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III

Est-ce pour la commodité des malandrins de toutes les catégories qu’on a construit, non loin de l’ancienne barrière d’Italie, un immense café-concert ? On serait tenté de le croire, car ils y affluent.

Les uns y viennent tout simplement chercher des divertissements que ne leur offrent pas les cabarets de bas étage ; les autres s’y donnent rendez-vous pour parler d’affaires, avec accompagnement de musique, pour combiner des vols, pendant que sur l’estrade une chanteuse en robe claire s’époumone à imiter Thérèsa.

On règle là le scénario des coups qu’on exécutera en sortant.

L’orchestre n’est pas beaucoup plus mauvais qu’ailleurs, les femmes n’y sont pas beaucoup plus laides, et elles sont plus décolletées. Ces chansons appartiennent au répertoire courant des établissements du même genre, mais on y choisit de préférence les plus épicées, et, en les beuglant, les artistes soulignent les bons endroits avec des gestes qui scandaliseraient jusqu’aux gommeux de la terrasse des Ambassadeurs.

Les bonnes gens du quartier se pâment de joie à ces refrains orduriers. Ils y conduisent même assez volontiers leurs femmes et leurs filles, à seule fin de les distraire.

Pourquoi pas ? on a bien vu des princesses prendre des leçons de danse de Rigolboche.

Ceux-là vont au parterre – la salle est aménagée à peu près comme un théâtre – et ils ne s’occupent que de ce qui se passe sur la scène. Très probablement même, ils ne se doutent pas que la galerie suspendue sur leurs têtes est exclusivement occupée, ou peu s’en faut, par des voleurs.

Ces messieurs sont là chez eux, ils se connaissent tous, et ce n’est pas sans motifs qu’ils s’y placent de préférence.

De ce perchoir circulaire, ils dominent la salle, ils peuvent, d’un coup d’œil, l’embrasser tout entière, ils dévisagent les spectateurs assis au-dessous d’eux, ils surveillent les entrées et les sorties, et s’ils aperçoivent une figure inquiétante, une tête d’agent de la sûreté, ceux qui ont sur la conscience un méfait récent ont tôt fait de déguerpir par une issue secrète qu’ils connaissent fort bien et qui semble avoir été ménagée tout exprès pour eux.

Le roussin est aussitôt signalé comme un loup qui s’aviserait de montrer son museau dans une cour de ferme. Le mot d’avertissement court de banc en banc et tous les intéressés sont prévenus avec une rapidité électrique.

Du reste, il est rare que la police y opère ouvertement. Quelquefois, par exception, quand elle peut mettre la main sur un malfaiteur dangereux qui s’y est fourvoyé, elle l’arrête séance tenante. Mais d’ordinaire, ce n’est pas là qu’elle fait ses coups de filet. Elle n’y entre guère que pour passer en revue l’armée du crime, pour s’assurer que les vétérans n’ont pas disparu – un coquin qui se terre, comme disent ces chasseurs d’hommes, a presque toujours ses raisons pour ne plus se montrer, et son absence est notée comme suspecte, – et aussi pour prendre le signalement des nouvelles recrues amenées là par de vieux bandits chevronnés.

Le dimanche et le lundi sont les grands jours du bouge. Ces jours-là, de midi à minuit, les cuivres de l’orchestre ne cessent pas de tonner et le café ne désemplit pas.

Le soir de ce dimanche qui devait si tristement marquer dans la vie de Thérèse Valdieu, quelques heures après sa malencontreuse visite au vicomte d’Elven, le concert endiablé faisait rage et le public trépignait d’aise à la fin de chaque couplet.

C’était un vacarme assourdissant qui facilitait singulièrement les causeries intimes à demi-voix.

Deux hommes attablés devant un saladier de vin chaud, près de la porte d’entrée, profitaient du tapage pour se dire des choses qu’ils auraient gardées pour eux s’ils avaient cru qu’on pouvait les entendre. L’un était un gars bien planté et vêtu avec une certaine élégance : pantalon de fantaisie, veston collant, pardessus de drap clair, chapeau haute forme, à bords étroits, et souliers outrageusement pointus ; une gravure de modes, faite pour être exposée à l’étalage d’un tailleur de la banlieue.

Le visage ne jurait pas trop avec le costume. Le menton était rasé avec soin ; les favoris bien taillés rejoignaient les moustaches bien peignées. Il avait les dents blanches et le teint frais. Mais ses petits yeux et son air sournois déparaient un peu cet ensemble agréable.

L’autre, plus vieux et plus petit, était habillé comme un ouvrier endimanché. Il ne portait pas de barbe et sa bouche lippue paraissait avoir été taillée avec un sabre. Il avait le nez camard, le teint terreux et les cheveux en broussaille. C’était une ignoble figure. Tous les vices y avaient laissé une empreinte.

Ce couple assez mal assorti semblait s’accorder parfaitement, seulement, le vieux parlait au jeune avec une déférence marquée.

— Dites donc, Pervenche, grommela-t-il, en raclant le fond du saladier avec la cuiller d’étain, pour tâcher d’y puiser un reste de vin chaud, vous qui avez une montre… est-ce qu’il n’est pas bientôt l’heure ?

— Ah çà ! ricana l’homme bien mis, tu es donc pressé de travailler, mon vieux Pélican.

— Pressé de travailler, moi ! Ah ben ! non, par exemple, vu que je suis esquinté. Mais c’est justement parce que je suis esquinté que je voudrais en finir vite et aller me coucher.

— Mâtin ! dit l’autre, qui répondait au nom fleuri de Pervenche, il ne t’en faut pas beaucoup pour te mettre sur le flanc.

— Pas beaucoup ! Depuis hier soir, je n’arrête pas. Pensez donc qu’à minuit j’étais déjà de planton devant la grille de la boîte à la petite et qu’il m’a fallu trimer jusqu’à une heure passée pour semer en route le bourgeois qui m’embêtait. Ah ! il n’est pas commode ce monsieur-là, et j’ai vu le moment où il allait me coller au poste. Mais c’est égal, je l’ai mis dedans tout de même. Avouez, Pervenche, que j’ai eu une fameuse idée.

— Je ne dis pas le contraire ; mais, si je ne t’avais pas aidé, tu aurais été pincé.

— Ça c’est vrai que vous m’avez donné un bon coup d’épaule ; mais, vous au moins, le patron vous a fait des compliments, au lieu qu’à moi…

— Il te paye bien et tu as touché une jolie gratification pour avoir inventé le tour. Qu’est-ce que tu demandes de plus ? Voudrais-tu pas qu’il t’invitât à dîner ?

— Non, je n’ai pas assez de manières. Je ne suis qu’un pauvre diable et mes parents ont négligé de me faire donner de l’éducation. C’est pour ça que toutes les corvées tombent sur moi. Cette nuit, j’ai risqué ma peau et je vais encore la risquer ce soir… car enfin, elle a des amis, la demoiselle du boulevard, et des amis qui ont une rude poigne… j’ai encore un bleu du coup de poing que m’a collé ce grand escogriffe blond, au Jardin des Plantes…

— Tu n’as eu que ce que tu méritais, car tu as opéré comme une brute. On ne t’avait pas dit de prendre la taille à la petite et de chercher à l’embrasser. On t’avait dit de tâcher de l’attirer dans la rue Lacépède en lui contant que sa mère l’y attendait. Tant pis pour toi, si tu as compris de travers.

— J’avais bien compris, mais elle est gentille… et je me figurais qu’elle ne se fâcherait pas.

— Comment, imbécile, tu as cru que tu lui donnais dans l’œil, avec une binette comme la tienne. Ah ! le patron a joliment raison de ne plus te confier de missions délicates. Tu n’es bon que pour les coups de force, ou pour filer les gens et faire les commissions… et encore, Pomme-d’Amour les fait mieux que toi.

— Vous dites ça parce qu’il a trouvé le joint pour remettre une lettre à la petite pendant qu’elle causait avec le grand blond, mais il ne vaut pas deux sous, ce sale crapaud-là… À votre place, moi, je me défierais de lui… Il nous vendrait tous pour vingt francs.

— Pas de danger. Je le surveille.

— Est-ce qu’il est de l’affaire de ce soir ?

— Oui, puisque je l’attends. Il viendra nous prévenir quand il sera temps. Il est de planton devant la maison.

— Faudra que la petite soit rudement bête, si elle ne le reconnaît pas. Elle l’a vu tantôt.

— Sois tranquille. Pomme-d’Amour est malin comme un singe. Il saura se cacher et d’ailleurs il a changé de pelure.

— Et vous croyez qu’elle sortira… seule, à dix heures du soir ?…

— Nous le verrons bien…

— Moi, j’ai dans l’idée qu’elle se défiera. On l’a déjà fait aller ce matin.

— Oui, chez sa maman, et on ne l’y repincerait plus. Mais, cette fois, il s’agit de revoir son amoureux. Elle ne se fera pas prier.

— Est-ce que c’est encore Pomme-d’Amour qui a remis la lettre ?

— Es-tu bête, mon pauvre Pélican ! Tu prends donc le patron pour un serin ? On a fait porter la lettre par le chasseur de l’hôtel du Helder, et comme elle ne connaît pas l’écriture du joli vicomte, elle gobera la blague très bien.

— Je ne dis pas le contraire, mais c’est égal, le patron abuse de la correspondance.

— Mêle-toi de ce qui te regarde. Il connaît son affaire. Et d’ailleurs, tout sera fini ce soir.

— Tout sera fini ! c’est bientôt dit… pour lui, peut-être, si nous réussissons à lui amener la petite… et encore, faudrait savoir ce qu’il veut en faire.

— Va le lui demander, mon vieux, tu verras comme il te recevra. Tu t’y intéresses donc à cette fille-là ?

— Non, mais si c’était pour la tuer… ou pour autre chose… je lâcherais l’affaire. Si on nous attrapait pendant que nous l’enlèverons… ou seulement si ça venait à se savoir, plus tard, nous ne serions pas blancs… nous en aurions pour dix ans de centrale et peut-être mieux que ça.

— Ah ! tu m’amuses, toi, avec tes scrupules. Ils te sont venus un peu tard. Tu as peur : j’en suis fâché, mais il faut marcher. Si tu canais, tu t’en repentirais, je ne te dis que ça. Souviens-toi que le patron a le bras long.

— Je veux bien marcher, mais je veux que vous me disiez d’abord comment ça va se passer, là-bas, au coin de la rue Corvisart.

— Tu es bien curieux ! ricana Pervenche.

— Possible, dit Pélican, mais je ne comprends pas, et je veux comprendre. Vous savez à quoi vous en tenir, vous, mon cher. Vous êtes dans les secrets du patron. Je ne vous les demande pas, mais j’ai bien le droit de vous demander ce qu’il attend de moi. Voilà huit jours que je travaille à l’aveuglette. J’en ai assez de ce métier-là.

— Tais-toi, mauvais soldat. Un troupier ne doit pas discuter les consignes qu’il reçoit de ses supérieurs.

» Mais je suis bon garçon, et je consens à t’expliquer l’opération de ce soir.

— À la bonne heure, car sans ça je ne marcherais pas.

— Parce que tu as le trac. Eh ! bien, puisque tu tiens tant à ta peau, je te réponds qu’on ne l’endommagera pas.

» La petite viendra au rendez-vous de bonne volonté. Le patron l’attendra dans une voiture au coin de la rue Corvisart. Pomme-d’Amour l’y conduira. Nous ne serons là, nous autres, que pour empêcher qu’on dérange leur tête-à-tête.

— Ah bah ! elle en tient donc pour le patron ?

— Ça t’étonne ?

— Un peu. Pourquoi donc alors va-t-elle voir à l’hôtel du Helder le grand blond qui m’est tombé dessus l’autre jour, au jardin des Plantes ?

— On voit bien que tu ne connais pas les femmes. Quand elles ont un amant, elles veulent en avoir deux. Le grand blond n’est pas mal, mais le patron n’est pas mal non plus.

— Alors, la petite n’est qu’une farceuse ?

— Dame ! c’est la fille d’une cocotte.

— Ça n’y fait rien. Et puis, si elle ne demande qu’à aller avec le patron, pourquoi se donne-t-il tant de peine ?

— Parce que la mère est contre lui.

— Tiens ! je n’aurais pas cru. Elle ne doit pas cracher sur l’argent, cette mère-là… et le patron en a plus que le vicomte.

» Moi, j’ai dans l’idée qu’il y a autre chose. Ce n’est pas pour des prunes que, la semaine passée, il m’a envoyé à la Morgue, à seule fin de couler deux mots dans l’oreille d’une femme qui me fait l’effet d’être la cocotte en question.

» Vous me l’aviez montrée la veille aux Champs-Élysées, dans une voiture de maître, et j’ai passé deux jours à l’attendre à la porte de la halle aux refroidis… même que les sergents de ville commençaient à me regarder de travers.

— Eh bien, après ?

— J’avais ordre de lui dire tout bas : Gare à ta fille ; et elle a fait une drôle de tête quand je lui ai dit ça.

— Pélican, mon garçon, je te prenais pour une bête, mais je m’aperçois maintenant que tu as trop d’esprit. Ça te fera du tort. Le patron n’aime pas qu’on cherche à voir clair dans ses affaires. Et je te conseille de te tenir tranquille. Fais comme moi. Il me dit d’aller là ; j’y vais et je ne lui demande pas pourquoi il m’y envoie. Il ne me répondrait pas et il me chasserait. Prends garde qu’il ne t’en arrive autant. Il ne tiendrait qu’à moi de te dénoncer à lui, mais nous avons travaillé ensemble et je ne débine jamais les camarades.

» Je reconnais, d’ailleurs, que tu as des qualités… et même des qualités que je n’ai pas. Ainsi, tu sais te faire une tête. Avec ta fausse barbe, tu n’es plus du tout le même. La petite que tu as voulu embrasser te parlerait ce soir qu’elle te prendrait pour un autre.

» Moi, mes moustaches postiches me gênent et… je les porte mal… ça se conçoit !… le manque d’habitude.

— Vous êtes trop modeste, Pervenche. Elles vous vont très bien.

— Je ne trouve pas. Et la preuve, c’est que le patron voulait me les faire mettre pour fréquenter une cocotte de la rue Mosnier. Je lui ai représenté qu’elle pourrait s’en apercevoir et il a tenu compte de mes observations.

— Fréquenter une cocotte, en v’là une mission qui m’aurait convenu !

— Pélican, tes passions te perdront, dit en riant M. Pervenche. Tu aurais voulu faire le joli cœur avec cette créature et elle t’aurait tiré les vers du nez. Moi, mon cher, j’ai été chaste comme Joseph, et ce n’était pas facile, car je lui plaisais à cette enfant.

— C’est donc fini ?

— Oui, je n’y retournerai plus.

Pélican allait questionner encore, mais il s’éleva dans la salle un tumulte effroyable qui étouffa sa voix.

Une chanteuse, la préférée de ce public, venait d’achever de vociférer une romance, et elle envoyait des baisers aux spectateurs de la galerie, qui répondaient à cette pantomime gracieuse en hurlant comme des bêtes féroces en rut.

Une voix glapissante perçait à travers les rugissements, comme le son aigre d’un fifre domine le roulement des tambours quand un régiment passe.

— Voilà un fausset que je connais, dit Pervenche.

Et il se retourna vivement pour regarder les spectateurs perchés au-dessus de lui dans la galerie circulaire.

— Je ne me trompais pas, reprit-il en poussant le coude à Pélican, c’est ce cher Pomme-d’Amour. Délicieux enfant ! il n’y a que lui pour pousser des sons pareils.

— Je ne le vois pas, grommela Pélican. Où est-il donc ce sale crapaud ?

— Cherche, mon vieux. Je t’ai prévenu qu’il avait changé de tenue. Je suis curieux de voir si tu le reconnaîtras.

— Je le défie de changer sa boule de singe… et il pourrait bien s’habiller en enfant de chœur que ça ne m’empêcherait pas de le prendre pour ce qu’il est.

— Avec tout ça, tu ne le trouves pas.

— Est-ce que ce serait ce gamin qui nous fait des signes… non… mais si… Ah ! le gueux, il s’est habillé en larbin.

— Parbleu ! pour porter la lettre, il fallait bien. Est-il assez réussi avec sa veste vert-bouteille à trois rangées de boutons et sa casquette plate !

— Où a-t-il volé ses frusques, le vilain môme ?

— Il les a achetées au décrochez-moi ça. Et c’est lui qui a eu l’idée de se mettre en chasseur. Quand je te disais qu’il est plus malin que toi. Et puis, il sait porter la toilette, lui.

— Ça veut dire que moi, j’ai l’air d’un muf… qu’est-ce que je vous ai donc fait à vous que vous êtes toujours à me débiner ?

— Rien, histoire de rire tout bonnement. Ne te fâche pas, Pélican. Ce n’est pas le moment, car nous allons travailler ensemble et l’union fait la force.

— Oui, j’ai lu ça sur les écus de cent sous de la République… et je voudrais en voir plus souvent… car je ne suis pas riche…

— Oh ! toi tu es toujours à crier misère. On t’en donnera demain des pièces de cinq francs, et même de vingt, si tu m’aides cette nuit avec intelligence.

— S’il ne s’agit que de monter la garde sur le boulevard, pendant que la petite causera avec le patron, ça ne sera pas difficile.

— Encore faut-il que ce soit fait adroitement. Et d’ailleurs, c’est Pomme-d’Amour qui aura la besogne la plus délicate, puisque c’est lui qui amènera la demoiselle.

— Tiens ! il décanille.

— C’est signe qu’il est temps. Filons.

Le saladier de vin chaud était vide, et comme on paie d’avance, Pervenche n’eut pas besoin d’appeler le garçon pour régler avant de sortir.

Pélican le suivit en grommelant. Le concert l’intéressait, les artistes lui plaisaient, – une surtout qu’on aurait pu exhiber comme géante à la foire de Neuilly, – et il n’aurait pas été fâché de renouveler la consommation.

Pomme-d’Amour les attendait à la porte, en fumant une cigarette.

C’était un type que ce coquin en herbe. Il avait la tête ronde comme une bille de billard, les cheveux jaunes, le nez pointu comme une fouine et rouge comme une tomate, le teint blême et la bouche canaille, une bouche faite pour parler l’argot.

— Te v’là, vermine, lui dit Pélican, qui ne pouvait pas le souffrir.

— Dites donc, vous, répliqua Pomme-d’Amour, est-ce que nous avons gardé les cochons ensemble, espèce de vieux cheval de retour ?

— Assez ! dit Pervenche, d’un ton d’autorité. Le patron ne vous paie pas pour vous disputer. Il s’agit d’aller à nos affaires.

» Toi, Pélican, tu vas me faire le plaisir de marcher devant. J’ai à causer avec Pomme-d’Amour.

— C’est bon, grogna Pélican. Où faudra-t-il vous attendre ?

— Va de l’avant, on te dit ; je te rappellerai quand j’aurai besoin de toi. En attendant, tu peux descendre le boulevard jusqu’à la rue Corvisart.

Pélican obéit en rechignant, et Pomme-d’Amour le salua par derrière d’un geste bien connu.

— Laisse donc cet imbécile et raconte-moi où nous en sommes, lui dit Pervenche. La blague a-t-elle pris ?

— En plein, mais j’ai eu du mal. Et, là, vrai, ça n’était pas commode. Je ne pouvais pas remettre la lettre devant la vieille que je voyais trotter dans le jardin comme un rat empoisonné. Il a fallu attendre qu’elle rentre dans sa niche, que la petite soit seule, et qu’on n’y voie plus clair, parce que j’avais peur qu’elle ne me reconnaisse. J’ai fini par trouver le joint tout de même… sur le coup de neuf heures.

— Comment t’y es-tu pris ?

— Je m’étais caché derrière un arbre. Elle est venue contre la grille. Alors j’ai fait celui qui arrive en courant, et je lui ai demandé mademoiselle Valdieu… comme si je ne l’avais jamais vue… C’est moi, qu’elle m’a dit… Mademoiselle, je viens de la part de M. André d’Elven. Et je lui ai passé la lettre à travers les barreaux.

— Et elle l’a prise, la lettre ? demanda Pervenche.

— Pas tout de suite, dit Pomme-d’Amour. Elle ne voulait pas y toucher. Elle avait l’air d’avoir peur de se brûler les doigts. Alors, moi, je la lui ai fourrée dans la main. Je savais bien qu’elle ne la laisserait pas tomber. Seulement, pour la lire, elle n’y voyait pas clair. Je n’avais pas pensé à ça. Mais je suis débrouillard. J’avais une boîte d’allumettes dans ma poche. Je la lui ai passée, comme la lettre, à travers les barreaux. Elle a compris et faut croire que ça lui a paru drôle, car elle s’est mise à rire en me regardant. Là-dessus, j’ai salué… militairement… la main à la visière… je ne voulais pas ôter ma casquette… si je l’avais ôtée, elle aurait pu me reconnaître à mes cheveux.

— Abrège, Pomme-d’Amour, abrège, mon garçon. Nous n’avons pas de temps à perdre.

— C’est juste. Eh bien ! la petite a craqué une chimique… des bougies à trois sous la boîte, s’il vous plaît… Heureusement qu’il ne faisait pas de vent… elle a pu lire… Ah ! fallait voir ça ! elle est devenue de toutes les couleurs. Paraît qu’elle en tient pour le grand blond. Il n’est pourtant pas déjà si beau, avec sa figure en lame de rasoir. Enfin tous les goûts sont dans la nature.

— Le tien est de bavarder, à ce qu’il paraît.

— J’arrive, m’sieur Pervenche. Ne vous impatientez pas.

» Pour lors donc, v’là qu’elle me dit… avec une petite voix en flûte douce : C’est M. d’Elven lui-même qui vous a remis ce billet ? – Lui-même, en personne, que je lui fais. Il attend la réponse. – Où ? – À l’hôtel du Helder. – Vous allez donc y retourner ? – Oui, madame. Et je reviendrai avec lui si vous consentez à le voir. – Ah ! vous savez ce qu’il y a dans la lettre ? – Non, madame. Mais ce monsieur m’a dit qu’il vous attendra au coin de la rue Corvisart, à l’heure que vous lui indiquerez, et qu’il aura besoin de moi pour aller vous chercher, parce qu’il n’ose pas trop s’approcher de votre jardin… et parce qu’il ne veut pas que vous veniez au rendez-vous toute seule. La nuit, le boulevard d’Italie n’est pas sûr, et, si on vous attaquait en route… – Vous me défendriez ? qu’elle me demande en souriant. – Non, madame, je ne suis pas assez fort ; mais je sifflerais, et M. d’Elven accourrait.

— Bravo ! s’écria Pervenche. Pomme-d’Amour, tu feras ton chemin, je te le prédis. Parler des attaques nocturnes, ça c’est une trouvaille. Elle ne se méfiera plus de toi. Ce n’est pas cette brute de Pélican, qui aurait inventé celle-là.

» Alors, elle a accepté ?

— Pas du premier coup. Il y a eu du tirage. Elle piétinait sur place et je voyais le moment où elle allait me planter là pour reverdir. Elle s’est pourtant décidée à me répondre : Eh bien ! revenez à dix heures. Je serai dans le salon du rez-de-chaussée et la fenêtre sera ouverte. Frappez un coup sec contre la grille, avec une pierre… – Non, avec mon briquet, ça sonnera mieux. – N’importe. J’entendrai et je m’approcherai de la fenêtre. Quand vous m’y verrez paraître, vous allumerez une de ces bougies. Je saurai que vous êtes là et je descendrai.

Pomme-d’Amour fit ce récit en changeant de voix, suivant qu’il répétait ses propres discours ou ceux de mademoiselle Valdieu. Il avait un talent particulier pour les imitations. On aurait cru entendre Thérèse.

— Bon ça ! dit Pervenche. Et après ?

— Après, je me suis poussé de l’air et je suis arrivé tout chaud chez le patron qui m’a commandé d’aller vous chercher au beuglant et qui m’a donné deux louis. Je les ai pris, mais là ! vrai, ça valait mieux que ça.

— Ne t’inquiète pas, gamin. Si tout marche bien cette nuit, je te ferai avoir un supplément demain matin.

— Merci, m’sieur Pervenche. Je ferai ce que je pourrai. Si la petite a changé d’idée, ça ne sera pas de ma faute. Mais si elle vient, je vous garantis qu’elle ne se sauvera pas avant d’arriver à la rue Corvisart, et une fois que je l’aurai menée là, je vous la repasserai. Le reste… ça vous regarde…

— Parfaitement, tu n’auras qu’à me laisser faire… et à ne pas te laisser prendre…

— Prendre !… par qui ? vous croyez que la rousse nous tombera dessus ?

— J’espère que non, mais si ça arrivait, ou si seulement des bourgeois cherchaient à se mêler de nos affaires, tu n’aurais qu’à décamper et moi aussi, et Pélican aussi. Le patron ne veut pas d’histoires. Il aimerait mieux manquer le coup, quitte à recommencer une autre fois.

— Recommencer, ça ne serait pas facile, vu que la petite ne se laisserait pas entortiller… elle se méfierait de moi.

— On s’y prendrait d’une autre façon. Mais assez causé. Nous devons approcher de la maison.

— Tiens ! au fait !… vous n’y êtes jamais allé… Je n’y pensais plus… Eh bien ! elle est là, derrière ces arbres… tout à l’heure, vous la verrez. Pélican vient de passer devant la grille.

— Alors, dit Pervenche, taisons-nous, mon garçon. Il ne faut pas qu’on nous entende et surtout il ne faut pas qu’on nous voie ensemble. Je vais passer de l’autre côté du boulevard. Toi, tu vas continuer tout droit.

— Oh ! nous avons le temps. Il n’est pas dix heures, répliqua Pomme-d’Amour. Si vous voulez avancer un peu, je vais vous montrer la maison… à travers les arbres… je connais une bonne place où personne ne nous dérangera.

— Je veux bien, mais parlons bas. Il y a peut-être du monde dans le jardin. Il fait un temps superbe. Ces dames ont pu avoir la fantaisie de se promener.

— Il n’y a pas de danger. La petite ne m’aurait pas dit de frapper à la grille pour m’annoncer, si elle n’était pas sûre que sa maman sera couchée.

— Elle a pu se tromper. Mets une sourdine à ton galoubet.

L’affreux gamin se le tint pour dit.

De ce côté, le jardin de la villa confinait à un terrain vague dont il était séparé par un mur. La grille en façade sur le boulevard finissait là. L’entrée se trouvait à l’autre bout.

Pomme-d’Amour conduisit Pervenche au coin du mur de séparation.

L’endroit était bien choisi. On voyait obliquement, et d’assez près, la façade de la maison.

Au rez-de-chaussée, les fenêtres étaient ouvertes et éclairées. La silhouette d’une femme se détachait nettement sur le fond lumineux.

— C’est elle, souffla Pomme-d’Amour. Elle est prête, elle m’attend et elle s’impatiente.

— Elle n’est pas seule, murmura Pervenche. Il y a deux ou trois personnes dans le salon.

— La mère et la vieille qui ressemble à une chouette. Elle leur aura conté une blague et elle trouvera bien le moyen de les balancer quand je donnerai le signal.

— Attendons encore. Je voudrais être sûr qu’il n’y a pas d’hommes chez elle.

— Des hommes ? jamais de la vie. C’est comme un couvent de sœurs grises, c’te boîte-là. Il n’y entre que le jardinier et il y a beau temps qu’il est couché.

— J’te dis qu’il en vient d’autres. Demande à Pélican. Hier, il a été pincé devant la grille par un bourgeois qui sortait de la maison et qui ne voulait pas le lâcher. Il a fini par lui échapper, mais il a eu du mal.

— C’est moi qui lui aurais passé la jambe au bourgeois. Ah ! ça n’aurait pas été long. Pélican n’est qu’un serin.

» Oh ! oh ! la petite se met à la croisée… elle regarde du côté de la porte du jardin… qu’est-ce que je vous disais qu’elle s’impatientait ?

Mademoiselle Valdieu, en effet, venait de se mettre à la fenêtre, mais elle n’y était pas plus tôt qu’elle tourna la tête, probablement pour répondre à quelqu’un qui lui parlait dans le salon, et presque aussitôt elle se retira.

— Tu es sûr que c’est elle ? demanda tout bas Pervenche.

— C’est vrai, vous ne la connaissez pas, répondit sur le même ton Pomme-d’Amour. Ah ! je vous en réponds que c’est elle ! La mère est une belle femme, mais elle n’a pas une taille de guêpe… au lieu que celle de sa fille… je la tiendrais dans mes dix doigts… même que ça ne m’embêterait pas.

— Je te crois… et je crois aussi qu’elle t’attend. Ce n’est pas pour prendre le frais ni pour contempler les étoiles qu’elle est venue mettre le nez dehors. Pélican doit être arrivé à son poste. Je vais aller le rejoindre. J’ai toujours peur qu’il ne fasse des bêtises.

» Tu n’as pas oublié ta leçon ? Tu sais ce que tu as à dire à la demoiselle ?

— Soyez tranquille. J’ai pas mon pareil pour la mémoire. Quand j’ai vu jouer deux fois un mélo, je le sais par cœur. Si nous n’étions pas si pressés, je vous dirais les Deux Orphelines d’un bout à l’autre !… Ah ! dix crosses qui plombent à l’horloge de la Salpêtrière… ça sera pour une autre fois, la pièce de Dennery.

» Cavalez-vous, m’sieur Pervenche, pendant que je me coulerai le long de la grille.

— Je m’en vais, moucheron. Le patron compte sur toi. Je ne te dis que ça. La consigne est d’ouvrir l’œil… et de jouer des jambes, si l’affaire tourne mal.

Sur cette recommandation finale, Pervenche se jeta sur la chaussée et se dirigea vers la rue Corvisart, en évitant de passer trop près de la villa.

Pomme-d’Amour, au contraire, se glissa, en rasant la clôture du jardin, jusqu’à la porte en fer ouvragé où devait venir la trop confiante Thérèse.

Il attendit qu’elle reparût à la fenêtre, et dès qu’il la vit, le drôle, tirant de sa poche son briquet et sa boîte d’allumettes, signala sa présence en frappant, comme c’était convenu, un coup sec sur un des barreaux, avec le fer du briquet.

Le son clair du fer heurtant le fer arriva droit à l’oreille attentive de Thérèse qui se pencha en dehors de la fenêtre.

Pomme-d’Amour vit le mouvement et compléta le signal en frottant contre la boîte une allumette qui s’enflamma et brilla un instant dans la nuit comme un ver luisant.

Thérèse rentra aussitôt dans le salon.

— Ça y est, grommela Pomme-d’Amour. C’est comme ça qu’on prend les alouettes. Dans cinq minutes, elle sera ici et je n’aurai plus qu’à la conduire au patron… qu’est-ce qu’il veut en faire ?… je m’en doute bien… et pour un homme chic, c’est rudement canaille… mais ça ne me regarde pas et je m’en bats l’œil, pourvu qu’il me paie bien… la morale, c’est pas mon affaire à moi… je suis pas agent des mœurs… eh ben ! ça me fait quelque chose tout de même de jouer ce tour-là à c’te petite… car, il n’y a pas à dire, sans moi, elle ne viendrait pas… avec un autre, elle se méfierait… et s’il lui arrive malheur, c’est moi qui en serai la cause… elle aura le droit de me dire que je l’ai vendue et de me cracher à la figure…

» Pauv’ fille ! si elle savait que ce n’est pas son vicomte qui l’attend, comme elle resterait avec maman ! Quand elle s’apercevra qu’on l’a attirée dans un traquenard, il ne sera plus temps de reculer… Mais c’est égal, j’ai idée que ça n’ira pas tout seul… elle a l’air décidé, avec sa mine douce, et pour sûr, elle se rebiffera, quand on lui mettra la main dessus… elle criera, elle appellera au secours… le patron est bel homme, je ne dis pas le contraire, mais ce n’est pas comme ça qu’on s’y prend… elle lui arrachera les yeux… au lieu que s’il s’était présenté tranquillement chez la mère, ça se serait p’t’être arrangé… tout le monde aurait été content… excepté le vicomte, mais c’est pas lui qui m’intéresse… je peux pas le voir en peinture, ce type-là… d’abord, j’aime pas les blonds.

Sur cette déclaration qu’il se faisait à lui-même, Pomme-d’Amour s’accroupit et alluma une cigarette. Il ne pouvait pas rester un quart d’heure sans fumer, et il tenait à ses habitudes, ainsi qu’un vieux troupier.

— Avec tout ça, se disait-il, elle n’arrive pas. Maman n’aura p’t’être pas voulu la laisser sortir… c’est ça qui m’embêterait… c’te brute de Pélican se ficherait de moi… et le patron me ferait un nez !… ça ne serait pourtant pas de ma faute… je ne peux pas la forcer à venir… j’ai pas mes entrées dans la boîte… et quand même je les aurais, j’ai pas envie de me faire pincer… si le bourgeois de l’autre nuit était là, ça ne serait pas drôle… ou s’il nous tombait dessus pendant qu’on emballera la petite…

» Bah ! je m’en tirerai toujours, conclut le gavroche en faisant claquer ses doigts. Pervenche m’a dit que, si ça se gâtait, je n’aurais qu’à me cavaler. Je profiterais de la permission.

Tout en réfléchissant ainsi, Pomme-d’Amour ne perdait pas de vue la maison. Il espérait que Thérèse allait sortir sur le perron et il fut désagréablement surpris de voir paraître à la fenêtre, où elle s’était montrée un instant, deux personnes qui ne lui ressemblaient pas du tout.

Une femme d’abord, plus grande et plus forte, puis, aussitôt après, un homme de large et haute encolure, qui vint s’accouder à côté de la femme sur la barre d’appui de la croisée.

Du point où il était placé, Pomme-d’Amour ne pouvait pas distinguer les figures. Les lumières du salon éclairaient par derrière deux silhouettes qui se dessinaient à peu près comme des ombres chinoises.

Seulement, un point lumineux brillait dans la nuit. L’homme fumait un gros cigare. Il était donc là comme chez lui, puisqu’il prenait cette liberté.

— Enfoncé ! soupira le gamin. Le bourgeois y est. La petite n’osera jamais venir. Et elle fera bien de ne pas bouger, car si elle se risquait dans le jardin, il la verrait… sa maman aussi la verrait… et je n’aurais plus qu’à me tirer des pieds… je ferais pas mal de me les tirer tout de suite et d’aller prévenir le patron que le coup est manqué.

Pomme-d’Amour, très perplexe, hésitait à prendre un parti prudent. Il craignait d’être blâmé par Pervenche, son chef direct, et privé de la gratification sur laquelle il comptait.

Tout à coup, il lui sembla entendre marcher à sa droite, sous les grands arbres qui ombrageaient la grille dont ils n’étaient séparés que par une allée assez étroite.

Il fallait qu’il eût l’oreille fine, car c’était un pas presque aussi léger que le pas d’un oiseau. Mais ce pas se rapprochait et il se leva pour être prêt à tout événement.

Il eut même le courage de sacrifier la cigarette dont l’odeur aurait pu le trahir. Il la jeta, quoiqu’il en eût à peine tiré quelques bouffées.

— Êtes-vous là ? dit tout bas une voix douce.

— Oui, souffla Pomme-d’Amour en s’avançant vivement du côté où on parlait.

Une ombre se montra derrière la grille, à quelques pas de lui, et la voix reprit :

— Regardez la fenêtre éclairée et dites-moi si vous y voyez quelqu’un.

— Non, mademoiselle… Il y avait du monde tout à l’heure. Mais maintenant, il n’y a plus personne.

— Bien. Éloignez-vous un peu et ne bougez plus jusqu’à ce que je sorte.

Pomme-d’Amour se tapit contre le mur, s’y tint coi, mais il avait de bons yeux et il observa.

Il vit la jeune fille s’approcher avec précaution. Elle s’arrêtait à chaque pas et ce n’était pas sans motif, car l’homme et la femme qu’elle avait laissés à la maison ne tardèrent guère à reparaître à la fenêtre.

Seulement, cette fois, ils n’y restèrent pas. Après une courte station, ils firent volte-face, et ils disparurent.

Il était évident qu’ils se promenaient de long en large dans le salon, et que cette évolution régulière devait les ramener devant la croisée à de courts intervalles.

Thérèse l’avait compris ainsi et manœuvrait en conséquence.

La difficulté consistait à saisir le moment pour ouvrir la porte sans que les promeneurs s’en aperçussent.

Elle y réussit. La grille qui n’était pas fermée à clef tourna sans bruit sur ses gonds et lui livra passage. Elle se glissa par l’entre-bâillement et elle la laissa entr’ouverte.

— Par ici, mademoiselle, dit à demi-voix Pomme-d’Amour.

Thérèse vint à lui, sans hésiter, et lui demanda :

— M. d’Elven est-il là ?

— Il est resté dans la rue Corvisart, mademoiselle, répondit avec aplomb l’abominable gamin. Il n’a pas osé venir trop près de la maison. Mais il doit être bien malheureux, car il y a une demi-heure que nous sommes là, et il doit se figurer que vous n’allez pas venir.

— Il est à peine dix heures, murmura Thérèse.

— C’est vrai, mademoiselle ; mais moi aussi, j’ai cru que vous ne viendriez pas, quand je me suis aperçu que vous n’étiez pas seule à la maison… Je regardais le perron et je ne vous voyais pas sortir… mais je voyais à la fenêtre un monsieur et une dame.

— Je suis sortie par-derrière et j’ai fait le tour du jardin.

— Ah ! c’est donc ça que vous êtes arrivée du côté où je ne vous attendais pas.

— Conduisez-moi, dit Thérèse, qui ne tenait pas à prolonger ce dialogue inutile.

Pomme-d’Amour savait déguiser sa voix et la pauvre enfant, trompée par le costume de chasseur, n’avait pas le moindre soupçon. Elle avait à peine entrevu au Jardin des Plantes le porteur du message mensonger et elle ne se doutait pas que c’était encore lui qui se présentait sous ce nouveau costume.

Et, cependant, ce n’était pas sans avoir longtemps hésité qu’elle s’était décidée à se rendre à l’appel d’André, qui lui écrivait pour lui demander en grâce une dernière entrevue.

Il se plaignait qu’elle l’eût condamné sans l’entendre et il promettait de se justifier si elle consentait à lui accorder un moment d’entretien.

Elle n’espérait guère qu’il tiendrait sa promesse, mais elle ne voulait pas qu’il pût l’accuser d’indifférence ou de cruauté et elle avait résolu d’exaucer sa prière.

Bien entendu, elle n’avait pas consulté sa mère sur l’opportunité de cette expédition hasardeuse, dont elle n’apercevait pas les dangers, pas plus qu’elle ne mettait en doute l’authenticité de la lettre.

Elle ne connaissait pas l’écriture d’André, mais elle était persuadée que lui seul avait pu se servir de ce style passionné où l’émotion sincère perçait sous chaque mot.

Il faut dire, d’ailleurs, que la rue où il lui donnait rendez-vous était tout près de la villa, presque à portée de la voix, et que personne n’était encore couché chez madame Valdieu, qui venait de rentrer pour toujours dans sa maison du boulevard d’Italie et d’y recevoir la visite du commandant d’Arbois.

Thérèse pouvait donc se flatter qu’en cas d’accident, elle ne manquerait pas de défenseurs.

Elle était sortie, vêtue comme elle l’était depuis le matin ; seulement, elle avait mis une capeline qui couvrait sa tête et ses épaules.

— Venez, mademoiselle, lui dit Pomme-d’Amour, en se plaçant du côté de la chaussée pour descendre le boulevard.

Elle marcha d’un pas ferme, entre les clôtures des jardins maraîchers qui bordent la contre-allée et le jeune gredin, qui ne feignait de veiller sur elle que pour l’attirer dans un infâme guet-apens.

La nuit était belle, mais il n’y avait pas de lune et les candélabres à gaz sont assez espacés sur le boulevard d’Italie, bordé d’ailleurs de grands arbres qui projettent leur ombre sur les contre-allées.

L’heure et le lieu étaient bien choisis pour accomplir une œuvre ténébreuse.

Pas un passant, pas une voiture.

C’est à peine si on entendait le roulement lointain des omnibus montant ou descendant le boulevard de l’Hôpital.

Cet isolement complet n’effrayait point Thérèse. Elle y était accoutumée, car il ne lui était jamais arrivé de se trouver le soir dans les quartiers bruyants du centre de Paris où la vie ne s’arrête pas après le coucher du soleil.

Elle ne pensait qu’à revoir André. Elle se préparait à écouter sa justification et elle se promettait de ne lui pardonner qu’à bon escient.

Et comme elle se défiait des entraînements de son cœur, elle cherchait à s’armer de froideur pour se mettre en état de juger sainement de la valeur de ses protestations.

Ce n’était plus la jeune fille naïve qui était venue s’offrir au vicomte d’Elven. La jalousie lui avait ouvert les yeux. Elle comprenait maintenant qu’un homme peut mentir, et qu’il ne faut pas se fier aux amoureux.

Pomme-d’Amour l’observait du coin de l’œil et se gardait bien de troubler ses méditations par des propos intempestifs.

Elle allait d’elle-même où il voulait la mener. Il n’avait donc rien de mieux à faire que de l’escorter, sauf à inventer un prétexte pour la retenir, si, par hasard, il lui prenait fantaisie de revenir en arrière.

Ce fut elle qui rompit le silence.

— Nous arrivons à la rue Corvisart, dit-elle en s’arrêtant tout à coup. Je ne vois personne et cependant M. d’Elven devrait être là.

— Il y est, mademoiselle. Il n’a pas osé se montrer sur le boulevard, mais nous n’avons qu’à dépasser l’angle de ce mur. Je suis sûr que nous allons nous trouver nez à nez avec lui.

— S’il s’était lassé d’attendre ?… s’il était parti ? murmura la jeune fille.

Pomme-d’Amour vit bien qu’elle hésitait à pousser plus loin.

— Oh ! il n’y a pas de danger, mademoiselle, répliqua-t-il avec conviction. Il resterait plutôt là jusqu’à demain matin. Je comprends que vous ne soyez pas rassurée… cette rue déserte, entre des grandes murailles noires, ça n’est pas engageant… et puis enfin, on ne sait jamais ce qui peut arriver, il y a tant de mauvaises gens sur le pavé de Paris… si vous voulez, mademoiselle, je vais passer le premier… vous allez rester à la place où nous sommes… quand j’aurai parlé à ce monsieur, je reviendrai vous chercher.

— Allez ! dit Thérèse après un instant de réflexion.

— Ou je vous appellerai tout simplement.

— Non. J’aime mieux que vous reveniez.

— Comme vous voudrez, mademoiselle. Je vous demande pardon de vous laisser seule, mais vous n’avez rien à craindre ici. Et d’ailleurs je ne serai pas longtemps.

— Allez, vous dis-je. Je n’ai pas peur et je ne bougerai pas.

Pomme-d’Amour obéit. Il ne pouvait pas faire autrement sans éveiller les soupçons de la jeune fille. Et d’ailleurs il n’était pas fâché de s’aboucher une dernière fois avec Pervenche, avant de lui livrer mademoiselle Valdieu.

Pomme-d’Amour était curieux, et il voulait voir en quoi consistaient les préparatifs d’une opération nocturne sur laquelle son maître ne l’avait renseigné que très sommairement.

Il ne songeait point à l’empêcher de réussir, mais il avait fini par s’intéresser presque à la victime, et de plus il entrevoyait qu’il pourrait, peut-être, tirer parti, plus tard, des secrets qu’il allait surprendre.

Il avança donc à pas de loup, laissant Thérèse en arrière, et il n’eût pas plus tôt tourné le coin de la rue qu’il tomba dans les bras de Pervenche qui lui dit à voix basse :

— Eh bien ? et la petite ?

— Elle a eu le trac au dernier moment ; mais elle est à quinze pas d’ici. Elle m’a envoyé voir si le grand blond était là. Je vais retourner lui dire qu’il l’attend. Vous la tiendrez d’ici à trois minutes. Dans quoi allez-vous l’emballer ?

— Dans un fiacre qui est à l’autre bout de la rue.

— Et Pélican, où est-il ?

— Tu ne le vois pas, assis sur une borne, là, en face de toi ? Nous sommes bien assez de deux, et tu nous gênerais pour en finir. Amène la petite, et dès que je mettrai la main sur elle, sauve-toi, sans te retourner et sans t’inquiéter du reste.

— Ça me va, m’sieur Pervenche ; car, vous me croirez si vous voulez, ça me chiffonne de penser que l’enfant va passer un mauvais quart d’heure.

— Pas si mauvais que tu crois. Va la chercher, bavard.

Pomme-d’Amour n’insista point. Ses attendrissements n’étaient jamais de longue durée, et l’ordre qu’il venait de recevoir mettait sa conscience en repos.

— J’ai mon congé, pensait-il en se frottant les mains. Ils se débrouilleront comme ils pourront. Je n’y serai pas. Je retourne finir ma soirée au beuglant.

Le drôle retrouva Thérèse à la place où il l’avait laissée, et l’intérêt qu’elle lui inspirait ne l’empêcha pas de lui dire que le vicomte l’attendait.

La jeune fille n’en demanda pas davantage, et ils s’acheminèrent ensemble vers la rue Corvisart.

Le boulevard était toujours désert, mais on entendait le roulement encore éloigné d’une voiture qui arrivait du côté de la place d’Enfer.

— Pervenche fera bien de se dépêcher, pensait Pomme-d’Amour. Si la petite criait, le cocher de la roulante qui va passer, pourrait l’entendre, et s’il venait à son secours, ça gênerait l’emballage.

» Ça m’étonne que le patron n’ait pas pensé à ça. Mais je m’en moque. Ma farce est jouée. Le reste ne me regarde pas.

Avant de dépasser l’angle du mur, il s’arrêta pour dire à Thérèse :

— Mademoiselle, où voulez-vous que je me mette, pendant que vous causerez avec M. d’Elven ? Pas trop près, n’est-ce pas ?

— Pas trop loin non plus, répondit vivement la jeune fille. Je puis avoir besoin de vous et, d’ailleurs, vous me reconduirez ensuite jusqu’à la maison.

— Alors, je me tiendrai contre ce gros arbre que vous voyez là, et quand vous voudrez que j’avance, vous n’aurez qu’à appeler : Ugène. C’est mon petit nom.

» Mais, nous perdons du temps et M. d’Elven s’impatiente.

Le bruit de la voiture se rapprochait et Pomme-d’Amour était pressé d’en finir.

Il passa le premier pour encourager mademoiselle Valdieu et elle n’hésita pas à le suivre.

Pervenche s’était rasé contre la muraille et Thérèse ne le voyait pas ; mais elle aperçut Pélican qui traversait la rue pour venir à elle, et elle s’arrêta court.

Au même instant, Pomme-d’Amour qui la précédait, fit un saut de côté en s’écriant :

— Ah ! mon Dieu, ce n’est pas M. le vicomte. Sauvons-nous, mademoiselle !

Pélican, qui lui en voulait, fit un crochet pour lui tomber dessus ; mais Pomme-d’Amour se déroba et lui donna un croc en jambes dont l’effet fut radical.

Pélican tomba les quatre fers en l’air, et le gamin s’enfuit du côté du boulevard, sans crier.

Thérèse resta en présence de Pervenche qui sortit tout à coup de l’ombre où il se tenait.

— Que me voulez-vous ? dit-elle bravement.

Le coquin, au lieu de répondre, la prit par la taille et essaya de l’enlever dans ses bras.

Thérèse se dégagea. Le danger lui donnait des forces. Pervenche n’usa pas des siennes pour la maltraiter. Sans doute, son maître lui avait donné l’ordre de ne pas agir brutalement. Il se contenta de la retenir par les poignets et d’appeler Pélican, sans trop élever la voix.

L’affreux gredin que Pomme-d’Amour avait couché par terre ne s’était pas encore remis sur pied, mais il y tâchait et il allait bientôt arriver à la rescousse.

Thérèse comprit qu’elle était perdue, mais elle ne devina point que le prétendu chasseur de l’hôtel du Helder était d’accord avec ces misérables, et sans s’expliquer comment le vicomte d’Elven ne se trouvait pas là, elle crut qu’il n’était pas loin.

Et elle l’appela de toutes ses forces :

— André !… à moi !… au secours !

Sa voix se perdit dans le bruit que fit une voiture foncée à fond de train qui arrivait à l’entrée de la rue.

Elle tourna la tête et vit la voiture s’arrêter, la portière s’ouvrir et un homme sauter précipitamment à terre.

Était-ce l’ami qu’elle appelait ? Elle n’eut pas le temps de le reconnaître, car Pervenche l’attira violemment à lui, et au même instant Pélican posa sur elle ses deux larges mains.

— Sauvez-moi ! cria-t-elle en se débattant.

Le sauveur arriva et fit merveille.

Pélican reçut sur le crâne un coup de bâton qui l’abattit. Pervenche, effrayé, lâcha prise et se déroba par une retraite rapide aux horions qui pleuvaient sur lui.

Thérèse, délivrée de son odieuse étreinte, s’affaissa et roula évanouie sur le sol poudreux de la rue Corvisart.

Terrassée par l’émotion, elle avait complètement perdu connaissance, et elle ne sut jamais combien de temps avait duré son évanouissement.

Lorsqu’elle revint à elle, le premier mot qu’elle murmura fut : André.

Elle n’imaginait pas qu’un autre eût pu la sauver.

En rouvrant les yeux, elle vit agenouillé devant elle un homme qui lui faisait respirer un flacon de sels et quoiqu’elle ne distinguât pas ses traits, elle reconnut aussitôt que cet homme n’était pas le vicomte d’Elven.

Quel qu’il fût, elle lui devait de la reconnaissance, car il avait mis en fuite les bandits qui l’attaquaient, et elle ne songea point à le repousser.

Elle essaya même de le remercier des soins qu’il lui donnait, mais ce généreux inconnu lui dit doucement :

— Ne vous fatiguez pas, madame. Remettez-vous d’abord et ne craignez rien. Il n’y a plus de danger.

Ce n’était pas la voix d’André, mais c’était une voix grave et harmonieuse, une voix sympathique.

Thérèse comprit aussitôt qu’elle pouvait se fier à ce défenseur qui lui tombait du ciel.

Assurément, celui-là n’avait pas joué, en la secourant, une odieuse comédie, car c’était le hasard qui l’avait amené là. Il passait en voiture sur le boulevard d’Italie et rien ne l’obligeait à descendre pour intervenir, au péril de sa vie, dans une lutte inégale.

Combien d’autres à sa place auraient continué leur chemin, sans se préoccuper des cris que jetait une femme et d’une scène de trottoir qui n’était peut-être qu’une rixe d’ivrognes, ou même pis que cela.

Ce protecteur improvisé ne pouvait être qu’un gentleman, et il en avait bien la mine.

Élégamment vêtu d’un pardessus d’été et coiffé d’un chapeau bas comme un homme qui revient d’une excursion à la campagne, il tenait à la main un jonc solide dont il venait de se servir avec une vigueur peu commune.

Il était très brun, autant qu’on en pouvait juger dans la demi-obscurité qui emplissait la rue Corvisart, et il avait de grands yeux très brillants.

De ses mains gantées il aida la jeune fille à se remettre et il y mit une délicatesse qui acheva de lui prouver qu’elle avait affaire à un homme bien élevé.

Il sut la soutenir en la touchant à peine.

Il n’en fallait pas davantage pour la rassurer complètement, et dès qu’elle fut debout, elle retrouva assez de sang-froid pour chercher à se rendre compte de ce qui venait de se passer.

Elle n’y comprenait rien et elle en était encore à croire que le petit chasseur habillé de vert venait vraiment de la part du vicomte d’Elven.

Le drôle avait pris la fuite, sans chercher à la défendre, mais son âge était une excuse et Thérèse ne lui en voulait pas de l’avoir abandonnée.

Elle s’inquiétait davantage d’André. Elle se demandait pourquoi il n’était pas là et si les misérables qui s’étaient rués sur elle n’avaient pas commencé par assassiner son amoureux.

Et elle ne songeait point à interroger son sauveur qui attendait sans doute qu’elle lui parlât.

Comme elle restait devant lui, immobile et muette, il se décida cependant à lui dire :

— Je suis très heureux, madame, d’avoir pu vous débarrasser de ces coquins. Je les ai traités de telle sorte qu’ils n’y reviendront plus. Mais vous êtes seule et ce quartier est désert à cette heure. Vous seriez exposée à faire d’autres rencontres fâcheuses en rentrant chez vous. Je vous escorterai donc, si vous me le permettez.

— J’accepte, monsieur, répondit Thérèse, touchée d’une offre faite avec tant de discrétion.

Il se mettait à ses ordres et il poussait la réserve jusqu’à ne pas s’enquérir de ce qu’elle faisait là, en capeline, à dix heures du soir, entre deux chenapans qui la maltraitaient.

Elle lui devait bien une explication et elle se promettait de la lui donner, mais il lui tardait de savoir ce qu’il était advenu d’André d’Elven.

— Je vous remercie d’être venu à mon secours, murmura-t-elle. Sans vous j’étais perdue. Dieu sait ce que ces misérables auraient fait de moi… et je tremble qu’ils ne se soient jetés sur quelqu’un qui m’attendait dans cette rue…

— Je n’ai vu personne, dit l’inconnu en souriant à demi ; c’est-à-dire, je n’ai vu que des hommes qui vous attaquaient, et ceux-là sont maintenant hors d’état de nuire.

» L’un s’est enfui… l’autre est resté… mais je crois bien qu’il ne bougera plus.

— Ah ! mon Dieu ! mais il est mort, s’écria Thérèse.

Mademoiselle Valdieu venait de s’apercevoir qu’un homme gisait, presque à ses pieds, sur le pavé de la rue.

Elle recula d’horreur. Le souvenir d’André la poursuivait et elle se demandait si ce n’était pas lui qu’elle voyait étendu, sans mouvement, la face contre terre.

Elle oubliait la scène de violences à laquelle l’inconnu avait mis fin d’une façon si énergique.

Il se pencha pour examiner de près le bandit qu’il avait abattu d’un coup de canne. Il le secoua même et, après avoir constaté qu’il ne remuait plus :

— Je ne crois pas qu’il soit mort, dit-il froidement, mais il n’en vaut pas beaucoup mieux.

— Il faut le secourir, dit vivement Thérèse. Nous ne pouvons pas l’abandonner.

— Comment, madame, vous vous intéressez à ce misérable qui a failli vous faire un mauvais parti ! C’est moi qui l’ai mis dans l’état où il est et je vous avoue que je me soucie fort peu de ce qu’il adviendra de lui. S’il ne s’en tire pas, je m’en consolerai facilement et s’il s’en tire, je vous réponds qu’il n’ira pas se plaindre, car il lui faudrait expliquer comment cet accident lui est arrivé.

» Ses camarades se chargeront de le ramasser et, à ce propos, je me permets de vous faire remarquer qu’ils ne sont peut-être pas loin d’ici et qu’ils pourraient revenir nous attaquer. J’ai eu le dessus parce qu’ils n’étaient que deux, mais je ne réponds pas de tenir tête à une bande de malfaiteurs.

» Donc, si vous m’en croyez, madame, nous ne nous attarderons pas dans cette rue. La place n’est pas sûre.

— Vous avez raison, monsieur. Je demeure tout près d’ici. Vous m’avez offert de m’accompagner jusque chez moi et j’ai accepté. Mais je ne mettrai pas votre obligeance à une trop longue épreuve. Dans quelques instants vous serez libre de continuer votre route… et moi je pourrai envoyer au secours de ce malheureux.

Ce fut dit d’un tel ton que le sauveur s’empressa de protester contre une imputation qu’il ne méritait pas.

— Vous semblez croire que j’ai peur, répliqua-t-il assez sèchement. Je pensais vous avoir prouvé le contraire. Mais puisque vous doutez de moi, je resterai tant qu’il vous plaira. Quant à m’apitoyer sur le sort de ce drôle… non, je ne m’y engage pas. Je conviens même qu’il me serait très désagréable d’être mêlé à une affaire dont la justice s’occupera très probablement.

» Peut-être n’avez-vous pas songé, madame, aux suites que pourrait avoir pour vous cet étrange événement.

En effet, mademoiselle Valdieu n’y avait pas songé et cet avertissement suffit à les lui faire envisager.

— Venez, monsieur, dit-elle en baissant la tête.

L’inconnu qui s’était constitué son garde du corps temporaire lui offrit son bras et elle voulut bien s’y appuyer.

— Ma voiture est à votre disposition, reprit-il, en lui montrant un coupé attelé de deux chevaux qui s’était arrêté au milieu de la chaussée du boulevard.

— C’est inutile, répondit Thérèse, la maison que j’habite est à deux cents pas. Je puis marcher jusque-là.

— Comme vous voudrez, madame. Seulement, permettez-moi d’envoyer mon cocher m’attendre un peu plus loin. Il me paraît inutile qu’il vous voie.

Ce cocher se tenait à portée de la voix.

— Avancez, au pas, jusqu’à la place d’Italie ; lui cria son maître.

Et ce serviteur bien stylé exécuta l’ordre immédiatement.

Thérèse le laissa s’éloigner avant de reprendre la parole. Elle ne craignait pas qu’il l’entendît ; mais elle était fort embarrassée pour renouer l’entretien avec son protecteur, car elle commençait à entrevoir une partie de la vérité.

La lumière venait de se faire tout à coup dans son esprit troublé par tant de secousses, et elle se disait :

— La lettre que j’ai reçue était fausse. M. d’Elven ne m’a pas écrit parce qu’il est coupable. C’est l’ennemi de ma mère qui m’a écrit pour m’attirer dans cette rue déserte, où ses complices m’auraient tuée… et au lieu d’exprimer ma reconnaissance à l’homme courageux qui a risqué sa vie pour m’arracher de leurs mains, je viens de le blesser en lui adressant des reproches injustes. Que doit-il penser de moi ?… et comment m’excuser de tant d’ingratitude ?

Elle faisait ces réflexions en remontant avec lui la contre-allée qui passait devant la maison de madame Valdieu, et il ne semblait pas disposé à rompre le silence où ils s’étaient renfermés tous les deux depuis quelques instants.

Elle sentit que c’était à elle de parler la première.

— Monsieur, dit-elle d’une voix émue, pardonnez-moi d’avoir oublié ce que je vous dois… sans vous, je n’aurais jamais revu ma mère et, tout à l’heure, elle vous remerciera elle-même… mais je vous demande de me faire la grâce de m’apprendre le nom de mon sauveur.

— Qu’importe mon nom ? dit doucement l’inconnu. Je n’aurai probablement jamais l’occasion de vous revoir.

— Vous me fuirez donc ! s’écria Thérèse. Vous qui m’avez sauvée, vous avez hâte de vous éloigner de moi !

— Je m’estime assez heureux de vous avoir tirée d’une situation dangereuse. Si je cherchais à vous rencontrer de nouveau, je vous gênerais sans doute et je vous prie de compter, madame, sur ma discrétion absolue.

— Vous m’appelez : madame… je ne suis pas mariée.

— Ah !… vraiment ?… excusez-moi… j’avais cru…

— Vous avez cru qu’une jeune fille ne se serait pas aventurée, seule, la nuit, hors de la maison de sa mère… et vous devez très mal penser de moi. Je veux vous expliquer ma conduite.

— Je ne l’incrimine pas, mademoiselle, et du reste, je n’ai pas le droit de la juger.

— Moi, j’ai le devoir de la justifier. Vous n’êtes plus pour moi un indifférent. Vous avez exposé votre vie pour me défendre, je ne l’oublierai jamais, et j’espère que vous vous en souviendrez aussi. Mais dussé-je ne plus vous revoir, je tiens trop à votre estime pour vous laisser partir sans vous dire pourquoi j’étais sortie à pareille heure. Consentez donc à m’entendre.

» Oh ! pas ici, monsieur, reprit vivement Thérèse. Ma mère s’est peut-être aperçue de mon absence et je ne puis pas la laisser dans l’inquiétude. Vous avez bien voulu me reconduire chez elle ; vous ne refuserez pas d’entrer avec moi.

— Pardon, mademoiselle ; madame votre mère ne me connaît pas, et je craindrais…

— Quoi ? d’être indiscret ? après ce qui vient de se passer, les convenances, l’usage, tout cela n’est plus rien. Je puis bien présenter moi-même mon sauveur. Et ma mère ne me pardonnerait pas de revenir sans lui.

Et comme le sauveur ne paraissait pas convaincu de l’opportunité de cette visite :

— Ne comprenez-vous pas que c’est une grâce que je vous demande ? dit Thérèse en levant sur lui ses grands yeux humides.

Ils étaient arrivés, en remontant le boulevard, devant un bec de gaz dont la lumière les éclairait tous les deux.

Ils s’arrêtèrent, et, pour la première fois, ils purent se regarder réciproquement. Thérèse vit qu’elle avait été délivrée par un fort beau cavalier. Il n’était pas aussi jeune que le vicomte d’Elven ; mais sa figure mâle inspirait la confiance à première vue, et bien des femmes auraient préféré ses traits réguliers et son air énergique à la physionomie fine et distinguée du gentilhomme breton.

La jeune fille ne songea point à les comparer, et cependant il ne lui déplut pas de devoir de la reconnaissance à un défenseur si bien tourné.

De son côté, l’inconnu fut frappé de la merveilleuse beauté de son obligée. Il l’aurait protégée sans doute alors même qu’elle eût été vieille et laide, puisqu’il était venu à son secours sans savoir qui elle était, mais il n’était pas fâché d’avoir rendu un si important service à une adorable enfant qui n’avait ni la physionomie, ni les façons d’une aventurière.

— Mademoiselle, dit-il d’un ton presque affectueux, je suis entièrement à vos ordres. Je raconterai, si vous le désirez, à madame votre mère tout ce que j’ai vu. J’attesterai qu’au moment où je suis arrivé, vous étiez assaillie par deux bandits, qui ne pouvaient avoir que de mauvais desseins. Voulaient-ils vous voler ou vous enlever ?… Je l’ignore et cela importe peu. Certainement, vous ne les connaissiez pas et si vous aviez prévu que vous les rencontreriez, vous ne seriez pas sortie.

» Mais, ajouta-t-il en souriant, je ne puis attester que cela… et je crains que madame votre mère ne se contente pas de cette explication.

Thérèse rougit. Elle avait compris. Son chevalier supposait qu’elle s’était lancée dans une de ces aventures que les demoiselles ne racontent pas à leurs parents, et qu’elle avait été attaquée pendant qu’elle attendait son amoureux dans une rue solitaire ; en quoi d’ailleurs il ne se trompait pas.

— Monsieur, dit-elle vivement, je ne cacherai rien à ma mère. Je ne l’ai pas prévenue que je sortais, mais je lui apprendrai pourquoi je suis sortie, et je tiens à le lui apprendre devant vous, afin que vous ne gardiez pas une mauvaise opinion de moi.

» Vous voyez bien, monsieur, qu’il faut que vous entriez à la maison.

L’inconnu s’inclina, en signe de consentement.

— Nous y sommes presque, reprit Thérèse ; c’est à cette grille que vous apercevez là-bas. Et ma mère n’est pas couchée. Je l’ai laissée au salon avec un ami.

— Quoi ! elle n’est pas seule, et vous voulez…

— Cet ami peut entendre ce que j’ai à dire. Je désire même qu’il l’entende.

— Comme il vous plaira, mademoiselle. Vous êtes mieux que moi à même d’apprécier la situation. Madame votre mère est veuve, sans doute ?

Thérèse baissa la tête et ne répondit pas.

D’un seul mot l’inconnu venait de lui rappeler, évidemment sans le vouloir, les tristes découvertes qu’elle avait faites pendant cette funeste journée.

Elle les avait oubliées un instant, et la fausseté de sa situation lui apparaissait de nouveau dans toute son horreur.

Comment avouer à son sauveur que sa mère n’était pas mariée et qu’elle avait renoncé depuis quelques heures seulement à la vie qu’elle menait dans son hôtel de la villa d’Eylau ?

Il avait peut-être entendu parler de madame de Lorris, ce gentleman qui avait tout l’air de faire partie du monde où l’on s’amuse ; il l’avait peut-être rencontrée ; il la connaissait peut-être.

Et s’il la connaissait, qu’allait-il dire en la revoyant ? qu’allait-il penser de la conduite de sa fille qui courait les rues, la nuit, avec sa permission sans doute, puisqu’elle ne craignait pas de lui amener un monsieur qu’elle avait rencontré dans d’étranges circonstances ?

Thérèse en était déjà à regretter de s’être tant avancée, mais elle n’osait pas rétracter l’invitation qu’elle venait de lancer imprudemment.

— Mademoiselle, reprit l’inconnu qui voyait fort bien son embarras, je viens de vous adresser une assez sotte question. Que madame votre mère, soit veuve, ou que son mari soit absent, je n’en reste pas moins à votre disposition.

» Et pour réparer une indiscrétion que je regrette, je vous prie de supprimer, lorsque je serai en présence de madame votre mère, les formalités habituelles. Nous nous bornerons à un simple entretien qui ne nécessitera pas de présentations. Je resterai pour elle et pour vous ce que je suis… quelqu’un qui passait et qui a eu, par un hasard singulier, le bonheur de vous rendre un service. Mon nom et le vôtre importent peu. Ce n’est pas que je veuille cacher le mien, si vous tenez absolument à le connaître, mais il me paraît inutile de le mettre en avant. J’attendrai qu’on me le demande.

— Comme vous voudrez, monsieur, murmura la jeune fille. Ma mère vous le demandera, je n’en doute pas, et elle vous dira le sien. Vous serez libre de ne pas revenir et de ne plus songer à nous. Mais vous me permettrez bien de me souvenir.

Ce fut dit avec une grâce juvénile qui toucha probablement le plus réservé des sauveteurs, car il mit beaucoup d’empressement à répondre :

— Moi aussi, je me souviendrai, mademoiselle, et s’il ne tenait qu’à moi, je vous jure que nous nous reverrions. Madame votre mère en décidera, puisque vous préférez que je la voie, et quelle que soit sa décision, je m’y conformerai…

Thérèse, pour en rester là avec l’inconnu, n’avait qu’à trancher elle-même la question. Il lui tendait la perche, mais elle ne la prit pas. Le parti de la reconnaissance l’emporta dans son cœur.

Elle se dit qu’il lui fallait désormais subir la destinée que le malheur de sa naissance lui avait faite, qu’elle ne pouvait ni ne voulait renier sa mère, et qu’elle ne devait pas reculer devant la première épreuve qui se présentait.

— Venez, monsieur, dit-elle, nous n’avons déjà que trop tardé. J’ai besoin de repos et votre voiture vous attend. Vous vous êtes détourné de votre chemin pour me secourir ; je me reprocherais d’abuser plus longtemps de votre protection. Dans un instant, vous serez libre d’aller… où vous alliez quand vous vous êtes arrêté, en entendant mes cris.

— J’allais chez moi, mademoiselle, et je ne suis nullement pressé d’y rentrer, répliqua aussitôt l’inconnu qui se départait de la froideur où il s’était retranché d’abord.

Thérèse eut envie de lui demander où il demeurait, car sa réponse semblait indiquer qu’il habitait ce quartier éloigné du centre de Paris, mais elle n’osa pas.

Elle avait quitté son bras au moment où la dernière explication avait commencé, à la clarté d’un candélabre municipal. Elle s’abstint de le reprendre et elle s’achemina de nouveau vers la villa, qui n’était pas loin.

L’inconnu se remit à marcher à sa droite. Il se taisait, mais pour remplir jusqu’au bout son rôle de protecteur, il ne négligeait point de donner fréquemment un coup d’œil du côté de la chaussée du boulevard. Il lui arriva même une ou deux fois de tourner la tête, afin de se tenir en garde contre un retour offensif des chenapans qu’il avait mis en déroute.

Il n’en avait vu que deux et l’un des deux n’était plus à redouter, mais il pouvait y en avoir d’autres cachés derrière les arbres, et s’il était disposé à livrer une seconde bataille, il tenait du moins à ne pas être surpris par l’ennemi.

À dix pas de la maison de madame Valdieu, il s’arrêta en voyant paraître brusquement sur la contre-allée, un homme qui venait d’ouvrir la grille et qui l’attirait à lui pour la refermer.

Thérèse aussi s’arrêta.

L’homme avança jusqu’au milieu de la contre-allée et se mit à regarder à droite et à gauche.

Évidemment, il cherchait quelqu’un ou quelque chose.

— Attendez-moi ici, mademoiselle, dit le sauveur de Thérèse. Je vais aller voir ce que c’est que ce personnage.

— C’est inutile, répondit la jeune fille, après avoir hésité un instant ; je le connais.

— Comment !…

— Mais oui ; il sort du jardin de ma mère. C’est l’ami dont je vous parlais tout à l’heure.

— Ah !… excusez mon erreur… je vois des assaillants partout… mais ne pensez-vous pas, mademoiselle, que vous feriez bien de laisser partir ce monsieur, avant de rentrer chez madame votre mère… il paraît se disposer à quitter la place… et mieux vaut peut-être qu’il ne vous voie pas.

Thérèse réfléchit une seconde et répondit :

— Non. Je préfère au contraire m’adresser d’abord à lui. Ma mère pourrait s’étonner de votre présence. Je vais l’expliquer à son ami.

— Vous savez mieux que moi ce que vous avez à faire, mademoiselle, murmura l’inconnu qui semblait peu disposé à s’aboucher avec l’ami.

— Du reste, reprit la jeune fille, il n’est plus temps de l’éviter. Voyez !… il vient à nous.

En effet, il les avait aperçus, et sans hésiter, il s’était acheminé à leur rencontre.

— C’est bien moi, lui cria mademoiselle Valdieu.

— Vous, Thérèse !… et que diable faites-vous ici ? dit le monsieur en se rapprochant vivement.

— Vous le voyez bien, je rentre à la maison.

— Je ne savais pas que vous en étiez sortie ; vous nous aviez quittés pour remonter dans votre chambre… Votre mère croyait que vous étiez couchée.

Les deux hommes étaient en présence et s’examinaient réciproquement ; mais le candélabre à gaz ne les éclairait plus, parce que Thérèse et son chevalier l’avaient dépassé.

Ils n’eurent cependant qu’un instant d’incertitude. Et ce fut le sauveur qui rompit la glace le premier.

— Je ne me trompe pas, dit-il, c’est bien à monsieur le commandant d’Arbois que j’ai l’honneur de parler.

— Comment ! c’est vous, s’écria Gontran stupéfait ; il me semblait bien vous reconnaître, mais je n’en pouvais croire mes yeux, mon cher baron. En vérité, je tombe de mon haut.

— Moi aussi, murmura le baron que Gontran n’avait pas encore nommé.

— Pas tant que moi, car enfin je vous ai parlé de mes amies du boulevard d’Italie, et il n’est pas très étonnant que vous me rencontriez devant la grille de leur jardin.

» D’ailleurs, mademoiselle Valdieu a dû vous dire qu’elle m’a laissé, il y a une demi-heure, dans le salon de sa mère.

— Mademoiselle Valdieu ! répéta le baron ; quoi ! c’est mademoiselle Valdieu que j’ai eu le bonheur de…

Il allait dire de délivrer, mais c’eût été obliger la jeune fille à raconter son aventure, et il reprit, après une imperceptible hésitation :

— Que j’ai eu le bonheur de rencontrer.

— Comment ! vous l’avez rencontrée !… Où ? Sur le boulevard ? Voici, cher monsieur de Randal, une explication qui ne m’explique rien du tout, et il me paraît que nous jouons au propos interrompu.

Et, s’adressant à Thérèse :

— Mademoiselle, dit le commandant, il n’y a que vous qui puissiez me donner le mot de cette charade.

— Le mot est bien simple, répondit sans aucun embarras mademoiselle Valdieu. Monsieur vient de me sauver la vie.

— Je comprends de moins en moins. Votre vie était donc en danger, ma chère Thérèse ?

— Parlez, monsieur, dit la jeune fille en s’adressant à son défenseur qui, cette fois, ne crut pas pouvoir refuser d’éclaircir la situation.

— Mon cher commandant, commença-t-il, j’avais dîné à la campagne, à Orsay, chez Sartilly que vous connaissez bien, et je suis rentré à Paris par le chemin de fer de Sceaux. Ma voiture m’attendait à la gare. J’y suis monté et elle me ramenait chez moi par le boulevard d’Italie, lorsque tout près d’ici, j’ai entendu des cris… j’ai mis la tête à la portière et j’ai entrevu une femme qui se débattait entre deux hommes, à l’entrée d’une rue sombre. Naturellement, j’ai dit à mon cocher d’arrêter, je suis descendu et j’ai chassé à coups de canne les drôles qui violentaient mademoiselle. Je lui ai offert ensuite mon bras qu’elle a bien voulu accepter et je la ramenais chez elle lorsque vous êtes survenu.

» Voilà tout ce que je puis vous dire, n’en sachant pas davantage.

— C’est à moi, maintenant, de compléter l’explication, dit Thérèse.

— Je vous en prie, dit Gontran d’Arbois, en appuyant sur les mots.

— Monsieur m’a sauvée et monsieur est un de vos amis. Je puis donc parler devant lui.

» Ce soir, pendant que je me promenais seule dans le jardin, on m’a remis une lettre…

— Prenez garde, interrompit le commandant. Si vous avez des secrets, c’est à votre mère qu’il faut les confier.

— M. d’Arbois a raison, mademoiselle, reprit le baron de Randal. Si vous le permettez, je vais avoir l’honneur de la saluer, et je me retirerai… sauf à revenir demain, si elle veut bien m’y autoriser.

— C’est cela, dit vivement Gontran qui sentait le danger des confidences prématurées. Entrons sans perdre une minute, car nous trouverions porte close. J’ai laissé votre mère avec votre gouvernante et elles ne tarderont guère à se coucher. Mademoiselle Gudule se disposait à descendre au jardin pour fermer la grille en dedans.

— Soit ! répondit mademoiselle Valdieu. Je vais vous précéder. Mais vous me promettez de ne pas partir sans voir ma mère.

— Je n’en ai nulle envie, ma chère Thérèse, et M. de Randal ne refusera certainement pas d’entrer avec moi.

— J’y compte, dit la jeune fille.

Et elle courut à la porte qu’elle ouvrit.

Les deux amis restèrent en présence l’un de l’autre et le commandant s’écria :

— Parbleu ! mon cher baron, il faut convenir que le hasard fait bien les choses. Je vous parlais tantôt de madame de Lorris et voilà que vous venez de tirer sa fille d’un très mauvais cas.

» Je désirais vous présenter ; vous venez de vous présenter vous-même… et de façon à mériter quelque chose de plus qu’un bon accueil.

— Je ne pouvais rien souhaiter de mieux et je m’estime trop heureux d’éviter la solennité d’une introduction officielle. L’événement m’a servi. Moi qui n’ai rien de romanesque, j’arrive comme un héros de roman.

— C’est ce qu’il faut. Thérèse a des idées particulières sur les présentations. Si je vous avais amené chez sa mère en grande cérémonie, elle se serait défiée aussitôt de mes intentions. Elle aurait flairé en vous un aspirant à sa main. Et comme elle prétend se marier à sa guise, elle aurait probablement mal pris la chose. Tandis que maintenant, c’est elle qui vous amène et qui tient à vous revoir.

— Je ne me ferai pas prier pour revenir.

— Alors, elle vous plaît ?

— Je la trouve adorable. Belle comme on ne l’est pas… et courageuse au-delà de tout ce que vous pourriez croire… avec une pointe d’originalité qui me ravit. Je ne me serais pas accommodé d’une jeune fille timide et niaise.

— Mademoiselle Valdieu n’est ni l’une, ni l’autre. Mais, quelles que soient vos préférences, vous devez vous étonner un peu de l’aventure où elle s’est jetée. Je ne suis pas encore en mesure de vous expliquer pourquoi elle est sortie de chez elle à une heure où généralement les demoiselles restent sous l’aile de leur mère, mais je saurai ce qu’il en est et je vous donne ma parole d’honneur que je vous dirai la vraie vérité sur cette escapade.

— Il me semble que je devine. Vous m’avez appris que sa mère a un ennemi. Mademoiselle Valdieu a parlé d’une lettre qu’on lui avait remise…

— C’est cet ennemi qui l’a écrite, je n’en doute pas. De quel prétexte s’est-il servi pour l’attirer dehors ? Je l’ignore, mais je puis vous dire dès à présent qu’il est coutumier du fait. Depuis ce matin, les lettres anonymes pleuvent. Thérèse en a reçu une dans la journée… on l’a attirée chez madame de Lorris, villa d’Eylau, où elle n’avait jamais mis les pieds, et où elle a appris ce qu’était sa mère.

— Elle l’aurait appris tôt ou tard.

— Assurément, et le mal a produit le bien. Jeanne a définitivement et immédiatement renoncé à la vie qu’elle menait. Elle est venue habiter cette maisonnette où sa fille a été élevée et elle n’en sortira pas. Son hôtel est en vente. Ses gens sont congédiés. Madame de Lorris n’existe plus.

— La situation est donc nette, et cet ennemi a rendu service à mademoiselle Valdieu.

— Si tel est votre avis, je n’aurai pas à regretter de vous avoir parlé d’elle. Vous allez voir sa mère. Je lui avais annoncé votre visite pour demain. Vous m’y aviez autorisé. Elle ne vous attendait pas ce soir et nous allons la trouver fort émue. Je n’en suis pas moins sûr qu’elle vous fera bon accueil.

» Seulement, si vous m’en croyez, vous abrégerez l’entrevue.

— C’est bien mon intention.

— Et nous ne dirons pas à Thérèse que je devais vous présenter. C’est un point très important. Tout irait mal, je vous le répète, si elle pouvait supposer que j’appuie votre candidature.

» Je ne lui ai jamais parlé de vous. Elle ne sait ni qui vous êtes, ni comment je vous ai connu. C’est une condition essentielle pour la réussite d’un projet auquel vous paraissez disposé à donner suite.

» Si elle apprenait que nous étions d’accord pour vous mettre en relations avec sa mère, elle a l’esprit si prompt qu’elle s’imaginerait peut-être que nous avons préparé ensemble le sauvetage que vous venez d’exécuter.

— C’eût été difficile, dit en souriant M. de Randal. En supposant que vous m’eussiez prévenu qu’on allait l’attaquer, je n’aurais pas pu passer sur le boulevard d’Italie au moment précis où il n’était ni trop tôt ni trop tard pour la secourir.

— Je le sais bien, parbleu ! mais les jeunes filles ne raisonnent pas comme nous. Thérèse est ombrageuse et sujette à s’exalter. Je parierais qu’elle a déjà bâti dans sa tête tout un roman sur votre intervention miraculeuse. Vous êtes, à ses yeux, l’homme providentiel qu’elles attendent toutes… le chevalier errant qui met en fuite les brigands soudoyés par un odieux persécuteur.

— Vous me donnez de l’espoir, mon cher commandant. J’ignorais que mademoiselle Valdieu attachât tant d’importance à un service que le premier venu aurait pu lui rendre aussi bien que moi.

— C’est-à-dire que si vous aviez organisé d’avance cette scène de sauvetage, vous n’auriez pas mieux réussi. Mais il faut battre le fer tandis qu’il est chaud. Ne laissons pas refroidir l’enthousiasme de cette enfant. Depuis cinq minutes que nous causons ici, elle a eu le temps de prévenir sa mère et de lui expliquer sa conduite…

— Elle lui aura dit mon nom que vous venez de prononcer devant elle, et sa mère est sans doute au courant de nos intentions. Vous lui avez dit que vous vous proposiez de me présenter ?

— Oui, je le lui ai dit, aujourd’hui même, et j’ai ajouté que vous seriez pour Thérèse un parti tout à fait inespéré. Jeanne a été de cet avis et elle fera tout ce qui dépendra d’elle pour que ce mariage réussisse. Elle est prête à tous les sacrifices.

» Et comme elle connaît encore mieux que moi le caractère de sa fille, elle se gardera bien de trahir le secret de nos projets.

» Entrons donc, sans plus tarder, dit Gontran d’Arbois en poussant la grille du jardin.

Le salon était toujours brillamment éclairé, et on entendait des voix de femmes.

— J’ai oublié de vous avertir, reprit Gontran, que vous allez vous trouver en présence d’une vieille fille qui a élevé mademoiselle Valdieu. Gudule Brabant, c’est son nom, est assez revêche, et son élève se moque volontiers de ses travers, mais au fond elle l’aime beaucoup, et la gouvernante a dans la maison une certaine influence. Jeanne est son obligée, car sans son dévouement absolu, elle n’aurait jamais pu mener à bonne fin l’éducation de Thérèse, qui devait vivre loin d’elle. C’est Gudule qui l’a aidée à maintenir l’enfant dans une ignorance complète de l’existence que menait à l’autre bout de Paris madame de Lorris.

» Il n’est donc pas inutile d’apprivoiser ce dragon.

— J’y tâcherai, dit M. de Randal.

— Oh ! vous la trouverez bien disposée. Elle comprend mieux que personne la nécessité de marier promptement mademoiselle Valdieu, qui sait maintenant à quoi s’en tenir sur le passé de sa mère. Et elle a du goût pour les gens bien nés. Vous lui plairez, j’en suis sûr.

Le baron s’inclina légèrement pour répondre à ce compliment et ils montèrent ensemble les marches du perron.

Les portes étaient ouvertes comme les fenêtres, car ce soir-là tout était changé dans cette villa où, d’ordinaire, on se couchait à dix heures.

Gontran et son compagnon purent donc entrer tout droit dans le salon où leur arrivée fit sensation.

Jeanne Valdieu, sa fille et Gudule étaient debout et parlaient toutes les trois à la fois.

La gouvernante surtout paraissait fort animée, et Gontran devina tout de suite qu’elle se répandait en récriminations inutiles contre l’imprudence de Thérèse, qui venait de faire des aveux et qui dédaignait de se défendre.

Jeanne était très pâle et très émue.

— Ma chère amie, lui dit le commandant, voici M. le baron de Randal qui ne s’attendait pas à vous voir aujourd’hui. J’ai eu toutes les peines du monde à l’entraîner ici. Il voulait se dérober aux actions de grâces que nous lui devons. Mais je n’avais garde de le laisser partir.

— Pardonnez-moi, madame, d’avoir cédé aux instances de mon ami, M. d’Arbois, reprit le baron avec l’aisance d’un homme du monde qui sait se tirer galamment des situations les plus difficiles. Je comprends que vous devez désirer d’être seule avec mademoiselle votre fille et je ne serais pas entré si je n’avais craint d’être impoli.

— Il s’agit bien de politesse, grommela Gudule.

— Je savais que vous viendriez, dit vivement Thérèse. Vous me l’aviez promis.

Elle avait repris son sang-froid, cette enfant qui s’exaltait si vite, et on ne se serait jamais douté qu’elle venait d’échapper au plus grand des dangers que puisse courir une jeune fille.

Elle regardait fixement M. de Randal, qu’elle avait à peine vu à la lueur douteuse d’un bec de gaz très haut perché, et le commandant, qui commençait à la connaître, s’apercevait très bien que le résultat de cet examen était favorable au baron.

Décidément, tout marchait à souhait. André d’Elven ne se relèverait pas du coup que l’ennemi commun lui avait porté, et la place qu’il occupait dans le cœur de Thérèse allait être prise, si elle ne l’était déjà.

Gudule aussi examinait du coin de l’œil le sauveur de son élève, et elle le trouvait à son goût. Gontran lut cela dans ses yeux. Les vieilles filles ont une façon particulière de regarder les hommes qui leur plaisent.

Jeanne paraissait moins charmée, et le commandant devina que M. de Randal lui inspirait plus de curiosité que de sympathie. Mais il se dit que ce n’était qu’une première impression et qu’elle en reviendrait promptement.

D’ailleurs elle n’avait pas encore eu le temps de se remettre d’une émotion très vive et sa situation vis-à-vis de ce nouveau venu était des plus délicates. Elle connaissait les projets un peu hasardés de Gontran et Thérèse venait de lui raconter son aventure. Elle savait que sa fille était allée rue Corvisart, parce qu’elle croyait y rencontrer le vicomte d’Elven. Cette excursion à l’anglaise n’était pas de nature à faciliter son mariage avec le baron de Randal.

Gontran sentait comme elle le danger, mais il se faisait fort d’arranger les choses, lorsqu’il pourrait s’expliquer en tête-à-tête avec son nouvel ami. Pour y réussir, il fallait d’abord qu’il sût exactement à quoi s’en tenir sur cette lettre qui avait attiré Thérèse hors de la maison maternelle. Et il ne voulait pas demander des renseignements en présence du baron, car il soupçonnait que l’amoureux évincé était pour quelque chose dans cette escapade.

Il souhaitait donc que pour cette fois tout se bornât à une présentation et il comptait sur le tact de M. de Randal pour abréger l’entrevue, comme il le lui avait conseillé.

Il ne se trompait pas. Ce gentilhomme accompli trouva immédiatement la note juste.

— Madame, reprit-il en s’adressant à Jeanne, je suis vivement touché de l’accueil que je reçois, et j’ose espérer que vous me permettrez de revenir avec mon ami, M. d’Arbois, mais en ce moment, je serais indiscret si je restais davantage.

Jeanne chercha une phrase polie pour répondre à cette ouverture, mais la phrase ne vint pas.

— J’ai d’ailleurs, continua le baron, un autre motif pour vous demander la permission de me retirer. J’ai frappé assez rudement un des drôles qui ont attaqué mademoiselle votre fille, et il est resté sur la place.

— Quoi ! vraiment ? s’écria le commandant, vous en avez assommé un ?

— Je le crains, et si cet homme était mort, je me croirais obligé de déclarer à la justice que je l’ai tué.

— À la justice ?… diable ! ce serait grave… et je ne crois pas que vous y soyez tenu. Personne n’a vu la scène, n’est-ce pas ?

— Personne, excepté son complice, qui a pris la fuite. Mon cocher y a assisté, de très loin, et il ne sait pas au juste ce qui s’est passé. Il est allé m’attendre sur la place d’Italie.

— Alors, je pense qu’il est tout à fait inutile que vous vous occupiez de ce chenapan.

— Cependant, si on venait à savoir…

— Je suis sûr que madame Valdieu est de mon avis, dit Gontran d’Arbois en regardant Jeanne, qui ne lui répondit que par un signe affirmatif.

Gontran voyait déjà ses amies et lui appelés devant le commissaire de police et obligés d’expliquer pourquoi le défunt s’était jeté sur Thérèse et ce que Thérèse allait faire à dix heures du soir rue Corvisart.

— Songez, mon cher, reprit-il, qu’il vous faudrait raconter comment vous avez été amené à tomber sur ce coquin. Vous seriez dans la nécessité d’inventer une histoire mensongère ou de mettre en scène mademoiselle Valdieu.

— Plutôt que de parler de mademoiselle, je me laisserais accuser d’assassinat, dit en souriant M. de Randal. Mais peut-être vaut-il mieux que je m’abstienne.

— Oui, si ce malheureux est mort, dit Thérèse qui écoutait avec beaucoup d’attention. Mais s’il n’est que blessé, je ne veux pas qu’il reste abandonné, sans secours.

» Et je vous prie, monsieur, d’y veiller, ajouta-t-elle d’un ton ferme.

— J’y vais, mademoiselle, dit simplement M. de Randal.

Et comme le commandant allait insister, il le rassura d’un coup d’œil qui signifiait clairement : soyez tranquille, je ferai en sorte de ne compromettre personne.

Il avait trouvé le prétexte pour s’en aller. Il ne lui restait plus qu’à effectuer sa sortie, et il se tira fort bien de ce pas difficile.

Personne n’essaya de le retenir, pas même madame de Lorris qui ne lui avait pas adressé la parole pendant cette courte visite.

Le commandant reconduisit M. de Randal jusqu’au perron seulement, et il ne lui dit que ces mots, qu’il appuya d’une vigoureuse poignée de main :

— Tout va bien et tout ira mieux encore quand j’aurai causé avec ces dames. Si vous voulez prendre la peine de passer chez moi demain matin, j’espère que j’aurai de bonnes nouvelles à vous donner.

— Je n’y manquerai pas, répondit chaleureusement le baron, et quant à ce misérable que j’ai couché par terre, vous pouvez vous en fier à moi. Si je le retrouve à la même place, j’arrêterai le premier sergent de ville que je rencontrerai et je lui dirai que je viens de voir un homme ivre étendu sur le pavé. Il se chargera de le ramasser mort ou vif… et nous n’en entendrons jamais parler.

— À moins qu’il n’aille se plaindre…

— Il s’en gardera bien, car il n’a pas la conscience nette. On l’a évidemment payé pour enlever mademoiselle Valdieu et si, par impossible, j’étais appelé pour être confronté avec lui, je raconterais l’affaire comme elle s’est passée… sans nommer ces dames, bien entendu. Je dirais que je ne connais pas la personne que j’ai secourue et qu’elle est partie sans m’apprendre qui elle était.

— Oui, je crois que nous n’avons rien à craindre de ce côté… et je ne regrette qu’une chose… c’est de ne pas pouvoir interroger moi-même ce coquin… je lui aurais peut-être arraché le nom du persécuteur de mes amies… et ma foi ! pour ne pas manquer une si belle occasion, j’ai bien envie d’y aller voir avec vous. C’est tout près d’ici, je crois ?

— À l’entrée d’une petite rue qui débouche sur le boulevard, au point où commence la montée. Mais je ne vous conseille pas d’y venir. Les gardiens de la paix pourraient arriver pendant que nous serions à examiner le mort ou le blessé. On nous demanderait peut-être nos noms. Rien ne m’empêcherait de donner le mien, puisque, jusqu’à présent, je ne connaissais pas madame de Lorris ; mais vous qui êtes lié avec elle, c’est tout différent.

— Vous avez raison, mon cher. Je m’en rapporte à vous et je vais rejoindre ces dames pour vous soutenir, quoique vous n’ayez pas besoin de l’être. Vous avez plu, c’est moi qui vous le dis. Gudule elle-même est conquise.

— J’en suis bien heureux. Il m’a paru cependant que madame de Lorris me recevait froidement.

— Dites madame Valdieu. Il n’y a plus de madame de Lorris. Mais vous vous trompez. Jeanne était seulement troublée, et, en vérité, on le serait à moins. Je me charge d’ailleurs de dissiper ses préventions, si par hasard elle en avait contre vous, ce que je ne crois pas.

» À demain donc, cher ami. Je vous attendrai jusqu’à midi.

Cette fois, ce fut bien le dernier mot d’une causerie que M. de Randal paraissait avoir hâte de terminer et qui, à vrai dire, était un peu hors de propos.

D’ordinaire, le commandant était plus expéditif, et il ne retenait pas les gens sur le haut d’un perron pour leur demander des explications complémentaires ; mais, ce soir-là, il avait pour ainsi dire perdu pied, après tant d’incidents contradictoires, et, faute d’y voir clair, il allait au hasard, improvisant un projet et l’abandonnant à la première objection qu’on lui présentait.

Ainsi, en d’autres circonstances, il se serait transporté, sans plus délibérer, à l’endroit où l’homme était tombé sous les coups de canne du baron, et il aurait pu savoir à quoi s’en tenir sur ce singulier guet-apens.

Mais il avait hâte aussi d’interroger Thérèse et il rentra précipitamment dans le salon.

— C’est entendu, dit-il, M. de Randal se charge de tout, et nous pouvons nous en rapporter à lui. Le gredin qu’il a abattu ne crèvera pas dans la rue comme un chien et personne ne sera compromis.

» Maintenant, je voudrais bien savoir au juste ce qu’il y avait dans cette lettre…

— La voici, mon ami, dit Jeanne, Thérèse vient de me la remettre.

Gontran la lut en un clin d’œil, car elle n’était pas longue, et il fut frappé de l’habileté avec laquelle on l’avait rédigée. Ce n’était pas l’écriture du vicomte d’Elven. Le faussaire n’avait pas cherché à la contrefaire, probablement parce qu’il ne la connaissait pas, et d’ailleurs c’eût été inutile, puisque mademoiselle Valdieu ne la connaissait pas non plus ; mais il avait merveilleusement imité le style d’un amoureux sentimental, et – détail caractéristique, – il faisait allusion d’un bout à l’autre à ce qui s’était passé dans la chambre de l’hôtel du Helder, jurant ses grands dieux qu’il n’avait vu de sa vie la drôlesse qui avait envahi son domicile, et que cette fille lui avait été adressée par l’ennemi qui les persécutait, rappelant même que cet ennemi venait déjà de leur jouer un tour infâme en les envoyant villa d’Eylau.

Il terminait en implorant le pardon d’un tort involontaire et en demandant comme une faveur suprême une dernière entrevue qui lui permettrait de se justifier complètement.

Ce fabricant de correspondances apocryphes aurait assisté aux scènes qui avaient troublé la visite imprudente de Thérèse au vicomte d’Elven, qu’il n’aurait pas été mieux informé.

— C’est prodigieux ! s’écria Gontran. Il faut que le brigand qui nous tend des pièges soit sans cesse sur nos talons. Je ne m’étonne plus que Thérèse ait ajouté foi à un billet si adroitement tourné.

— Qui donc l’a apporté ?

— Un enfant habillé en chasseur d’hôtel, répondit Jeanne, qui avait eu le temps d’interroger sa fille.

— Un drôle qu’on aura travesti pour la circonstance. C’est un complot. Et nous nous sommes tous laissé prendre aux ruses de ce coquin… Ah ! nous avons grand besoin de nous adjoindre un défenseur supplémentaire… et il faut bénir le hasard qui nous a amené M. de Randal.

Cette exclamation fut accompagnée d’un coup d’œil à Jeanne, qui comprit parfaitement ce que Gontran voulait lui dire.

Elle sentait comme lui qu’il était au moins inutile d’apprendre à Thérèse, séance tenante, que M. de Randal songeait à l’épouser.

— Qu’en pensez-vous, ma chère enfant ? reprit le commandant. M. de Randal ne mérite-t-il pas de devenir notre ami ?

— Je n’oublierai jamais ce que je lui dois, répondit la jeune fille, et je veux oublier M. d’Elven.

— Le fait est qu’entre les services que chacun d’eux vous a rendus, il n’y a pas de comparaison possible. André vous a débarrassé d’un manant qui vous tenait des propos grossiers et M. de Randal vous a sauvé la vie.

— Je le sais.

— Et je suppose que, de sa personne, il ne vous déplaît pas.

— Non. Pourquoi me demandez-vous cela ?

— Mais… parce qu’il se propose de revenir ici. S’il vous déplaisait, je ferais en sorte qu’il se bornât à une visite de politesse.

— Je le recevrai toujours avec plaisir, dit Thérèse, qui ne paraissait pas disposée à s’expliquer plus clairement sur ses sentiments à l’endroit du baron.

— Si tu ne le trouvais pas à ton gré, tu serais bien difficile, s’écria Gudule, il est superbe… et il a les façons d’un vrai gentilhomme. J’espère bien que nous le reverrons et que tu ne lui feras pas mauvaise mine.

Thérèse ne répondit pas. C’était un parti pris et sa mère, qui la connaissait, vit bien qu’il serait inutile d’insister. Elle n’y tenait pas d’ailleurs. C’était avec Gontran qu’il lui tardait de s’expliquer.

— Tu as besoin de repos, dit-elle. Monte chez toi avec Gudule. J’irai vous rejoindre dans un instant.

La jeune fille tendit silencieusement la main à M. d’Arbois, que Gudule honora d’une révérence cérémonieuse.

Le commandant n’était pas son homme. Elle le trouvait trop brusque et pas assez courtois.

— Eh ! bien, demanda Gontran, dès que Thérèse et sa gouvernante furent sorties, avais-je raison de te dire que ce mariage se ferait !

— Il n’est pas encore fait, murmura Jeanne.

— C’est comme s’il l’était. Je n’ai pas pu traiter la question en reconduisant M. de Randal, mais je suis certain que ses intentions n’ont pas changé. Il trouve ta fille charmante et il ne demande qu’à lui faire sa cour. Thérèse est revenue de ses illusions sur André et elle vient de nous déclarer que M. de Randal ne lui est pas antipathique, au contraire. Il connaît ta situation et celle de Thérèse. Il n’y aura donc pas d’accroc au moment de conclure.

— Sait-il que Thérèse est allée chez M. d’Elven ?

— Non, pas encore. Mais je le lui dirai, et il n’attachera aucune importance à cette folie. Je te répète que les choses iront toutes seules. Tu secoues la tête ? On dirait que tu ne désires plus ce mariage. Pourquoi, je te prie ? Est-ce que M. de Randal ne te convient pas ?

— Je reconnais que s’il épousait Thérèse, ce serait une alliance inespérée… quoiqu’il soit trop âgé pour elle… mais encore faudrait-il prendre sur lui des renseignements que nous n’avons pas… tu le connais à peine.

— Je les prendrai, parbleu ! Sartilly me les fournira. Je le connais depuis des années, celui-là. Il est ennuyeux comme la pluie, mais il est incapable de me tromper. Si tu n’as pas de meilleure raison à me donner…

— De meilleure, non… j’en ai une autre… qui n’a pas le sens commun, je l’avoue.

— Alors, il est inutile de la mettre en avant… n’importe ! va toujours.

— Eh bien ! j’ai éprouvé, en voyant M. de Randal, une sensation étrange. Est-ce sa voix ou son regard qui m’a troublée ?… Je ne sais… mais il m’a semblé que cet homme nous porterait malheur.

— Bon ! tu avais tes nerfs. Tout cela n’est pas sérieux, et quand tu l’auras un peu pratiqué, tu verras que le sauveur de ta fille n’a rien de fatal. Oublie tes visions, ma chère Jeanne, et arrêtons notre programme. Je me charge de M. de Randal, que je t’amènerai demain. Charge-toi de préparer Thérèse à devenir baronne.

» Maintenant, hélas ! il faut que je te quitte. Nous ne sommes plus villa d’Eylau… et me voilà veuf pour le restant de mon congé… Enfin, je me sacrifie… Je me consolerai en pensant que j’ai fait des heureux.

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