II
Trois jours après la scène nocturne à laquelle Jeanne de Lorris avait pris part sans le vouloir, il y avait foule à la Morgue.
On y faisait queue comme on fait queue à la porte d’un théâtre, un soir de première représentation.
L’histoire d’une mort mystérieuse chez une entremetteuse de haute volée avait couru Paris, dès le lendemain de l’événement, et les journaux, se trouvant justement à court de nouvelles, s’en étaient emparés.
Les reporters qui excellent dans l’art de grossir les faits et de les accommoder au goût du public, n’avaient pas manqué cette occasion de se lancer à fond.
L’aventure était assez ordinaire en elle-même. Il n’est pas très rare qu’une voyageuse anonyme meure subitement à l’auberge où elle logeait à la nuit. Mais la personnalité de la logeuse donnait du piquant à l’affaire.
Valentine, autrement dit la Rodin, jouissait d’une notoriété tellement spéciale, que ce décès prêtait aux suppositions les plus fantaisistes.
On racontait déjà qu’une dame, une très grande dame qui fréquentait, pour y recevoir ses amants, cette tour de Nesle de la rue de Ponthieu, était passée de vie à trépas en pleine orgie, et que de non moins grands personnages allaient être compromis.
Les friands de scandale se réjouissaient par avance de se régaler bientôt des détails scabreux que leur promettaient certaines feuilles boulevardières.
Quelques-unes allaient jusqu’à insinuer que la morte était une princesse étrangère et que l’ambassadeur d’un pays voisin était intervenu pour empêcher que le nom de cette altesse dévoyée fût imprimé en toutes lettres ou même désigné par de simples initiales.
Du reste, il n’était pas question de crime. On parlait d’une enquête ouverte par la police ; mais il ne paraissait pas que cette enquête eût abouti à la constatation d’un meurtre.
L’intérêt consistait dans l’incertitude où on restait sur les antécédents de cette jeune femme que personne n’avait reconnue, quoiqu’elle fût exposée à la Morgue depuis la veille.
Elle était, disait-on, d’une beauté merveilleuse, et il n’en faut pas davantage pour attirer les amateurs de ce genre de spectacle. La Morgue a ses habitués comme le Cirque et les débuts d’un sujet remarquable n’y passent jamais inaperçus.
Donc, ce jour-là, le funèbre édifice qui attriste la pointe orientale de la Cité ne désemplissait pas.
Et les visiteurs n’étaient pas tous des ouvriers en rupture d’atelier ou des grisettes en quête d’émotions fortes.
On voyait des voitures de maître stationner dans la rue du Cloître-Notre-Dame.
Les gommeux et les filles à la mode qu’elles avaient amenés n’osaient pas en descendre devant la halle aux cadavres, mais ils se mêlaient sans vergogne aux curieux sans préjugés qui y entraient.
La nouvelle Morgue ne ressemble guère à l’ancienne qui n’était qu’une laide et noire bâtisse, plantée comme une morne antithèse, en face d’un bruyant marché aux oiseaux, sur le quai où on a construit plus tard une énorme caserne municipale, entre le Parvis et le pont Saint-Michel.
La nouvelle est presque un monument.
On y monte par un large escalier en pierres de taille, et pour y pénétrer, il faut se glisser par une des deux entrées qu’on a ménagées aux deux bouts d’un mur, élevé là tout exprès, afin d’épargner aux passants trop impressionnables la vue du vitrage derrière lequel les corps sont étendus sur des dalles de marbre.
La salle d’exposition est spacieuse et largement éclairée ; sur les parois en stuc poli s’étalent des inscriptions qui avertissent les gens que les déclarations de reconnaissance ne leur occasionneront pas de frais. On a tout prévu.
Lorsqu’il y a grande attraction, comme on dit à Londres, des sergents de ville règlent le défilé.
C’était précisément le cas. Les visiteurs entraient par le couloir à droite, – et après avoir passé en colonne serrée devant la cloison de verre, ils sortaient par le couloir à gauche.
À quelques pas de là, sous les maigres arbres de l’étroite promenade qu’assombrissent les hauts contreforts de Notre-Dame, errait une femme simplement vêtue et soigneusement voilée. Elle avait déjà fait plusieurs fois le tour de ce jardin sans fleurs où se rassemblent les gavroches de la Cité.
Elle finit par s’arrêter en face de la Morgue, et évidemment elle avait envie d’y entrer, car elle la regardait avec persistance, mais elle n’osait pas.
Cette femme, c’était Jeanne de Lorris, et il était assez naturel qu’elle hésitât. Elle avait aperçu dans la foule d’anciens amis du Club et des irrégulières qu’elle rencontrait souvent ailleurs.
Elle craignait que sa tenue modeste ne la déguisât pas suffisamment.
Et cependant elle était bien résolue à revoir la femme qu’elle avait vue mourir, sans voir son visage.
Après deux journées d’attente inquiète, deux journées pendant lesquelles Desternay seul était venu chez elle, Jeanne de Lorris avait lu dans son journal le récit très embrouillé de l’événement de la rue de Ponthieu.
Desternay ne lui en avait pas parlé, parce qu’il ne le savait pas encore, mais le journal qui donnait des renseignements vagues sur l’affaire, annonçait que le corps avait été porté à la Morgue et qu’il y resterait exposé pendant les soixante heures réglementaires.
Jeanne n’avait donc pas de temps à perdre si elle voulait s’assurer que la victime du meurtre commis sous ses yeux était bien l’étrangère qui avait été mêlée autrefois à un incident de sa vie.
Elle commençait à croire le contraire ; mais il lui fallait une certitude, car cette certitude intéressait sa fille.
Et elle commençait aussi à se tranquilliser sur les suites de son imprudente visite à madame Rodin.
Depuis cette nuit fatale, ni Valentine, ni le meurtrier ne lui avaient donné signe d’existence. Elle en concluait que le crime resterait éternellement ignoré et elle n’était pas tentée de le révéler, au risque d’attirer sur elle et sur son enfant adorée de terribles vengeances.
Aussi guettait-elle le moment où elle pourrait, sans inconvénient, s’aventurer dans la salle d’exposition, et après avoir vu sortir les clubmen et les demi-mondaines qu’elle voulait éviter, elle se décida à entrer.
Elle se trouva bientôt entourée de travailleurs en blouse et de commères en bonnet qui ne se doutaient guère qu’ils coudoyaient une femme élégante. Encore moins soupçonnaient-ils que cette femme n’aurait eu qu’un mot à dire pour éclaircir le mystère dont tout Paris se préoccupait.
Ce ne fut pas sans éprouver un serrement de cœur qu’elle aperçut la cloison de verre qui sépare les morts des vivants et les loques sinistres accrochées à la muraille, au-dessus des cadavres.
Parmi ces misérables dépouilles, pendait le chapeau Tallien que l’étrangère portait au Cirque et qu’elle avait quitté avant de monter sur le lit où elle était morte étouffée.
Jeanne de Lorris le reconnut, ce chapeau excentrique, et peu s’en fallut qu’elle ne renonçât à son projet, mais il était trop tard pour reculer, car elle avait déjà pris rang dans la file qui faisait le tour de la salle, sous la surveillance des gardiens de la paix, et le courant l’entraînait.
Elle se laissa porter par la foule et quand elle arriva devant le vitrage, elle eut le courage de regarder.
Elle ne vit d’abord que le cadavre hideux d’un noyé. L’étrangère était exposée plus loin, sur la première rangée des tables de marbre noir ; à la place d’honneur, disaient entre eux les habitués.
Par une intelligente dérogation au règlement, on lui avait laissé ses vêtements. Elle était habillée et chaussée comme elle l’était le jour où elle avait, pour la dernière fois, franchi le seuil de l’appartement où l’assassin l’attendait.
Mais sa tête apparaissait en pleine lumière et ses cheveux relevés sur son front ne cachaient pas ses traits que la mort avait à peine altérés.
Elle avait l’air de dormir encore.
Jeanne de Lorris pâlit. Elle ne doutait plus. C’était bien la femme qu’elle cherchait depuis tant d’années.
Il ne tenait qu’à elle de dire son nom, et elle venait de lire sur la muraille qu’il y avait, à côté de la salle des morts, un greffier toujours prêt à recevoir les renseignements qui peuvent aider à établir l’acte de décès d’une personne inconnue.
On ne permettait pas aux curieux de stationner. Il fallait avancer et pour gagner la sortie, passer précisément devant la porte du greffe.
Jeanne de Lorris n’avait pas oublié le serment prêté sur le cadavre et les menaces de l’assassin, mais elle se disait qu’elle pouvait bien déclarer ce qu’elle savait sur cette étrangère, sans déclarer ce qu’elle avait vu chez Valentine.
Elle ne songeait pas que cette simple déclaration la mènerait peut-être plus loin qu’elle ne voulait aller. Elle pensait seulement que, si elle se taisait, ce pauvre corps serait jeté dans la fosse commune et cette pensée lui faisait horreur.
Et, cédant à un mouvement de générosité assez irréfléchi, elle chercha à se dégager des gens qui l’entouraient.
La porte du greffe était à sa droite. Pour y sonner, elle n’avait qu’à quitter la file.
Elle y tâchait, lorsqu’une voix lui dit à l’oreille, si bas qu’elle seule put entendre :
— Gare à ta fille !
Jeanne de Lorris tourna vivement la tête ; c’était bien naturel, car on a beau ressentir une émotion profonde, on obéit d’abord à un mouvement instinctif.
Elle ne se demanda pas si elle allait, en se retournant, se trouver face à face avec l’assassin et si ce misérable en se voyant découvert, n’allait pas prendre cette action presque machinale pour une déclaration de guerre.
Le regarder, lui qui avait pris tant de précautions dans la chambre du crime, pour cacher sa figure, c’était rompre la trêve, c’était manquer au serment prêté sur le cadavre de sa victime.
Mais madame de Lorris ne prit pas le temps de réfléchir, et le trouble où l’avait jetée la menace qu’elle venait d’entendre se changea en stupéfaction, lorsqu’elle eut dévisagé d’un coup d’œil rapide les gens qui la serraient de près.
Ils étaient quatre ou cinq, car en approchant de la sortie, les curieux commençaient à se débander. Les rangs se confondaient. Au lieu d’une colonne qui défile en bon ordre, il n’y avait déjà plus qu’un attroupement, tout prêt à se disperser.
Jeanne vit derrière elle un individu, coiffé d’une casquette de soie, qui pouvait bien être un Alphonse, ou quelque chose d’approchant ; une grosse femme, haute en couleur, qui avait tout l’air d’une marchande de la halle ; deux compagnons maçons, tout blancs de plâtre, et un petit homme de mine vieillote qu’on aurait pris pour un rentier du Marais, n’eût été sa longue barbe grise et ses sourcils en broussaille.
Celui-là seul lui parut suspect, d’autant plus suspect qu’il la touchait presque ; mais il était tranquillement occupé à allumer la pipe qu’il avait à la bouche.
Il n’aurait pas pu parler sans desserrer les dents. Ce n’était donc pas lui qui avait lancé l’avertissement comminatoire.
Il s’empressa, d’ailleurs, de passer son chemin comme les autres et madame de Lorris, qui avait obliqué à droite, se trouva isolée au milieu d’autres spectateurs qui s’avançaient à la file.
À coup sûr l’assassin n’était pas là. L’assassin ne pouvait être qu’un homme du monde, et elle n’apercevait autour d’elle que des ouvriers en habit de travail.
Elle resta clouée sur place, à deux pas de la porte du greffe, et elle s’aperçut bientôt que son attitude attirait l’attention des sergents de ville qui surveillaient le défilé.
Leur chef s’approcha d’elle et lui dit que si elle avait une déclaration à faire, il allait l’introduire dans le bureau du greffier.
Elle hésita une seconde, car il lui en coûtait d’abandonner ce malheureux corps aux fossoyeurs des hôpitaux, mais ces mots effrayants : gare à ta fille ! vibraient encore à son oreille.
Et, au lieu de répondre : oui, j’ai reconnu cette femme, elle balbutia une explication assez plausible dont le brigadier se contenta. Elle lui dit que ce lugubre spectacle l’avait bouleversée, qu’elle s’était arrêtée un instant pour se remettre, et elle se hâta de sortir.
Elle étouffait dans cette salle qui sentait la mort ; et il lui tardait de respirer librement au grand air.
Il lui tardait aussi de réfléchir à la situation nouvelle que lui signifiait cet avis mystérieusement jeté, et elle ne songea d’abord qu’à se tirer de la foule qui grouillait devant la Morgue.
La promenade où elle avait erré avant d’entrer était séparée des passants par une grille. Elle alla s’asseoir sur un banc, tout au fond de ce square abandonné.
— L’assassin sait que j’ai une fille, se disait-elle en frémissant de terreur. Il ne le savait pas quand il m’a surprise chez Valentine, car cette nuit-là, c’était moi seule qu’il menaçait. Il ajoutait bien que, si je le dénonçais, il s’en prendrait aussi à tous ceux qui me sont chers, mais il ne les désignait pas. Et maintenant, c’est sur elle qu’il veut se venger !… gare à ta fille ! m’a soufflé cette voix qui n’était pas la sienne, j’en suis sûre… je l’aurais reconnue… c’était la voix d’un scélérat comme lui, qui est à ses ordres, et qu’il a chargé de m’espionner… il a su qui j’étais… il me l’avait dit, qu’il le saurait, et il ne se vantait pas, puisqu’en trois jours, il a découvert le secret que je cache depuis vingt ans à mes meilleurs amis… Qui donc le lui a livré ?… Gudule ?… Non, Gudule se ferait tuer plutôt que de me trahir… Aurait-il trouvé la maison où vit Thérèse ?… C’est impossible… la maison est trop bien cachée et Gudule veille… Si un homme s’y était présenté, ou si seulement on l’avait vu rôder aux environs, Gudule m’aurait prévenue. Mais je ne resterai pas dans cette incertitude, conclut madame de Lorris. Il y a deux jours que je n’ai embrassé ma fille… je veux la voir.
Elle allait se lever et courir là où était cette enfant qu’elle adorait. Une pensée la retint.
— Il n’est peut-être pas loin, cet infâme agent de l’assassin. Il me regarde, il m’observe. Il s’attacherait à mes pas et je ne m’apercevrais pas qu’il me suit… tout à l’heure, il a bien trouvé le moyen de me parler sans se montrer… Non, je n’irai pas, car si j’y allais, je lui apprendrais un chemin que peut-être, il ne connaît pas encore… je vais rentrer chez moi… il y est déjà venu sans doute… peu m’importe qu’il y revienne.
Elle resta et elle retomba dans les conjectures.
— Jusqu’où va donc la puissance de cet homme ? se demandait-elle. Il a aposté son complice tout exprès pour me défendre de déclarer que j’avais reconnu sa victime. Il pouvait supposer que je lirais les journaux, et qu’après les avoir lus, la curiosité me pousserait à visiter la Morgue. Mais comment a-t-il pu prévoir que je reconnaîtrais la malheureuse qu’il a tuée ? Et que lui importait que je la reconnusse ?… Il devait croire que la crainte qu’il m’inspire m’empêcherait de le dénoncer. Tiendrait-il donc à cette femme par des liens tels que, si je la nommais, si je disais d’où elle vient et ce qu’elle a été, on soupçonnerait qu’un crime a été commis, et les soupçons se porteraient sur lui ?
Tout cela était possible, mais les problèmes que se posait Jeanne de Lorris n’étaient pas de ceux qu’on résout au premier examen.
Elle comprit qu’il y faudrait du temps, de la patience, beaucoup de sagacité et par-dessus tout une extrême prudence, car une démarche précipitée pouvait lui coûter cher.
Elle ne renonçait pas à agir plus tard, mais elle sentait que, pour le moment, il fallait obéir aux injonctions du meurtrier, sous peine d’exposer sa fille à des malheurs qu’elle n’osait pas même prévoir.
Il n’avait pas dit comment il se vengerait et il était très capable d’inventer des raffinements odieux. En ce genre, il avait fait ses preuves. Il ne se contenterait peut-être pas de tuer Thérèse. Il pouvait l’enlever, et madame de Lorris ne songeait pas sans frémir à ce qu’il ferait d’elle, si jamais elle tombait entre ses mains.
Mais le moment approchait où Jeanne de Lorris allait atteindre le but qu’elle poursuivait, depuis qu’elle était mère. Elle allait changer d’existence, effacer, par une vie nouvelle, un passé honteux. Elle allait quitter Paris et ne plus penser qu’à marier Thérèse à un honnête homme.
Tout était prêt ; elle avait pris ses mesures et ses précautions. Encore quelques mois, quelques semaines, peut-être, et ce rêve de bonheur allait se réaliser.
Et alors, elle n’aurait plus rien à redouter. Thérèse aurait un défenseur.
— J’attendrai, murmura-t-elle. Dieu me pardonnera de me taire, car je ne me tairai pas toujours. Et si celle que je n’ai pas pu sauver vivait encore, elle ne me demanderait pas de sacrifier, pour la protéger, la sûreté d’une enfant qu’elle a aimée.
Elle cherchait à se rassurer, et elle n’y réussissait qu’à demi ; mais bientôt ses idées prirent un autre cours.
Elle se souvint de Valentine, et elle s’étonna de n’avoir rien reçu d’elle, pas une visite, pas même une lettre, après un événement dont elle avait dû être informée la première.
Comment cette Rodin, si experte en intrigues, ne s’était-elle pas avisée de demander à son ancienne cliente ce qu’elle avait vu lorsqu’elle était restée seule dans la chambre obscure ? Et comment n’avait-elle pas songé à lui raconter ce qui s’était passé le lendemain matin, dans la chambre du crime, ce que ses domestiques pensaient de cette mort étrange, ce qu’en pensait le commissaire de police et quelles mesures il avait prises ?
Madame de Lorris ne pouvait que savoir gré à Valentine de ne pas l’avoir mêlée à une vilaine affaire, mais elle trouvait singulier et presque inquiétant ce silence absolu.
Il lui passa même par l’esprit que Valentine faisait peut-être cause commune avec les policiers qui avaient dû ouvrir une enquête sur sa locataire.
Valentine exerçait une profession qui l’obligeait à ménager ces gens-là et pour qu’ils la tolérassent, elle était tenue de les servir, dans de certaines occasions.
— Il faut à tout prix que je sache où elle en est, se disait Jeanne. Je ne veux pas aller chez elle et je ne tiens pas à la recevoir chez moi. Mais je puis lui écrire pour lui donner rendez-vous quelque part… sur un des boulevards extérieurs, par exemple… Je suis sûre de n’y rencontrer personne qui me connaisse… et comme je ne signerai pas ma lettre, je ne me compromettrai pas.
Elle avait assez réfléchi, et elle ne pouvait pas rester indéfiniment sur le banc où elle était assise. Elle quitta la place, et elle s’achemina vers la porte du square. Elle venait de la franchir, et elle longeait extérieurement la grille, lorsqu’elle se trouva tout à coup nez à nez avec la Rodin, qui venait en sens inverse et qui lui dit de but en blanc :
— Je t’y prends. Tu as lu les journaux et tu as voulu la revoir. Mais puisque je te rencontre, tu m’accorderas bien un quart d’heure. Ce ne sera pas trop, car j’en ai long à te conter.
Ce début rassura tout d’abord madame de Lorris.
Évidemment, si Valentine avait su ou seulement soupçonné ce que Jeanne avait vu, elle n’aurait pas pris ce ton dégagé pour lui parler de l’affaire de la rue de Ponthieu.
— J’en ai long à te conter, reprit la Rodin, et aussi long à te demander ; car j’ai eu la discrétion de ne pas me présenter à ton hôtel, quoique j’en eusse bien envie. Mais puisque je te tiens, je ne te lâche plus. Nous allons causer à fond.
— Pas ici, dit vivement madame de Lorris.
— Pourquoi ? nous serions très bien sous ces arbres… Ah ! je comprends… tu crains qu’un de tes anciens amis ou une de mes clientes ne t’aperçoive en ma peu respectable compagnie, et tu n’as pas tort, car la Morgue est très courue en ce moment par la gomme et la bicherie. C’est le sport à la mode. Et je ne t’en veux pas d’éviter de t’afficher avec moi, puisque tu es décidée à te retirer, après fortune faite. Ça pourrait nuire à l’avenir bourgeois que tu rêves. Il faut pourtant que je te parle. Comment es-tu venue ici ? Pas dans ton coupé, je suppose ?
— J’ai pris un fiacre, et, au bout du pont Notre-Dame, je l’ai renvoyé pour suivre le quai à pied.
— Alors, j’ai été bien inspirée de garder mon sapin. Il m’attend au coin de la rue du Cloître. Je le vois d’ici. J’ai une proposition à te faire. Mais je voudrais d’abord savoir s’il n’y a rien de nouveau dans cette boîte à Machabées, dit Valentine qui ne se piquait pas de parler un langage académique. A-t-on reconnu le cadavre ?
— Non, je ne crois pas, balbutia madame de Lorris. Si on l’avait reconnu, il ne serait plus exposé et il est là… je l’ai vu.
— Ça suffit. Moi aussi, je l’ai vu et je ne tiens pas à le revoir. Si tu n’as pas peur de traverser Paris avec moi dans une voiture fermée, je vais te reconduire jusqu’à la place de l’Étoile. C’est à deux pas de ton hôtel. Tu descendras là et nous aurons tout le temps de causer en route. Je t’engage à profiter de l’occasion. Ça te compromettra moins que de me recevoir chez toi.
Jeanne de Lorris ne demandait pas mieux, mais elle pensait encore au sinistre donneur d’avis qui avait disparu si adroitement et qui se tenait peut-être caché quelque part.
Elle regardait de tous les côtés et elle n’apercevait ni le petit vieillard barbu, ni l’homme à la casquette de soie qui se trouvaient derrière elle au moment où une voix l’avait menacée.
— Eh bien ? demanda Valentine. Est-ce que tu songes à t’offrir une seconde tournée dans l’intérieur de ce monument ?
— Oh ! non. J’ai failli m’évanouir à la première.
— Alors, qu’attends-tu ?
— Rien. Marche devant. Je te suivrai.
— Et tu feras bien, car j’aperçois là-bas le museau rose et les cheveux ébouriffés de Martine Ferrette. Elle a de bons yeux, la coquine, et elle te reconnaîtrait à travers ta voilette. Je t’ai bien reconnue, moi… Filons au pas accéléré.
Ainsi fit la Rodin qui n’était jamais embarrassée dans les cas difficiles. Madame de Lorris régla ses mouvements sur ceux de cette habile personne ; et elles atteignirent sans incident le fiacre qui allait les abriter contre l’indiscrétion des passants.
Valentine y monta la dernière, après avoir donné ses ordres au cocher, et s’empressa de baisser les stores.
— Enfin ! s’écria-t-elle, nous voilà dans un confessionnal roulant, où personne ne peut nous entendre. Nous allons vider notre sac. À toi de commencer, chère amie. Narre-moi, par le menu, tout ce que tu as vu par les trous dont je t’ai enseigné l’usage.
Jeanne de Lorris tressaillit. Elle aurait dû s’attendre à cette invitation aux confidences, et cependant, faute de la prévoir, elle n’avait pas préparé son récit.
Mais elle n’hésita pas. Il fallait mentir ou livrer à la Rodin le terrible secret qu’elle avait juré de garder. Elle trouva un biais, qui consistait à ne dire qu’une partie de la vérité.
— J’ai vu fort peu de chose, répondit-elle. La femme était assise tout près de la cloison et elle me tournait le dos. Un instant après, elle s’est levée et elle est allée s’étendre sur le lit, sans me montrer sa figure. J’espérais qu’elle changerait de position, mais elle s’est endormie…
— C’était la première fois que ça lui arrivait… et ça ne lui a pas réussi. Tu n’as pas essayé de la réveiller ?
— Je n’ai pas osé. Et, comme je ne me souciais pas de rester toute la nuit en observation, je suis partie.
— À quelle heure donc ?
— Je n’en sais trop rien. J’ai attendu à peu près vingt minutes.
— Oh ! davantage. Justine m’a dit qu’elle ne t’avait pas vue sortir et elle n’est descendue au rez-de-chaussée qu’à minuit. Mais je comprends que tu n’aies pas regardé ta montre. Alors, tu es rentrée chez toi sans savoir à quoi t’en tenir sur cette femme ? tu as dû être bien étonnée en lisant les journaux, hier matin. Car je suppose que tu as deviné sans peine qu’il s’agissait d’elle et de moi, et je ne m’étonne pas que tu aies risqué l’excursion à la Morgue. Mais, maintenant, tu es fixée, puisque tu viens de l’examiner tout à ton aise… Est-ce l’Anglaise que tu cherchais ?
— Je… je ne crois pas.
— Comment ! tu ne crois pas ! Tu ne l’as donc pas regardée ?
— Si… mais j’étais tellement émue… Il y avait là des cadavres de noyés… C’est un spectacle épouvantable… J’ai passé très vite. Cependant, je suis à peu près sûre que ce n’est pas elle… Du reste, je ne tiens pas à acquérir une certitude… L’aventure de ma jeunesse où une Anglaise a joué un rôle est assez insignifiante. C’était pure curiosité de ma part… et j’en resterai là.
— J’ai donc eu raison de ne pas confier au commissaire qu’une de mes amies avait cru reconnaître au Cirque cette étrangère anonyme et qu’elle pourrait peut-être fournir des renseignements sur elle.
— Cent fois raison, car je ne sais rien… je m’étais trompée… et il me serait extrêmement désagréable d’être interrogée.
— Je le pense bien et tu me rendras cette justice que je me suis arrangée pour te mettre en dehors de l’affaire. Ce n’était pas trop facile, car ma femme de chambre t’avait reçue et elle aurait pu parler. Mais je lui ai fait la leçon et, d’ailleurs, c’est une brave fille et une fille intelligente. Il n’a pas été question de toi et il n’en sera pas question, je te le promets, quoique les gens de la police remuent ciel et terre pour savoir ce que c’était que ma locataire. J’ai été forcée de dire comment la location s’était faite, car ces messieurs ne badinent pas, et si j’avais tergiversé, il aurait pu m’en cuire… Si je te disais qu’ils ont cru d’abord à un assassinat ?
— Un assassinat ! répéta madame de Lorris, en se détournant pour cacher sa pâleur.
— Parfaitement, ma chère. Dame ! c’est leur état de flairer des crimes partout. Mais, puisque nous y sommes, voici le moment de te servir le récit des désagréments que m’a procurés cette morte subite. Et je ne suis pas au bout de mes peines. Ah ! si j’avais pu me douter que cette jeune femme claquerait chez moi, je te prie de croire qu’elle n’y aurait jamais mis les pieds. Pour trois malheureux billets de mille que j’ai empochés, j’ai failli être arrêtée. Mais on ne m’y reprendra plus à louer mes appartements à des messieurs qui gardent l’incognito.
— Enfin que s’est-il passé… après mon départ ? balbutia madame de Lorris, de plus en plus troublée.
— Pendant la nuit, rien… ou du moins, je n’ai rien su. La partie était superbe. On a joué jusqu’à cinq heures et je suis allée me coucher tranquillement. À midi, je dormais encore, quand Justine est entrée tout effarée pour m’apprendre que la fille qui fait les chambres de mes locataires du pavillon venait de trouver une femme morte dans l’appartement du second. Tu penses si j’ai été saisie ! mais je n’ai pas perdu la tête. J’y ai couru ; j’ai vu que ce n’était que trop vrai ; j’ai défendu qu’on touchât au corps et j’ai envoyé chercher le commissaire. Il est arrivé dare-dare et c’est alors que j’ai passé un mauvais quart d’heure. Les interrogations pleuvaient comme grêle, et il n’a pas pris de gants pour me donner mon paquet… maison mal famée… Infraction au règlement qui régit les logements garnis… et patati, et patata !… heureusement, je suis bon cheval de trompette… le bruit ne m’effarouche pas… et puis, on a des amis… et quelques-uns des miens ont le bras long… ils me soutiendraient si on me tracassait par trop.
Ce flux de paroles incohérentes menaçait de ne pas s’arrêter et Jeanne de Lorris n’y trouvait pas son compte. Les tribulations subies par la Rodin ne l’intéressaient guère, et il lui tardait de connaître la suite de l’histoire, de savoir à quelle cause on attribuait la mort, ce qu’on disait du lit et ce qu’il adviendrait de cette affreuse machine à étouffer.
— Mais, demanda-t-elle, timidement, dans ce que tu me racontes, il ne me paraît pas qu’on ait accusé quelqu’un ?
— Attends un peu ; je n’ai pas fini. Cet excellent commissaire a, au contraire, accusé tout le monde, et j’ai vu le moment où moi, Justine, mon portier et mes domestiques, nous allions prendre le chemin du dépôt de la préfecture. Mais les médecins sont arrivés : ils ont examiné, tripoté, disserté… et finalement déclaré que la femme avait été tuée par une attaque d’apoplexie.
Madame de Lorris respira. Elle ne craignait plus d’être mise en cause.
— Et ils ne se sont pas trompés, reprit la Rodin, car elle avait la figure violette comme un de mes clients qui mourut chez moi, il y a une dizaine d’années… un vieux qui avait voulu faire le jeune homme… mais ce n’était pas sur un lit Louis XIII… Et à propos de ce meuble de style, je te dirai que je ne le garderai pas… C’est bête comme tout, mais je ne pourrais plus le revoir, sans penser à cette pauvre diablesse qui s’y est endormie pour ne plus se réveiller… J’enverrai le bibelot à l’Hôtel des Ventes.
La Rodin ne se doutait pas qu’en annonçant l’intention de se défaire du lit à baldaquin, elle ravivait cruellement les inquiétudes de madame de Lorris.
Comment fonctionnait le mécanisme meurtrier ? Était-il caché dans le bois de ce lit monumental ou dans la cloison derrière laquelle se tenait l’assassin ? Obéissait-il à une pression extérieure, ou bien se mettait-il en mouvement aussitôt que le poids de la personne qui se couchait pesait sur un ressort invisible ?
Jeanne de Lorris n’en savait rien, mais elle comprenait que le truc serait infailliblement découvert, quoi qu’il en fût. Si ce truc infernal était dans l’appartement, il apparaîtrait au moment où on déplacerait le lit ; s’il était dans le corps même du lit, l’acquéreur de cet abominable meuble n’aurait qu’à s’y étendre pour s’apercevoir qu’on l’avait fabriqué tout exprès pour étouffer les gens.
Pour peu qu’il eût le sommeil dur, son acquisition lui coûterait la vie, et, si le lit restait chez Valentine, il pouvait en arriver autant au premier locataire qui occuperait la chambre.
Jeanne se trouvait donc tout à coup en face d’un cas de conscience des plus épineux.
Devait-elle, en se taisant, laisser s’accomplir des malheurs qu’elle pouvait empêcher en avertissant la Rodin ?
Dans la situation où la plaçait une fatale imprudence, le silence était presque un crime.
Mais comment parler sans raconter à la Rodin ce qu’elle avait vu ? Elle ne pouvait pas se fier à la discrétion d’une femme qui n’était pas aussi intéressée qu’elle à garder le secret. Elle ne pouvait même pas lui demander de se taire, sans lui dire pourquoi, sans lui révéler l’existence de cette enfant qu’elle élevait loin des impures.
Il aurait fallu faire une confession complète, et mettre le repos de sa fille à la merci des bavardages d’une créature tarée.
Ce sacrifice était au-dessus de ses forces.
Et elle n’avait pas le temps de délibérer, car elle espérait bien que ce tête-à-tête avec Valentine ne se renouvellerait pas, et le voyage s’avançait. Le fiacre avait suivi les quais et il entrait dans l’avenue des Champs-Élysées.
Jeanne essaya de tourner la difficulté.
— Je conçois qu’il te répugne de conserver ce lit, dit-elle ; mais je pensais qu’il ne t’appartenait pas. N’a-t-il pas été acheté par cet homme que l’étrangère attendait tous les soirs ?
— Oui, mais il a été convenu avec lui que je garderais le mobilier quand la location aurait pris fin, répliqua Valentine. Et d’ailleurs je ne crois pas qu’il s’avise de le réclamer.
— Mais… il reparaîtra…
— Jamais. Je t’en réponds. Vois-tu, ma chère, il y a du louche dans son cas. Un monsieur qui se met en frais pour recevoir une femme et qui ne se montre plus, ça n’est pas naturel. Et, entre nous, je ne m’étonne pas que le commissaire ait cru d’abord à un crime. Moi-même, dans le premier moment, j’ai été tentée d’y croire. C’est le rapport des médecins qui m’a fait changer d’opinion. Du reste, il ne m’est pas prouvé que la police a abandonné l’affaire. Mon portier a vu, hier, deux vilains bonshommes rôder autour de la maison. Je parierais que ce sont des agents de la sûreté et qu’ils guettent le monsieur en question. La preuve, c’est qu’on m’a demandé son signalement. Mais ils ne le pinceront pas, car il a dû lire les journaux… il sait que la dame qu’il faisait poser depuis trois semaines est partie subitement pour l’autre monde, et il se gardera bien de revenir chez moi.
C’était aussi l’avis de Jeanne, qui ne souhaitait pas du tout qu’on le prît, car elle en était arrivée, malgré elle et par la force des choses, pour ainsi dire, à désirer que ce meurtre restât impuni.
— Oui, murmura-t-elle, sa conduite est inexplicable, mais… ne m’as-tu pas raconté que tu n’as pas traité directement avec lui… il t’a envoyé, je crois, son intendant.
— Oh ! c’est une idée que j’ai eue, parce que l’individu qui s’est présenté n’avait pas la mine d’un gentleman, mais il y a des millionnaires, et même des seigneurs qui manquent complètement de chic.
— Comment est-il ? demanda Jeanne, de l’air le plus indifférent qu’elle put prendre.
— Comme tout le monde ; ni beau, ni laid ; ni grand, ni petit ; ni vieux, ni jeune. La seule chose que j’ai remarquée, c’est qu’il n’a pas un poil de barbe.
Madame de Lorris se disait : Ce n’est pas lui qui m’a parlé à la Morgue.
— Après tout, reprit-elle, peu t’importe ce qu’il est, pourvu qu’il ne te tourmente plus.
— Je l’espère bien s’écria la Rodin. J’ai assez d’ennuis comme ça, car Dieu sait quand je retrouverai des locataires. L’histoire a fait un tapage énorme et mon pavillon de droite est à l’index. Mes pratiques sont superstitieuses. Elles n’y donneront plus de rendez-vous… sans compter que je vais être obligée de suspendre les séances de la roulette. On a l’œil sur vous, m’a dit sévèrement le commissaire… et son œil me rappelle que j’ai oublié de t’en apprendre une bien bonne. Figure-toi qu’il a découvert les trous percés dans la cloison et qu’il m’a demandé à quoi ils servaient. J’ai avoué et j’ai reçu une de ces admonestations qui comptent dans la vie d’une femme… Ah ! si tu avais entendu le sermon, ce que tu aurais ri !… J’ai dû promettre à ce vertueux magistrat de tout boucher.
Jeanne de Lorris n’avait pas la moindre envie de rire. Ces détails la mettaient sur les épines et ce fut bien pis lorsque la Rodin ajouta :
— Mais j’y pense… comment diable as-tu fait pour voir la dame se coucher ? Nous avons trouvé une serviette attachée à la tenture avec des épingles, juste devant les deux trous. Elle seule a pu prendre cette précaution. Elle se sera aperçue que le mur avait des yeux, et elle tenait à ne pas être espionnée… mais il est clair qu’elle a piqué la serviette avant de monter sur le lit.
— Elle s’est sans doute levée après mon départ, balbutia madame de Lorris qui savait bien que non et pour cause.
Elle se souvenait que l’assassin l’avait lâchée un instant et qu’il était entré dans la chambre à coucher, et elle se disait que c’était lui qui avait masqué les ouvertures pour se protéger contre les regards indiscrets des habitués de la maison.
— Eh bien ! si elle s’est levée, s’écria la Rodin, elle aurait dû s’en aller mourir ailleurs. Je n’en serais pas où j’en suis… Du reste, j’ai remis les choses en état, avant l’apparition du commissaire, de sorte qu’il ne m’a pas demandé de lui expliquer cette fermeture pudique. Mais, en vérité, ils ne sont pas forts les policiers. Quand je pense que celui-là n’a su découvrir ni le nom, ni le domicile d’une femme qu’on rencontrait tous les soirs au Cirque, depuis quinze jours. Elle ne logeait pourtant pas dans la rue, je suppose… et elle devait connaître quelqu’un à Paris. Il faut dire aussi que je ne les ai pas aidés.
— Ce qu’il y a de plus étrange, c’est qu’on n’ait trouvé sur elle aucun papier… pas une lettre, pas une carte de visite…
— On aurait trouvé mieux si j’avais voulu.
— Quoi donc ?
— Ah ! voilà !… je te le dirais bien, si j’étais sûre que tu n’en parleras à personne.
— Pour en parler, je serais obligée d’avouer que je t’ai vue…
— Et maintenant que tu te ranges, tu aimes autant qu’on ignore tes relations avec une vieille amie du bon temps. C’est juste. Ton intérêt me répond de ta discrétion. Je puis donc te confier que Justine, qui est une fine mouche, et qui a vu la morte avant qu’on ne m’appelât, a trouvé sur elle un petit objet qu’elle m’a apporté… un portrait encadré dans un médaillon.
— Et ce portrait… tu l’as gardé ?
— Ma foi ! oui. Je déteste les mouchards et je ne tenais pas du tout à leur être agréable. J’ai peut-être eu tort, car s’il leur prenait la fantaisie de pousser les recherches plus loin… je porte le médaillon sur moi, et j’espère qu’ils ne s’aviseront pas de me fouiller… mais c’est égal, il me gêne, et un de ces matins, pour m’en débarrasser, j’irai le jeter dans la Seine.
— Tu ne feras pas cela, dit vivement madame de Lorris. Songe donc qu’on découvrira peut-être plus tard la famille de cette pauvre femme… Ses parents seront heureux de rentrer en possession d’un objet qui lui appartenait, et ils te sauront gré de le leur remettre.
— Je me moque de ses parents et je n’ai que faire de leur reconnaissance. Le portrait doit être celui de sa fille ou de sa petite-fille, car elle était d’âge à être grand’mère. On ne me le réclamera pas, puisque personne ne sait que je le possède. Personne, excepté Justine… et Justine est discrète comme les muets du sérail. Je ne tiens pas à en tirer parti, et il pourrait me compromettre. C’est décidé ; il ira au fond de l’eau et il y restera jusqu’à ce qu’on le repêche… à moins que tu ne veuilles te charger de le mettre en lieu sûr, conclut en souriant la Rodin.
— Pourquoi pas ? dit Jeanne d’un ton dégagé. La police ne viendra pas le chercher chez moi, puisque tu as eu l’attention de ne pas parler de moi. Et je ne serais pas fâchée de garder un souvenir matériel de cette triste aventure. Si jamais j’étais tentée de commettre une nouvelle imprudence je n’aurais qu’à regarder cette relique…
— Et ça suffirait pour t’empêcher de faire des sottises. Alors, prends-la, chère amie, car pour jouer avec succès les honnêtes bourgeoises, la prudence est de rigueur. Ah ! j’ai oublié de te dire que le médaillon est entouré de diamants, ajouta Valentine en tirant l’objet d’une des poches de sa jupe.
Jeanne pâlit. Du premier coup d’œil, elle avait reconnu l’enfant que représentait ce portrait.
C’était une adorable tête de fillette, couronnée de cheveux blonds et illuminée par de grands yeux bleus.
L’enfant ne ressemblait pas du tout à Jeanne de Lorris qui était une brune accentuée, mais les mères ne se trompent jamais.
Ce portrait, c’était celui de Thérèse, à l’âge de quatre ans, de Thérèse qui en avait maintenant dix-neuf, et qui ne se serait probablement pas reconnue elle-même en le voyant, car elle avait beaucoup changé depuis sa première enfance.
Jeanne l’avait aperçu dans les mains de la pauvre femme au moment où elle allait monter sur le lit qui devait la tuer, et elle se demandait comment ce médaillon avait échappé aux recherches de l’assassin.
Elle se rappela alors que l’étrangère, après l’avoir baisé, l’avait caché dans son corsage. Sans doute le misérable, qui devait être pressé de fuir, n’avait pas songé à la fouiller.
— Avoue que Justine est honnête, dit la Rodin. Elle a cru d’abord que la morte n’était qu’évanouie… elle l’a dégrafée pour lui donner de l’air, et elle a trouvé ce bijou… rien ne l’empêchait de le garder, et il y avait de quoi la tenter, car les diamants sont superbes… de vrais diamants du Brésil… je m’y connais.
— C’est précisément parce qu’ils ont une grande valeur que je ne puis pas les accepter en cadeau, répliqua madame de Lorris, qui ne voulait pas laisser voir combien elle tenait à posséder le portrait. Tu as raison de t’en défaire, mais j’entends te les payer.
— Et moi, j’entends te les offrir, ma belle. Je n’y perdrai rien, car je ne pourrais ni les vendre, ni les envoyer au clou, sans me compromettre… et si ça ne suffit pas pour calmer tes scrupules, songe aux affaires que nous avons faites ensemble autrefois, et sois convaincue que je serai encore ton obligée. N’as-tu pas contribué à ma fortune ? Faut-il que je te cite les noms des millionnaires qui venaient à mes bals et à mes parties, rien que pour t’y rencontrer ?
— Non, non. C’est inutile. Je n’admets pas que tu me doives quoi que ce soit, mais je conserverai le médaillon, si tu me permets de te rendre les diamants. Je les démonterai moi-même.
— Comme ça, je veux bien. Après tout, cette stupide aventure m’a ruinée à moitié. Je puis bien me rattraper un peu, et puisque tu m’offres un moyen de rentrer sans risques dans une partie de mon argent, je me laisse faire. Empoche le portrait avec ses accessoires que tu remettras un de ces jours à Justine. Elle passera chez toi quand tu voudras. Ça n’aura plus d’inconvénients. Tes gens ne la connaissent pas. Et je brocanterai les diamants avec le lit. Seulement, je le ferai démonter à la maison, ce maudit bric à brac. Si je l’envoyais à l’hôtel Drouot tel qu’il est, tous les boutiquiers de la rue Ponthieu se mettraient sur leurs portes pour le voir passer.
Madame de Lorris n’éleva pas d’objection. Ce n’était pas le moment. Il lui tardait d’être seule pour embrasser le portrait de sa fille, et d’ailleurs le fiacre débouchait sur la place de l’Étoile. Elle ne se souciait pas d’amener Valentine trop près de son hôtel. Il était donc temps de couper court au tête-à-tête.
La Rodin fut la première à dire au cocher de s’arrêter, au coin de l’avenue Marceau. Jeanne descendit. Elle emportait le médaillon et, en vérité, elle ne pouvait que savoir gré à cette ancienne amie de sa discrétion et de ses renseignements.
Elle lui serra la main avant de la quitter et elle voulut bien sourire quand la sceptique Valentine lui dit, en manière d’adieu :
— Tu sais, chère amie, que, si tu as besoin de moi, quand tu seras dame patronnesse, chanoinesse et tout ce qui s’ensuit, tu me trouveras toujours. J’aime ça, moi, la vertu, quoique je n’en use pas. Et depuis que j’exerce, j’ai obligé plus d’une femme honnête. Tu prends le sentier qui mène au Paradis, c’est parfait. Mais, en ce monde, il ne faut jurer de rien.
Elle parlait encore que madame de Lorris était déjà loin.
L’hôtel qu’habitait la pécheresse repentie et qu’elle avait acheté cinq ans auparavant sur ses économies de femme à la mode, se cachait au fond de la villa d’Eylau, une petite avenue qui s’embranche sur la grande et qui ressemble à une de ces cités fleuries qu’on trouve dans les faubourgs de Londres.
Jeanne y arriva, à pied, en quelques minutes et avant d’y entrer, elle n’oublia pas de se retourner plusieurs fois, pour s’assurer que personne ne l’avait suivie.
Aucune figure suspecte ne se montra et elle se hâta de se mettre à l’abri des rencontres fâcheuses en se réfugiant dans son home, comme disent les Anglais, – son chez soi.
Là, elle était entourée de gens dévoués qui la servaient depuis longtemps, car Jeanne de Lorris, en dépit de sa situation irrégulière, avait toujours tenu à ce que nos voisins d’outre-Manche appellent la respectabilité.
Ses fournisseurs la vénéraient et ses domestiques la prenaient au sérieux, ce qui n’arrive pas toujours aux demi-mondaines, même les plus lancées.
Depuis trois mois qu’elle était décidée à se retirer de la scène élégante où elle brillait au premier rang, elle avait commencé à restreindre son train, et il ne lui restait qu’un cocher, une cuisinière et une femme de chambre qu’elle ne comptait pas garder après sa retraite définitive. Ils le savaient, et ils ne se consolaient pas d’être forcés de la quitter.
Céleste surtout en séchait sur pied. Céleste, c’était la camériste intime, la confidente de tous les secrets, hors un seul qui n’était connu que de dame Gudule, la brave gouvernante de Thérèse. Céleste adorait sa maîtresse. Elle se serait jetée au feu pour elle et elle n’avait pas encore pu s’accoutumer à l’idée de la perdre, quoique madame de Lorris lui eût promis de lui assurer une existence très sortable. Céleste regimbait contre le congé dont elle était menacée, et comme elle avait son franc parler, elle ne négligeait aucune occasion de dire ce qu’elle pensait des projets de conversion de madame de Lorris.
Elle n’y manqua pas, ce jour-là, en l’aidant à se déshabiller.
— Madame a bien tort de sortir à pied, commença-t-elle, car si elle se permettait de donner des conseils, elle les donnait toujours en parlant à la troisième personne. La marche fatigue madame… et ce sera bien pis quand madame habitera la campagne… sans compter que la jument se perd à rester des trois jours de suite à l’écurie. Jean ne peut plus la tenir quand il l’attelle.
— Fais-moi grâce de tes réflexions, interrompit sèchement madame de Lorris. Je n’ai plus besoin de toi et je veux être seule. Va-t’en et n’oublie pas que je n’y suis pour personne.
— Madame Ferrette est venue en allant au Bois… elle reviendra chercher madame pour l’emmener dîner.
— Tu lui diras que je ne suis pas rentrée. Laisse-moi.
Céleste obéit, bien à contre-cœur, et Jeanne de Lorris put enfin contempler sans témoins le portrait de sa fille.
C’était une miniature où on reconnaissait la main d’un habile artiste. Un amateur l’aurait payée cher, même sans la monture qui avait une grosse valeur intrinsèque et un cachet très particulier.
Les diamants, d’une très belle eau, n’étaient pas tous de la même grosseur. Un joaillier aurait deviné, en les examinant, qu’ils avaient fait partie d’une parure qu’on avait démontée pour les sertir autour de ce cadre.
Le médaillon était en or massif et de forme carrée ; très lourd, très épais : une vraie boîte, qu’une femme ne pouvait pas porter comme on porte une broche ou un collier.
— C’est elle ! pensait madame de Lorris, c’est lady Cairness qui a fait monter ainsi le portrait de Thérèse… Elle se souvenait donc encore d’elle !… Et pourtant toutes les lettres que je lui ai adressées sont demeurées sans réponse.
» J’étais déchue, c’est vrai, et lady Cairness ne pouvait plus entretenir de relations avec une femme galante… Mais Thérèse était la fille de son frère. Thérèse était innocente de mes fautes… et ce frère, qui avait été mon premier amant, allait la reconnaître… lui donner son nom… lorsqu’il est mort, d’une mort mystérieuse.
» Sa sœur Alice savait cela quand elle a épousé lord Cairness, et elle avait juré de ne jamais abandonner cette enfant que Georges adorait… Georges Avor, le dernier de sa race. Qu’a-t-elle donc fait pour Thérèse depuis quinze ans ? Elle habitait un château, au fond de l’Écosse. Est-ce son mari qui lui défendait de me répondre ?… Peut-être… mais, il y a six mois, j’ai appris par hasard qu’elle était veuve… je voulais lui écrire encore, pour lui annoncer que j’allais changer d’existence et que ma fille, saintement élevée, ignorerait toujours comment j’avais vécu… je n’ai pas osé… et maintenant, Thérèse n’a plus que moi au monde… j’avais rêvé pour elle un rang, un nom illustre en Angleterre et elle portera le mien, elle s’appellera Thérèse Valdieu, jusqu’au jour où elle se mariera… si je parviens à la marier.
» Heureusement, ce nom, qui fut celui d’un brave soldat, je ne l’ai pas déshonoré, puisque dans le monde où je suis tombée, on ne connaît que Jeanne de Lorris.
» J’étais encore Jeanne Valdieu quand Georges m’a aimée, murmura-t-elle.
Et les larmes lui vinrent aux yeux.
À ce moment, elle entendit qu’on parlait dans le petit salon qui précédait le cabinet de toilette où elle était restée.
La voix flûtée de Céleste alternait avec une autre voix, très masculine, celle-là, et très bien timbrée ; une voix de commandement.
La fidèle camériste refusait d’introduire un monsieur qui insistait et la discussion s’animait.
Jeanne s’étonnait que ce visiteur indiscret eût réussi à arriver jusqu’à sa porte. Elle avait consigné tout le monde, même Desternay qui l’amusait assez, et d’ordinaire, ses ordres étaient mieux exécutés. Elle posa le précieux médaillon sur sa table de toilette et elle se leva pour écouter.
— Les consignes, je connais ça ; mais celle-ci n’est pas pour moi, reprit la voix qui, cette fois, fit tressaillir madame de Lorris. Tu dis que ta maîtresse ne m’attend pas. Parbleu ! je le sais bien. Elle n’en sera que plus contente de me revoir. Allons, petite, efface-toi, que je passe.
La porte s’ouvrit ; un homme entra, et Jeanne, stupéfaite, s’écria :
— Gontran !
— Gontran d’Arbois, lui-même, répondit gaiement le nouveau venu, Gontran d’Arbois, en chair et en os, quoiqu’il ait failli laisser les siens là-bas, le vrai, le seul Gontran.
Et s’adressant à Céleste, ébahie :
— Tu vois, soubrette de mon cœur, qu’on ne me met pas à la porte. Tourne-moi les talons et reviens… quand je te sonnerai.
L’intelligente camériste interrogea des yeux sa maîtresse et comprit la situation. Elle disparut d’autant plus volontiers qu’elle entrevoyait un vague espoir de conserver sa place, grâce à ce retour imprévu. Elle avait deviné que le cavalier qui s’annonçait ainsi ne se présentait pas pour encourager madame de Lorris à quitter la galanterie militante.
C’était un grand garçon, bien planté, bien tourné, maigre et vigoureux, brun comme un Arabe ; la physionomie ouverte, l’air gai et décidé. Un vrai type de soldat.
— Comment, c’est toi ! murmura madame de Lorris, plus émue qu’elle ne voulait le laisser voir.
— À la bonne heure ! s’écria Gontran. On se tutoie encore. J’ai cru un instant que tu allais me dire : Monsieur… ou mon lieutenant… car j’étais lieutenant, aux jours heureux où nous nous chérissions… on a fait son chemin, Dieu merci !… C’est rudement chic ici… et c’est beau de ne pas oublier les vieux amis quand on a un hôtel avenue d’Eylau.
— J’en ai oublié beaucoup, mais toi… jamais.
— Alors, Jeannette, laisse-moi t’embrasser. Oh ! sur les deux joues… en camarade… jusqu’à nouvel ordre.
Elle se laissa faire de bonne grâce et Gontran reprit, en s’asseyant sans façon sur le bord de la table de toilette :
— Tu sais, ma Jeanne ; je tombe ici comme un bœuf dans le magasin d’un faïencier, mais je ne veux pas te gêner. Il a dû passer beaucoup d’eau sous les ponts et beaucoup de messieurs autour du lac du bois de Boulogne, depuis le temps où tu venais me voir à Saint-Germain au quartier des hussards. C’est pourquoi…
— Enfin, qu’es-tu devenu ?… d’où viens-tu ?…
— De Gabès, en Tunisie, ma chère. Une fichue garnison, je le déclare. Et je suis devenu commandant. Ça t’étonne, hein ? Eh bien ! c’est pourtant vrai. J’ai fini par attraper la graine d’épinards et la croix, par-dessus le marché. Moi qui me moquais tant du gros major, tu te rappelles… il ne me manque plus que du ventre pour lui ressembler tout à fait… Mais le ventre, ça ne pousse pas en Afrique.
— Tu es mince comme autrefois et tu n’as pas vieilli.
— Merci ! j’aurai trente-cinq ans aux prunes et je les porte bien. Ah ! si tu veux parler du cœur… non, de ce côté-là, je ne suis pas changé.
— Tu es bien heureux, dit mélancoliquement Jeanne de Lorris.
— Est-ce que le tien aurait des peines ? demanda Gontran. Conte-les-moi, mignonne. Je te promets que je les calmerai. Tu sais que je suis de première force pour consoler les affligées. Et j’ai tout le temps de te guérir… Six mois de congé, Jeannette… nous allons nous en donner… J’ai un arriéré de sagesse à liquider… Jusqu’à mon départ, ce sera fête, sept jours par semaine… J’avais envie, en arrivant, de retenir pour tout mon semestre un cabinet au Café Anglais… Le grand seize… Te rappelles-tu les bonnes parties que nous y avons faites ?… Nous en ferons de meilleures, car j’ai oublié de te dire que j’ai hérité cet hiver de mon oncle du Jura.
— Te voilà riche.
— Pas millionnaire, mais j’ai de quoi mener gaiement l’existence, et même de quoi payer tes dettes, si tu es dans l’embarras.
— Merci, Gontran. Je te reconnais bien là. Mais je n’ai besoin de personne. Je suis arrivée à la grande indépendance : cinquante mille francs de rente.
— Tous mes compliments, chère amie. Ça va me gêner un peu ce que tu m’apprends là, car je n’en possède pas autant, et je ne voudrais pas qu’on me prît pour ce que je ne suis pas. L’amour à l’œil, c’est bon pour les sous-lieutenants. Un officier supérieur doit payer sa stalle au théâtre. Mais tu me permettras bien de te défrayer pendant mon séjour à Paris.
— Tu seras toujours le même, dit Jeanne en souriant.
— Alors, c’est dit. Tu acceptes ?
— Impossible, mon ami. Je renonce à la vie joyeuse. Je vais me retirer en province.
— Quelle bonne blague !
— C’est très sérieux. Mes chevaux sont vendus et mon hôtel est en vente.
— Bon ! je devine. Tu rêves le mariage et tu te figures que tu vas trouver un gentilhomme rural qui fera ton bonheur. Es-tu bête ! Tu n’y tiendrais pas un an, à ce bonheur-là.
— J’en suis persuadée. Aussi, je ne songe pas à me marier.
— Et tu lâches tes amis pour rien… pour le plaisir de t’embourgeoiser… Allons donc ! avoue-moi plutôt que tu as du chagrin… un gros chagrin…
— À quoi bon ? Tu n’y pourrais rien, mon pauvre Gontran.
— Non, si tu t’es toquée d’un homme qui ne t’aime pas, je ne me charge pas de traiter ces maladies-là. Mais ça ne fait rien. Dis toujours… et quand je saurai de quoi il retourne, nous verrons.
Jeanne baissa la tête sans répondre. Elle était presque tentée de dire la vérité à ce brave garçon qui avait tant de droits à sa confiance. Depuis que sa première faute l’avait jetée dans le monde où les femmes sans préjugés font fortune en s’amusant, Gontran d’Arbois était le seul de ses amants qu’elle eût vraiment aimé. Ils s’étaient connus à une époque où ils étaient tous les deux jeunes et ardents au plaisir. Elle avait songé un instant à l’épouser et il n’aurait pas reculé, car il était fou d’elle. Mais il aurait fallu lui apprendre qu’elle avait une fille, lui demander de reconnaître l’enfant d’un autre homme. Elle n’avait pas osé et leur liaison avait fini, comme finissent les aventures de jeunesse. Gontran qui se ruinait pour elle était passé, par ordre supérieur, dans un régiment de chasseurs d’Afrique, sans avoir jamais su le grand secret de l’existence de Thérèse, et madame de Lorris, sa maîtresse adorée, l’avait remplacé par des amants sérieux. Mais elle était heureuse de le revoir ; il lui rappelait le meilleur temps de sa vie et son cœur avait battu plus vite quand la longue moustache de Gontran avait effleuré ses lèvres.
Cependant, elle sentait bien qu’il était trop tard pour recommencer le passé et surtout pour lui avouer ce qu’elle lui avait caché autrefois, en pleine crise amoureuse.
— Ma parole d’honneur, Jeannette, on dirait que tu pleures, s’écria-t-il en se levant vivement. C’est donc bien grave ?
— Ne me demande rien, mon ami, murmura madame de Lorris. J’ai, pour me taire, des raisons…
— Que tu ne veux pas m’expliquer. N’en parlons plus, chère amie. Je serai avec toi ce qu’il te plaira que je sois et je ne te questionnerai plus… à une condition.
— Laquelle ?
— À condition que tu viendras dîner avec moi ce soir. J’arrive d’un pays où on ne mange que du couscoussou et où on ne boit que des vins fabriqués à Cette… Sans compter qu’en fait de femmes, je n’ai vu depuis un an que des négresses tatouées et des cantinières à trois chevrons. J’ai soif de Champagne-Clicquot et je ne prendrais aucun plaisir à en goûter sans toi…
» Hum ! Tu me fais l’effet de manquer d’enthousiasme. Voyons, ma petite Jeanne, sois bonne fille. Songe que je suis débarqué à Paris ce matin et que ma première visite a été pour toi… tu passes avant le ministre de la guerre… et j’ai eu assez de peine à découvrir ton nouveau domicile. Je t’avais laissée rue de Rome, au quatrième, sur le devant, et tu as déménagé trois fois avant de passer propriétaire. Tant d’ardeur et de persévérance pour aboutir à dîner tout seul… Non, tu ne le voudrais pas… je serais capable de me griser pour me consoler.
— Je… Je ne suis pas libre, mon ami, balbutia madame de Lorris.
Elle se défiait des entraînements d’un dîner en tête-à-tête et, de plus, elle tenait à aller voir sa fille le plus tôt possible.
— Ah ! très bien, je comprends, dit Gontran, tu attends ton monsieur. C’est assez naturel… tu ne pouvais pas deviner que j’allais tomber chez toi aujourd’hui comme un obus.
— Je n’attends personne et je n’ai personne, mais…
— Est-ce ton seigneur et maître qui t’a donné ce médaillon ? interrompit le commandant qui venait d’apercevoir le bijou que Jeanne avait posé sur la table de toilette où il s’était assis. Diable ! il fait bien les choses : les brillants sont superbes.
Et il prit l’objet pour l’examiner de plus près.
— Tiens ! s’écria-t-il, c’est un portrait… le portrait d’un joli bébé, ma foi !… à qui est-elle cette charmante fillette ?… ni à lui, ni à toi, je suppose.
— Gontran !… je t’en prie… rends-moi ce médaillon, dit Jeanne sans songer à cacher son émotion.
La brusque entrée de son ancien amant lui avait fait oublier un instant que le portrait de Thérèse était là, à portée de la main de Gontran, et elle se repentait de l’y avoir laissé.
— Ne crains rien, dit-il gaiement, je n’ai pas le projet de l’emporter… Nous ne sommes pas en Tunisie, et je ne suis pas venu chez toi pour exécuter une razzia. Permets-moi seulement de le regarder. Elle est ravissante cette petite fille… elle est blonde comme les blés et pourtant elle a quelque chose de toi. Je voudrais être son père. Il est probable qu’elle perdrait au change, car le vrai doit être plus calé que moi. Il l’a encadrée de diamants. Et le cadre en or massif vaut au moins vingt-cinq louis. On dirait un reliquaire. Oh ! oh ! mais c’en est un… ça s’ouvre.
À force de retourner le médaillon entre ses doigts, il avait, sans le savoir, touché un ressort, caché dans la monture, et le couvercle s’était levé.
Jeanne, éperdue d’étonnement, s’avança pour voir.
— De plus en plus fort ! s’écria Gontran. Il y a un papier dedans. C’est une vraie boîte à surprises que cette machine-là. Dis donc, Jeannette, ce n’est pas un billet doux, je suppose, que ce papier jauni. Veux-tu que nous le lisions à nous deux ?
— Non… non… je le lirai seule, murmura madame de Lorris en tendant la main ; une main qui tremblait visiblement.
— Comme tu es émue ! dit le commandant. Il y a donc là des secrets bien terribles que tu te défies du plus dévoué de tes amis passés, présents et futurs ! Tu as tort, Jeanne. Je ne sais pas de quoi il s’agit, mais, quel que soit le cas, je suis sûr que je te donnerais un bon conseil.
» Écoute-moi, ma chère Jeanne. Tu sembles croire que je veux m’imposer et forcer ta confiance. Tu devrais mieux me connaître. Et je demande à m’expliquer.
» J’avais gardé de notre liaison un si doux souvenir que j’aurais été ravi de renouer avec toi. Tu ne le désires pas. C’est fort bien. Nous en resterons là. Mais je vois que tu traverses une crise douloureuse… ne nie pas… ton émotion t’a trahie. Eh bien ! je ne serais pas Gontran, le Gontran qui t’a aimée et qui t’aime encore, si je ne t’offrais pas de te soutenir dans tes épreuves. Tes ennemis, si tu en as, sont mes ennemis. Ne refuse pas mon appui et laisse-moi te défendre envers et contre tous. J’ai bonne tête et bon bras, tu le sais.
Cette protestation émue alla droit au cœur de Jeanne de Lorris. Où aurait-elle pu trouver un protecteur aussi dévoué, aussi brave que ce généreux soldat ? Et pourquoi lui aurait-elle caché maintenant qu’elle avait une fille ? Il n’était plus son amant, et il était plus que jamais son ami. Et elle se disait : nous ne serons pas trop de deux pour veiller sur Thérèse.
— Lis, répondit-elle dans un élan qu’elle ne chercha point à contenir, lis, je n’ai pas de secrets pour toi.
— Vrai ? bien vrai ? Eh bien ! je te jure que tu ne regretteras pas de m’avoir mis au courant de tes affaires intimes. Tu disposeras de moi comme il te plaira, et je te servirai vigoureusement.
» Pour commencer, puisque tu le permets, je vais voir ce que chante cet écrit mystérieux.
Gontran déplia le papier qu’il avait extrait du médaillon.
— Tiens ! s’écria-t-il après y avoir donné un premier coup d’œil ; c’est drôle… ça commence comme un testament.
— Un testament ! répéta madame de Lorris très surprise.
— Écoute plutôt ce préambule : « Ce qui suit est l’expression de ma dernière volonté. »
» Voilà bien, je pense, le style testamentaire. Seulement c’est la première fois que je vois un testament enfermé dans un médaillon comme une simple boucle de cheveux. Il faut croire que le testateur se défiait de son notaire.
— Continue, je t’en supplie.
— Ah ! le testateur est une testatrice… à preuve : « Moi, Alice Avor, veuve de lord Cairness. »
» Qu’est-ce que c’est que cette lady ?… Est-ce que tu la connais ?
— Je l’ai connue… autrefois… mais achève, au nom du ciel !
— J’achève : « Étant saine de corps et d’esprit, mais prévoyant que je serai surprise par la mort, et voulant, pour réparer, autant qu’il est en mon pouvoir de le faire, le malheur qui a frappé une innocente, réaliser les intentions manifestées à plusieurs reprises par mon frère regretté, Georges Avor, décédé à Douvres, le 13 juillet 1867, je donne et lègue la somme de cent mille livres sterling, déposée par moi chez messieurs Campbell, banquiers, à Londres. »
» Peste ! il vaut la peine d’être recueilli, ce legs. Cent mille livres sterling, ça veut dire en bon français deux millions et demi. Joli denier, ma foi ! Si cette excellente insulaire avait eu l’heureuse idée de te choisir pour héritière, je la bénirais jusqu’à la fin de mes jours.
— Le nom ! apprends-moi le nom de la légataire, tu me fais mourir d’impatience avec tes réflexions.
— Hélas ! ce nom, ce n’est pas le tien, chère amie. « Je donne et lègue… » tu sais quoi… « à Thérèse Valdieu, née à Paris, le 19 novembre 1862. » Une inconnue ! c’était bien la peine de me monter la tête. Je n’ai jamais entendu parler de cette Thérèse Valdieu… ni toi non plus.
— Il y a bien Thérèse Valdieu ?… tu en es sûr ?
— Parbleu ! je sais lire. Vois plutôt… Et je devine le mot de l’énigme. Lady Cairness avait cascadé avant d’épouser son lord, et de ses nobles cascades, il était résulté un enfant… qui n’est pas à plaindre… On a raison de prétendre que les bâtards ont toujours de la chance… Voyons la suite… Ah ! je calomniais la défunte… La voici, la suite : « … Fille de Jeanne Valdieu et de Georges Avor, mon frère, qui n’a pas eu le temps de la reconnaître avant de mourir… » La mère est française et s’appelle Jeanne comme toi. Ce Georges avait bon goût. Mais l’écrit ne s’arrête pas là… Écoute le reste : « Pour des motifs qu’il ne me convient pas de préciser, j’ai cessé, il y a quinze ans, de voir Thérèse Valdieu et sa mère… » Elles auront mal tourné probablement. « J’ignore où elles se trouvent en ce moment ; mais elles doivent habiter Paris, et la mère se fait appeler… »
» Pas possible ! s’écria tout à coup Gontran.
— Se fait appeler Jeanne de Lorris, n’est-ce pas ?
— Comment ! c’est de toi qu’il s’agit !… Quoi ! ce nom de Valdieu…
— Est le mien. Je ne te l’ai jamais dit parce que tu ne me l’as jamais demandé.
— Je n’osais pas de peur de te contrarier. Je savais que ton père était légionnaire, puisque tu avais été élevée à Saint-Denis, et alors tu comprends…
— Oui, tu craignais de m’humilier, en me rappelant que je déshonorais le nom d’un soldat et je t’ai toujours su gré de ta délicatesse.
— Bon ! mais… tu as donc une fille ?
— Une fille que j’adore et qui ne rougira pas de moi, car elle ne saura jamais comment j’ai vécu.
— Et tu me la cachais !… tu la voyais pourtant et nous ne nous quittions guère. Voilà donc pourquoi tu disparaissais de temps en temps… et moi qui te faisais des scènes de jalousie à propos de tes fugues !… Mais je l’aurais aimée, cette petite… et je suis encore très disposé à l’aimer… Où est-elle ?
Jeanne resta muette. L’émotion l’empêchait de parler.
— Ah çà ! mais la voilà deux fois millionnaire ta fille… et même deux fois et demie… car je suppose que sa tante d’Angleterre est morte… c’est elle, n’est-ce pas, qui t’a remis ce médaillon ?… Si elle ne t’a pas dit ce qu’il contenait, c’est qu’elle voulait te ménager une surprise agréable… et ce portrait c’est celui de Thérèse… Si l’enfant a tenu ce qu’elle promettait, elle doit être presque aussi jolie que toi. Quand me la montreras-tu ?
— Lis-moi le testament jusqu’au bout, murmura Jeanne.
— C’est juste. Je me suis arrêté au moment le plus intéressant, et je conçois que tu aies envie de connaître le reste… ne fût-ce que pour savoir s’il est valable…
« Je serai prochainement appelée en France pour une affaire qui m’y retiendra peut-être assez longtemps, et je profiterai de mon séjour à Paris pour y chercher la fille de mon frère. Mais comme, pendant ce voyage, je courrai des dangers qui mettront ma vie en péril, je déclare par ce présent écrit ma volonté expresse, et je prie les personnes qui trouveront sur moi ce médaillon de prendre les mesures nécessaires pour que cette volonté soit exécutée. Au cas où Thérèse Valdieu serait décédée avant moi, la somme que je lui lègue devra être répartie, par égale portion, entre les hôpitaux de Paris et les hôpitaux de Londres… »
» C’est tout, conclut Gontran. Il n’y a plus que la date : 20 janvier 1882… et la signature… Et maintenant, ma chère Jeanne, je reviens à ma question. Quand me présenteras-tu à mademoiselle Thérèse ? Le plus tôt sera le mieux, car j’aurai un plaisir infini à me trouver là quand tu lui annonceras la grande nouvelle.
— Je ne la lui annoncerai jamais, dit vivement madame de Lorris.
— Pourquoi donc ça ? aurais-tu par hasard l’intention de refuser cet héritage qui lui tombe des nues ? Je te préviens, mignonne, que tu n’en as pas le droit. La loi est très claire sur ce point.
— J’ai du moins le droit de me taire. Ma fille croit qu’elle porte le nom de son père… elle croit que j’étais mariée et que je suis veuve. Je ne lui dirai pas la vérité et elle la devinerait, si je lui apprenais qu’une pairesse d’Angleterre lui a légué une somme énorme.
— Bah ! tu la marieras un de ces jours, et le mari se chargera de lui révéler le secret de sa naissance, car il s’accommodera certainement des millions britanniques.
— La marier !… Un galant homme épouserait-il la fille de Jeanne de Lorris, que tout Paris connaît ?
— Parfaitement, s’il l’aime. Je l’épouserais, moi, si je l’aimais, et si je n’avais pas été ton amant… seulement, je tiendrais à l’épouser sans dot… c’est-à-dire, entendons-nous… je n’accepterais pas la fortune qui viendrait de toi, mais j’accepterais très bien celle que lui laisse la sœur de son père. Tu vois que je suis franc. Et c’est justement à cause de la différence que j’y fais qu’il ne faut pas repousser les libéralités d’une Anglaise honnête.
— Honnête, voilà le grand mot, dit amèrement madame de Lorris. J’aurai beau racheter mon passé je n’en aurai pas moins été une fille. La tâche est ineffaçable.
— Tu exagères, ma chère Jeanne, et tu sors de la question. Il ne s’agit point de discuter sur les effets du repentir. Tu n’es ni la Madeleine, ni Marion Delorme, qui prétendait que l’amour lui avait refait une virginité. Tu as perdu, en sortant de Saint-Denis, ce que Dumas fils appellerait ton capital. Ça devait arriver. Tu étais sans le sou et tu avais été élevée comme si tu avais dû vivre de tes rentes. Après ton premier amant, tu en as eu d’autres. La plupart des bourgeoises qui te jettent la pierre en auraient fait autant, si elles s’étaient trouvées, à dix-huit ans, dans la même situation que toi. Laisse-les dire et marie ta fille. Je t’y aiderai, si tu veux. Je connais, dans l’armée, des officiers qui ne demanderaient pas mieux que de l’épouser et qui valent bien les gommeux du boulevard.
— J’ai toujours rêvé pour elle un militaire… il saurait la défendre.
— Donc, nous sommes d’accord, et si tu me choisis comme négociateur, je te trouverai ce que tu cherches. Je me chargerai même, si tu le désires, de remplir les formalités nécessaires pour que le testament de lady Cairness soit exécuté… C’est-à-dire, j’en chargerai mon notaire… car j’ai un notaire maintenant, et je ne suis pas très fort sur le Code… Il est bien entendu, je suppose, que la succession est ouverte ?
— Oui. Alice Avor est morte.
— Eh bien ! tu n’as qu’à m’indiquer la date et le lieu du décès. On se procurera un extrait des actes de l’état civil, et…
— C’est impossible, murmura en frissonnant madame de Lorris.
Elle s’était trop pressée de répondre à Gontran, et elle se souvenait maintenant du serment prêté sur le cadavre d’Alice.
— Comment c’est impossible ? s’écria Gontran. Et pourquoi ? Puisque tu sais que cette Anglaise est morte, tu dois savoir où et quand. Rien ne t’empêche donc de me donner les renseignements dont j’ai besoin pour me procurer l’acte de décès qui fera ta fille millionnaire.
— Non… je ne peux pas… je ne peux pas, dit Jeanne en baissant la tête.
— Ma foi, chère amie, je n’y comprends plus rien. Et si c’est un secret que tu me caches, je ne chercherai pas à te l’arracher. Mais j’ai bien le droit de m’étonner de te retrouver mystérieuse, toi que j’ai connue jadis si ouverte et si gaie… Car il y a un mystère… il y en a même plusieurs. Ainsi, je me suis déjà demandé comment tu pouvais ignorer que le testament de ta belle-sœur de la main gauche était caché dans ce médaillon. Évidemment, c’est elle qui te l’a donné avant de mourir. Elle a donc oublié de te dire ce qu’il contenait ?
— Ne m’interroge pas, je t’en supplie. Qu’il te suffise de savoir que Thérèse courrait les plus grands dangers, si je parlais.
— Des dangers ! c’est mon affaire. Ils m’attirent les dangers, surtout quand il s’agit d’en préserver une jeune fille. J’ai les instincts de Don Quichotte. Ma vocation est de protéger les faibles et de redresser les torts. Profite de l’occasion. Ta Thérèse est menacée. Prends-moi pour la défendre. Tu verras que je suis un chevalier dévoué… et solide.
— Crois-tu que j’en doute ? Ah ! Dieu m’est témoin que je m’estimerais trop heureuse de la mettre sous ta protection, mais je ne veux pas t’engager dans une lutte inégale… les armes qu’emploierait contre nous l’ennemi que tu aurais à combattre ne sont pas les tiennes… il ne nous attaquerait pas loyalement au grand jour… il ne se montrerait même pas.
— De plus en plus énigmatique. Tu rendrais des points au sphinx qui arrêtait les passants pour leur donner des rébus à deviner. Et ce n’est pas ma spécialité, les rébus… Mais tu as tort de n’avoir pas foi en mes talents. Je sais me servir d’un sabre et d’une épée, mais je sais aussi me débrouiller dans une intrigue. On est commandant de spahis, mais on a vécu à Paris, et on a pratiqué les gredins du grand monde. Nomme-le moi seulement, ce monsieur que tu redoutes, et je te réponds de t’en débarrasser sans faire d’esclandre. Est-ce un maître chanteur qui se propose d’exploiter la situation vis-à-vis de ta fille ? Dis-moi où il perche et dans quelles eaux il nage. Je te jure qu’il lui en cuira.
— Je ne puis pas te le nommer. Je ne le connais pas.
— Ah ! c’est trop fort. Je commence à croire que tu te moques de moi, ma petite Jeanne !
— Tu ne vois donc pas dans quel état je suis !
— Mais si. Tu pâlis, tu rougis, tu balbuties, tu trembles… Il est clair comme le jour que la découverte de ce testament t’a bouleversée… je constate l’effet, et je n’aperçois pas la cause. Tu devrais être ravie, puisque ta fille hérite, et j’ai entendu condamner à mort des gens qui paraissaient beaucoup moins émus que tu ne l’es en ce moment.
— Alors, pourquoi insistes-tu pour me faire parler ?
— C’est fini. Je ne te demanderai plus rien. Laisse-moi seulement te dire que, si tu venais à changer de résolution, si tu regrettais plus tard d’avoir refusé mes services, tu me trouverais encore disposé à marcher… encore et toujours. Ainsi, ne te gêne pas. Je suis un vieil ami. Traite-moi comme tel.
Jeanne lui tendit la main, et se mit à le regarder, les yeux dans les yeux, mais elle ne répondit pas. Elle réfléchissait. Elle se demandait si elle ne pourrait pas accepter la coopération que ce brave Gontran lui offrait si généreusement, l’accepter sans manquer à l’engagement qu’elle avait pris de se taire.
Lui raconter ce qui s’était passé chez Valentine, elle ne pouvait pas s’y risquer, sous peine d’attirer sur Thérèse les vengeances de l’assassin. Mais ne pouvait-elle pas apprendre à Gontran que le corps de lady Cairness était exposé à la Morgue et le prier de faire ce qu’elle n’avait pas osé faire elle-même ? Faute d’une déclaration de reconnaissance, le legs était perdu à tout jamais, puisqu’il serait impossible de prouver que la sœur de Georges Avor était morte. Et ce legs assurait à Thérèse une fortune dont elle n’aurait pas à rougir, puisqu’elle lui venait de sa famille paternelle. Sa mère avait-elle le droit de l’en priver ?
Cet argument que le commandant avait fait valoir avec tant de force, madame de Lorris en sentait la justesse, et, pour s’y rendre, il ne lui manquait que de découvrir un moyen d’assurer l’héritage à sa fille, sans compromettre la vie de l’héritière.
Elle le cherchait ce moyen et elle crut l’avoir trouvé. Elle crut qu’il suffirait de cacher une partie de la vérité, d’arranger à sa guise l’histoire de la fin tragique d’Alice Avor. Elle se persuada que ce mensonge pieux concilierait tout.
— Ce que craint l’assassin, se disait-elle, c’est d’être dénoncé, et je ne parlerai pas du crime que j’ai vu commettre. Que lui importe le reste ? Et d’ailleurs, ce misérable doit être un lâche. Il n’osera pas s’attaquer à Gontran. Il ne s’en prend qu’aux femmes.
— Eh bien ? demanda l’officier. Puis-je espérer que tu me permettras de servir sous tes ordres ?
— Pardonne-moi d’avoir hésité, dit Jeanne. J’étais si troublée que je n’envisageais pas la situation comme tu me l’as montrée… et comme elle est. Tu vas tout savoir.
— À la bonne heure ! tes réticences me donnaient envie de chanter : Non, non, vous n’êtes plus… Jeannette. Maintenant, je suis bien sûr que c’est toi… la Jeannette du lieutenant d’Arbois, Vas-y de ton gros secret. Je suis tout oreilles.
— As-tu lu les journaux depuis deux jours ?
— Pas beaucoup. La politique m’ennuie, parce que je n’y entends rien.
— Si tu avais lu seulement les faits-divers, tu saurais qu’une femme est morte subitement dans un hôtel de la rue de Ponthieu.
— Chez Valentine. Tu appelles ça un hôtel, toi !… Je la connais, la maison en question, et il me semblait que toi-même, autrefois… Enfin, n’importe, je suis au courant de l’aventure… L’inconnue, qui s’est avisée de décéder sous le toit mal famé de la Rodin, a été portée à la Morgue. Après ?
Peu s’en fallut que madame de Lorris en restât là. Gontran venait de lui rappeler qu’elle parlait à un ancien viveur et qu’elle aurait beaucoup de peine à lui faire prendre le change sur certains détails de l’affaire. Mais il n’était plus temps de s’arrêter. Elle en avait déjà trop dit.
— Eh bien ! reprit-elle, ce matin, je passais par hasard devant la Morgue, j’ai eu la curiosité d’y entrer, et j’y ai reconnu la femme qui y est exposée. Cette femme, c’est Alice Avor.
— Pas possible ! une lady à la Morgue !… une lady logée chez une procureuse !
— Je ne voulais pas en croire mes yeux, mais je suis sûre que c’est elle.
— Ah ! celle-là est raide ! Et moi qui croyais à la vertu des Anglaises !
» En voilà une qui profite de son veuvage pour… mais, n’approfondissons pas… et revenons au sujet qui t’intéresse. Il ne sera pas difficile d’établir qu’elle est morte. On n’a qu’à sonner à la porte du greffe et à déclarer…
— Je n’ai pas osé. J’étais bouleversée… je n’ai pensé qu’à fuir un affreux spectacle. Et bien m’en a pris, car je n’étais pas rentrée chez moi depuis une heure, lorsqu’un commissionnaire a apporté un petit paquet à mon adresse et s’en est allé sans dire de quelle part il venait. Naturellement, j’ai ouvert ce paquet. J’y ai trouvé le portrait de Thérèse et une lettre… je l’ai lue, cette lettre, avec une émotion que tu comprendras quand je t’aurai dit ce que m’écrivait un inconnu… elle n’était pas signée.
— Montre-la-moi.
— Je l’ai brûlée.
— C’est fâcheux. L’écriture aurait pu nous aider à retrouver l’auteur.
— Il y avait à peu près ceci : « On vous renvoie le portrait de votre fille. Si vous voulez qu’elle vive, ne dites à personne que vous avez reconnu la morte. On veut que cette femme soit enterrée sans qu’on sache qu’elle a déshonoré son nom. Si vous parlez, Thérèse périra. »
— Et du testament, pas un mot ?
— Non. Si tu n’avais pas pressé, par hasard, le ressort caché dans la monture du portrait, j’aurais toujours ignoré que lady Cairness avait pensé à doter l’enfant de son frère.
— Et il est probable que ton correspondant anonyme n’est pas mieux informé que tu ne l’étais au moment où je suis entré. S’il avait su ce que renfermait le médaillon, il ne te l’aurait pas envoyé, car il ne me paraît pas être animé à ton endroit de sentiments très tendres. Mais tu es bien bonne de t’effrayer de ses menaces. On ne tue pas les gens comme ça en plein Paris. Moque-toi de ce Croquemitaine. Reconnais carrément l’Anglaise et envoie le testament au président du tribunal de la Seine. Ça embêtera les Cairness et les Avor, s’il en reste. Tant pis pour eux, ma chère. Ce n’est pas ta faute si la défunte avait des mœurs légères. Tu hoches la tête ?… tu n’es pas convaincue ? Ah ! bon, je devine. Il te répugne de ternir la mémoire de la tante de Thérèse. Ce scrupule t’honore, mais l’intérêt de ta fille doit passer avant tout, que diable ! Et d’ailleurs, pour mettre ta conscience en repos, je puis me substituer à toi.
— Comment cela ? demanda madame de Lorris en feignant de ne pas comprendre.
— Eh ! parbleu ! c’est bien simple. Je vais courir à la Morgue. Je verrai la morte… elle a habité Paris autrefois, n’est-ce pas ?… Oui. Alors, je puis l’y avoir rencontrée dans le monde et la reconnaître sur la dalle des pauvres. Si on ne s’en rapporte pas à ma déclaration, on écrira à ses parents d’Angleterre, et il faudra bien qu’ils avouent. Une fois le décès constaté, rien ne t’empêchera de produire le testament. Tu pourras même, sans inconvénient aucun, raconter par quelle voie il est arrivé ici… Et tout ça peut se faire, chère amie, sans que ta fille s’en doute. Quand tu lui apprendras, la veille de ses noces, qu’elle est riche à millions, elle ne te demandera pas d’où les millions viennent. Est-ce dit ? me donnes-tu carte blanche ?
— Oui, dit Jeanne, subjuguée par l’éloquence entraînante de son ancien amant qu’elle n’était pas bien sûre de ne plus aimer.
— Alors, je file sur la Morgue. Je tiens à arriver avant la fermeture. Je serai de retour dans une heure ou deux, et je te rendrai compte de ma mission, en dînant avec toi… Oh ! ne crains rien… je connais un petit restaurant écarté où personne ne te verra entrer avec le commandant d’Arbois. Et si tu es contente de moi, un de ces jours, tu me présenteras à mademoiselle ta fille.
Qui ne dit mot consent et Jeanne se taisait. Mais elle sentait bien qu’elle jouait gros jeu en ouvrant la campagne contre l’assassin qui veillait dans l’ombre.