il fût ou non à la solde de William Atkins, Jeanne de Lorris et sa fille n’auraient plus à redouter ses entreprises contre la villa.

Gontran aurait préféré ne pas recourir à l’intervention de la police, mais c’était le seul moyen qui lui restât pour en venir à ses fins, et il lui tardait d’en user.

En passant devant la rue de Poissy, il avait aperçu un factionnaire se promenant devant la porte d’une caserne de pompiers. Et quoiqu’il ne s’agit pas d’éteindre un incendie, le commandant espérait qu’en déclinant sa qualité d’officier supérieur, il obtiendrait que le chef du poste lui prêtât main forte, ou tout au moins envoyât un de ses hommes chercher les sergents de ville de service dans le quartier.

Mais il ne pouvait pas se présenter en blouse et en casquette, sous peine d’inspirer peu de confiance aux représentants de l’autorité. Il fallait donc commencer par rappeler Fournès, qu’il avait vu, ferme sur son siège, au coin de la place Maubert, et qui gardait dans le coffre de sa voiture la redingote et le chapeau du commandant d’Arbois.

Était-il resté à la même place ou avait-il suivi de loin son maître ? Grave question, car Gontran ne voulait s’éloigner du mur que l’homme pouvait franchir en sens inverse pour se sauver, sans bruit.

Avec l’aide de Fournès, la surveillance devenait facile. Fournès pouvait prendre position, sans quitter sa voiture, à l’angle des deux rues, pendant que Gontran courrait à la caserne.

Et Gontran allait donner le signal convenu entre eux, le coup de sifflet d’alarme, au risque d’avertir le voleur, lorsqu’en arrivant au bout du mur, il aperçut le coupé arrêté à l’entrée de la rue du Cardinal-Lemoine, à trente pas tout au plus. Il pensa qu’il pouvait bien abandonner son embuscade pour cinq minutes.

Pélican venait à peine de mettre le pied dans le jardin. Il n’avait certes pas eu le temps de faire son coup et il ne songeait pas encore à déguerpir clandestinement.

Gontran se lança de toute la vitesse de ses jambes et apparut tout à coup aux yeux étonnés de Fournès, qui s’écria :

— Ah ! mon commandant, que je suis content de vous revoir. Je ne savais pas où vous étiez passé avec ce chenapan. Je vous avais suivis de loin mais je n’étais pas sûr que vous aviez pris cette rue d’où vous sortez, et j’avais peur qu’il ne vous fût arrivé malheur.

— Au contraire, mon brave. Je le tiens. Il a passé par-dessus le mur que tu vois là-bas, et nous allons le pincer.

» Mes habits, vivement ! dit d’Arbois en se dépouillant de la blouse et du pantalon qu’il jeta dans la voiture avec la casquette et le cache-nez.

Il eut tôt fait d’ouvrir le coffre, d’en tirer sa redingote qu’il endossa et son chapeau qu’il mit sur sa tête.

— Ah ! enfin ! dit-il en poussant un soupir de satisfaction. Me voilà donc rentré dans la peau d’un honnête homme.

— Ça c’est vrai, mon commandant, s’écria Fournès, vous deviez en avoir assez de ce camarade-là. Il est donc entré dans une maison pour voler ?

— Oui, dans celle-ci. Tu vas avancer avec ta voiture jusqu’au coin de la ruelle à gauche. Tu quitteras ton siège, et, si tu vois le gredin descendre avec une corde à nœuds, tu l’empoigneras. Mon revolver est dans la poche du pantalon de treillis. Prends-le pour le tenir en respect jusqu’à ce que je revienne. Je vais chercher du renfort.

— Compris, mon commandant. Il n’échappera pas, le gueux… et il ne volera rien du tout, car dans la maison, il trouvera à qui parler.

— Non, il n’y a personne, mais ça ne fait rien…

— Pardon, mon commandant. Les locataires ne sont pas couchés. Je vois de la lumière au premier étage.

Gontran leva les yeux, et vit en effet une fenêtre éclairée. Elle ne l’était pas quand Pélican lui avait montré l’hôtel. On ne pouvait guère supposer que c’était ce gredin qui avait allumé une bougie. Les voleurs aiment mieux travailler dans l’obscurité.

— C’est le valet de chambre qui sera rentré pendant que j’étais dans la ruelle.

— Personne n’est entré depuis que je suis là, mon commandant.

— Alors, c’est qu’il était déjà rentré quand tu es arrivé. Mon homme va être pris sans que nous nous en mêlions, mais il doit être armé et il est très capable de tuer ce domestique. Je ne veux pas de ça. Changement de front, mon garçon. Tu vas aller prendre le poste que je t’ai indiqué, et ta consigne reste la même. Mais moi, je vais tout simplement sonner à la porte et avertir la personne qui viendra m’ouvrir. Quand il n’y aurait qu’elle dans la maison, nous serons bien assez de deux pour venir à bout d’un voleur.

— Prenez garde, mon commandant… si…

— Laisse-moi la paix avec tes observations, et fais-moi le plaisir d’aller te mettre en faction là-bas. L’homme n’aurait qu’à décamper pendant que nous bavardons. File, te dis-je, et attention à la muraille !

Fournès obéit à regret. Gontran attendit qu’il eût pris position, et quand il le vit établi à l’entrée de la ruelle, il alla droit à la porte, et il tira vigoureusement le bouton de la sonnette.

On le fit attendre et cependant la lumière ne s’éteignit pas.

— Pélican l’aurait soufflée au premier son de la cloche. Donc, ce n’est pas lui qui est là-haut, pensa Gontran.

Et il sonna une seconde fois, puis une troisième, et comme rien ne bougeait, il se mit à carillonner avec rage.

La fenêtre s’ouvrit et un homme se montra, demandant :

— Qu’est-ce que c’est ? que voulez-vous ?

— Il y a un voleur chez vous, répondit le commandant sans trop élever la voix, de peur que Pélican n’entendît.

— Un voleur ! ah ! mon Dieu ! Ce n’est pas possible.

— Descendez et je vous aiderai à l’empoigner.

— Je descends, monsieur, je descends.

La fenêtre fut refermée aussitôt, la lumière disparut et un instant après la porte s’ouvrit.

Gontran se trouva face à face avec un valet de chambre, très correctement vêtu de noir : un grand gaillard qui paraissait très solide.

— Mon garçon, lui dit le commandant, conduisez-moi au jardin. C’est par là que le voleur est entré. Vous avez de la chance que je me sois trouvé là au moment où ce gredin franchissait le mur. Allons vite ! laissez-moi passer. Il est peut-être déjà en train de forcer le secrétaire. Nous le prendrons la main dans le sac.

— Pardon, monsieur, répondit froidement le domestique, mais il faut d’abord que je consulte mon maître.

— Il est donc ici ?

— Oui, monsieur. Il s’habille, et j’allais sortir pour lui chercher un fiacre, lorsque vous avez sonné.

— Comment, il s’habille !… à une heure du matin ! Enfin, n’importe. Introduisez-moi. Je m’expliquerai avec lui. Mais, dépêchons-nous.

— Si monsieur veut bien me remettre sa carte…

— Que le diable vous emporte… il s’agit bien de ma carte ! je crois, du reste, que je n’en ai pas sur moi… allez dire à votre maître que je suis le commandant d’Arbois… Gontran d’Arbois, chef d’escadrons au 1er régiment de chasseurs d’Afrique.

— J’y vais, monsieur. Veuillez entrer.

Gontran se précipita dans un escalier que le valet de chambre enfila, après avoir refermé la porte et posé sur une table le bougeoir qu’il portait.

Ce vestibule avait bon air. Il était plein de fleurs et garni de banquettes très confortables. Mais le commandant ne songeait guère à s’asseoir. Il lui tardait de s’aboucher avec ce propriétaire qui s’habillait pour sortir à l’heure où d’ordinaire on se déshabille pour se coucher.

— J’aime mieux avoir affaire à lui qu’à son domestique, pensa-t-il. Pour peu qu’il soit homme du monde, nous nous entendrons tout de suite.

Au bout de cinq longues minutes, le valet de chambre revint et dit :

— Mon maître attend monsieur.

— Il sait de quoi il est question ?

— Oui, monsieur, et il croit que monsieur s’est trompé.

— Je vais lui prouver que non. Comment s’appelle-t-il ?

— Le baron de Randal.

— Très bien ! conduisez-moi près de lui.

Gontran ne connaissait pas du tout ce nom-là, qui sonnait assez bien et qui lui parut de bon augure.

— Je ne sais pas d’où sort ce baron, se disait-il, mais je serai moins gêné avec lui qu’avec un bourgeois quelconque.

» C’est assurément un original et un misanthrope. S’il n’avait pas rompu avec le monde, il ne serait pas venu se loger rue du Cardinal-Lemoine. Tant mieux ! je ne serai pas exposé à le rencontrer ailleurs. Et je vais tâcher d’éviter d’entrer dans des explications qui m’embarrasseraient.

Il remarquait fort bien que le valet de chambre, au lieu de le conduire au premier étage, lui faisait traverser une enfilade de pièces de plain-pied.

M. de Randal était sans doute descendu au rez-de-chaussée pour mieux recevoir le visiteur qu’on venait de lui annoncer.

Gontran le trouva debout dans un salon élégamment meublé et l’examina d’un coup d’œil sagace.

C’était un homme de taille moyenne, maigre et osseux, qui avait l’air parfaitement distingué. Il pouvait avoir quarante ans, mais il paraissait plus jeune. Ses cheveux étaient d’un noir de jais comme ses moustaches et ses favoris qu’il portait taillés à la mode des Russes. Il avait les yeux vifs, le regard assuré, le nez aquilin, le front large et découvert, les lèvres rouges et charnues, les dents, qu’il montrait volontiers, un peu longues, mais très bien rangées.

L’ensemble était sympathique et l’accueil fut courtois.

— Monsieur, dit-il en venant à la rencontre de Gontran, j’apprends que vous avez vu un homme s’introduire chez moi et je vous suis très obligé de m’avertir. Voulez-vous que nous le cherchions ensemble ?

— Je ne demande pas mieux, répondit le commandant. Et je vous prie, monsieur, de me pardonner d’envahir votre domicile à des heures indues, sans avoir l’honneur d’être connu de vous. J’ai vu ce drôle escalader le mur de votre jardin. Je ne pouvais pas permettre qu’il vous dévalisât.

— Le mur de mon jardin, dites-vous ?

— Oui, du côté de la petite rue des Chantiers… avec une corde à nœuds, qu’il a accrochée fort adroitement à des trèfles qui garnissent le faîte de la muraille.

— Voilà un coquin bien hardi ! Et je comprends que vous l’ayez laissé faire. Il est armé sans doute…

— Oh ! ce n’est pas cette crainte qui m’a retenu, mais j’étais en voiture… Je passais par la rue qui longe l’entrepôt des vins et je l’ai aperçu… il était déjà sur le haut du mur… j’ai laissé mon cocher dans la ruelle pour empêcher l’homme de se sauver par le même chemin… et je suis venu en toute hâte sonner à la porte de votre hôtel.

— Je vous en remercie, monsieur ; mais si le voleur est entré par le jardin, il doit y être encore. La fenêtre du cabinet de toilette où j’achevais de m’habiller donne de ce côté et je l’avais laissée entr’ouverte. S’il avait pénétré dans la maison, j’aurais entendu le bruit d’une effraction et même le bruit d’une fausse clé dans la serrure.

— Alors, nous allons le traquer.

— Oh ! la chasse ne durera pas longtemps. Mon jardin est très petit. Voyez plutôt, dit M. de Randal, en soulevant un rideau qui cachait une porte-fenêtre.

— Quoi ! ce salon communique avec le jardin ! s’écria Gontran tout surpris.

— Mais oui. Nous allons y descendre par un perron de six marches.

M. de Randal ouvrit la porte qui était fermée en dedans et sonna son valet de chambre.

— Prenez deux revolvers dans mon cabinet d’armes et accompagnez-nous, dit-il brièvement.

— Oh ! c’est inutile, interrompit le commandant. L’homme n’essayera pas de se défendre ; il n’est pas de force à résister. J’en viendrai à bout à moi tout seul.

— Je n’en doute pas, répondit en souriant le baron. Souffrez cependant que j’emmène mon domestique. Il vous répugnerait sans doute, comme il me répugne à moi, de toucher ce drôle. Auguste se chargera de mettre la main sur lui et de le conduire au poste.

— Comme il vous plaira, monsieur. Je ne tiens pas à faire moi-même cette vilaine besogne.

Le valet de chambre prit une lampe et s’avança sur le perron. C’était un brave serviteur, car il ne paraissait pas plus effrayé que son maître, qui le suivit aussitôt.

Le commandant ne voulait pas rester à l’arrière-garde, et il ne tarda guère à les dépasser.

Le jardin n’était pas plus grand que celui de la villa du boulevard d’Italie et n’était pas à beaucoup près si bien planté. Au lieu de marronniers et d’acacias, on n’y voyait que des arbustes et des plantes d’agrément, assez mal soignées.

Une pelouse au milieu, entourée d’une allée circulaire que des plates-bandes bordaient du côté du mur. C’était tout.

Rien ne gênait la vue. La pluie avait cessé, le vent était tombé et l’air était si calme que la lumière de la lampe ne vacillait pas. On aurait aperçu l’homme, s’il eût été là.

— Il me semble qu’il n’y a personne, dit doucement M. de Randal.

— Avançons, répondit Gontran, un peu déconcerté. Le gredin se sera caché dans un coin… à moins que. Êtes-vous bien sûr, monsieur, qu’il ne s’est point introduit dans votre hôtel ?

— Absolument sûr… L’unique porte de communication était close, vous l’avez vu. Je viens de l’ouvrir devant vous. Et vous pouvez vous assurer que les fenêtres sont intactes. Il y a bien les soupiraux des caves, mais ils sont garnis de barreaux très serrés… un chat y passerait difficilement.

— Il faut donc qu’il se soit réfugié chez votre voisin.

— Vous voulez dire dans cette grande bâtisse qui surplombe mon jardin. C’est impossible. Elle n’a pas d’ouvertures de ce côté-ci… ou du moins les jours de souffrance sont placés à vingt pieds au-dessus du sol.

— C’est vrai… je n’y comprends plus rien.

— Le fait est que cette disparition est inexplicable. Mais… ne pensez-vous pas, monsieur, que cet homme a bien pu s’en aller comme il était venu… par-dessus la muraille. Il aura entendu rouler votre voiture, et il aura pris peur.

— S’il s’était avisé de descendre dans la rue, mon cocher l’aurait arrêté. Nous pouvons, d’ailleurs, nous assurer qu’il n’a pas laissé de traces de son passage.

— Par où est-il entré ?

— Là-bas… au fond… par la rue des Chantiers… je retrouverai la place.

Ils y allèrent, escortés par le valet de chambre, qui portait la lampe.

— La corde n’y est plus, dit Gontran, mais la preuve que je n’ai pas rêvé, c’est que ses pas sont encore marqués sur la terre molle.

— En effet, murmura M. de Randal. Voici l’empreinte de deux larges semelles, juste au pied du mur. Donc, il a pris ce chemin pour se sauver.

— Non, pour entrer. S’il était revenu ici, il y aurait d’autres marques que celles-ci, car il est impossible qu’il ait marché précisément au même endroit, surtout dans l’obscurité.

— Pourquoi ? Le coquin sait son métier et il ne néglige aucune précaution. Il faut bien admettre qu’il a pris ce chemin… à moins de supposer qu’il s’est envolé…

— Ou qu’il a trouvé un moyen de se glisser dans la maison.

— Si vous désirez la visiter de fond en comble, je suis prêt, monsieur, à vous procurer cette satisfaction, dit M. de Randal, d’un ton légèrement ironique.

Le commandant baissa la tête. Il sentait qu’il commençait à devenir ridicule et qu’il ne pouvait pas insister, sous peine d’abuser de la complaisance de ce propriétaire qu’il avait dérangé pour rien au moment où il allait sortir, et qui n’allait peut-être pas tarder à lui adresser des questions indiscrètes.

Il se disait aussi qu’après tout l’équivoque Pélican avait pu se sauver pendant que lui, Gontran, parlementait avec Fournès et changeait de costume à l’entrée de la rue du Cardinal-Lemoine. Il avait beaucoup de peine à croire à une évasion si rapide et si audacieuse, mais il fallait bien l’admettre, à moins de supposer que M. de Randal avait donné asile à Pélican, ce qui était absurde.

— C’est inutile, monsieur, dit-il en se redressant. Je m’y suis mal pris et ce drôle a sans doute profité pour déguerpir du moment où je sonnais à votre porte. Je me console de l’avoir manqué, puisque je vous ai prévenu d’une tentative qui peut se renouveler. Il ne me reste qu’à m’excuser et à me retirer.

— Ne vous excusez pas, monsieur, car je vous dois des remerciements. Dorénavant, je me tiendrai sur mes gardes contre les attaques nocturnes. Si je mets la main sur le voleur, voulez-vous que je vous fasse savoir qu’il est pris ?

— Oui, répliqua vivement Gontran d’Arbois. Cette aventure m’intéresse, je l’avoue, et je serais curieux d’en connaître la suite. Vous avez ma carte… je loge au Grand-Hôtel et je suis à Paris pour six mois.

— Je ne l’oublierai pas, dit en s’inclinant M. de Randal. Auguste, reconduisez M. le commandant d’Arbois.

On rentra au salon, et avant de prendre congé du gentleman qui l’avait si bien reçu, Gontran voulut lui serrer la main.

Il était furieux, ce chef d’escadrons, mais ce n’était pas à M. de Randal qu’il en voulait. Il était furieux contre lui-même, il se reprochait d’avoir manœuvré comme un conscrit. Le 1er régiment de chasseurs d’Afrique avait eu le dessous dans cette campagne entreprise un peu trop à la légère, et il fallait renoncer à l’espoir prématurément conçu d’arriver jusqu’à William Atkins en arrêtant l’insaisissable Pélican.

— Enfin ! se disait-il en s’acheminant mélancoliquement vers la rue des Chantiers, je n’ai pas tout à fait perdu mon temps. Ce gredin n’osera pas recommencer, car il se doutera qu’on veille à la villa. Et d’ailleurs, je vais engager Jeanne à faire déménager sa fille le plus tôt possible. Elles ne se doutent pas du danger qu’elles ont couru. Mais j’aurai demain avec la mère une conférence sérieuse. Quel dommage que ce brave André ne puisse pas décemment épouser Thérèse ! il l’aurait emmenée au fin fond du Morbihan et le cousin déshérité ne l’y aurait pas relancée. Bah ! on lui trouvera un autre mari en province.

— Eh bien ! mon commandant, lui demanda Fournès, qui n’avait pas quitté son poste, vous le tenez ?

— Non. Il a repassé le mur ; tu ne l’as pas vu ?

— Pas du tout. Nous avons perdu cinq minutes là-bas. Il n’a pas été assez bête pour m’attendre, et à c’t’heure il est loin.

— Je ne courrai pas après lui. J’en ai assez, de ce métier d’agent de la sûreté.

— Alors, nous rentrons au Grand-Hôtel ?

— Non, je n’ai pas envie de dormir et je veux me retremper dans la compagnie des honnêtes gens. Conduis-moi au Cercle, et rentre à la remise. Je n’aurai plus besoin de toi jusqu’à midi.

Gontran espérait bien en être quitte pour une nuit mal employée, mais il n’en avait pas fini avec les ennemis de Jeanne de Lorris.

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