III
Très loin des Champs-Élysées, par-delà le Luxembourg et derrière l’Observatoire, s’étend un quartier bizarre.
Ce n’est pas encore la banlieue et ce n’est déjà plus Paris. Le Paris de la rive gauche, le Paris des étudiants, finit au bal Bullier. Quand on dépasse cette frontière du pays Latin, on entre dans un nouveau monde. C’est le calme de la province et la mélancolie du cloître, à quatre ou cinq kilomètres de la place de l’Opéra. Les édifices publics sont des hôpitaux ou des prisons. Il y a un cimetière et une maison de fous. Comme promenade, le parc de Montsouris qui ne ressemble pas du tout au bois de Boulogne ; comme rivière, la Bièvre, qui coule, noire et fangeuse, entre deux rangées de tanneries mal odorantes. Et en fait de curiosités, la fameuse Butte aux Cailles, le Mont Sacré des chiffonniers.
Les chemins ont des noms étranges et champêtres. Il y a la rue du Moulin-des-Prés, la rue du Pot-au-Lait, la rue du Champ-de-l’Alouette.
Le soir, aux tables des restaurants de nuit, les messieurs de la gomme que la passion des découvertes a entraînés dans ces régions lointaines, racontent leur voyage comme s’ils revenaient de l’Afrique centrale, et les demoiselles à chignon jaune les écoutent avec intérêt.
Il y a cependant là-bas des coins charmants, des oasis verdoyantes, au milieu de déserts de pierre ; il y a de larges routes plantées de vieux arbres.
Il y a le boulevard Saint-Jacques et surtout le boulevard d’Italie que les rêveurs et les sages préfèrent de beaucoup à son quasi homonyme le boulevard des Italiens.
Il n’est ni bruyant, ni tumultueux ; on n’y voit point parader des filles devant des cafés étincelants ; c’est à peine s’il est éclairé au gaz. Mais il a une physionomie à lui. Il n’est pas vulgaire. Il ne s’allonge pas platement comme les voies tirées au cordeau dont on a enlaidi le centre de la ville. Il a des accidents de terrain. Entre la rue de la Santé où il commence et la place d’Italie où il prend fin, il y a une côte et même une côte assez raide.
Et, à gauche en venant de la barrière d’Enfer, cette montée solitaire est bordée de jardins ombreux au fond desquels on entrevoit des maisons closes. De ces retraites silencieuses, il se dégage comme un parfum de mystère qui plaît aux amoureux et aux poètes. On voudrait vivre là avec une femme adorée et lui chanter des vers sous les feuillages.
Presque toutes semblent inhabitées. Il en est une pourtant qui montre, à travers une grille tout enrubannée de lierre, sa façade blanche et ses volets verts. On dirait de loin une bastide provençale. Les fenêtres sont ouvertes, les pelouses sont tondues.
Il y a des fleurs qu’on arrose et des allées qu’on ratisse.
C’était là que vivait, ignorée, la fille de madame de Lorris. Georges Avor, au temps de ses amours avec Jeanne Valdieu, avait acheté pour sa maîtresse cette villa, bâtie par un tanneur ambitieux qui venait de tomber en faillite. Thérèse y était née et y avait grandi, car après la mort imprévue de son père, sa mère l’y avait laissée sous la garde d’une vieille amie qui s’était dévouée corps et âme à l’enfant et qui l’avait élevée beaucoup mieux que madame de Lorris ne l’aurait pu faire.
Cette surveillante, qui avait nom Gudule Brabant, savait tout : la littérature, l’histoire, le dessin, la musique et même la cuisine. Gudule était une institutrice doublée d’une ménagère. Institutrice par vocation, et en vertu de brevets réguliers ; ménagère par nécessité, car elle avait toujours été pauvre, jusqu’au jour où Jeanne Valdieu, son ancienne élève, était venue lui avouer sa première faute et lui demander de l’aider à sauver sa fille.
Georges Avor était mort en Angleterre et Jeanne restait sans appui et sans ressources, car elle ne possédait alors que cette maisonnette et ce jardinet qui ne lui auraient pas rapporté quinze cents francs par an, si elle les avait loués.
Gudule, déjà mûre, était seule au monde, n’ayant jamais trouvé à se marier, faute de dot et de beauté.
Jeanne, admirablement belle, avait juré d’être riche, afin de laisser une fortune à Thérèse. Ces deux déclassées s’étaient comprises.
Gudule qui végétait en donnant des leçons depuis son adolescence, ne savait rien de la vie. Elle admettait très bien que la fin justifie les moyens et elle ne désapprouvait pas le plan scabreux de l’ex-pensionnaire de Saint-Denis. Pourvu que l’enfant restât pure, peu lui importait que la mère se lançât dans une carrière aussi déshonorante que lucrative. Elle croyait naïvement que le jour où il plairait à madame de Lorris de redevenir Jeanne Valdieu, il lui suffirait de changer d’existence et de quartier pour effacer le passé, pour faire oublier ses caravanes à travers le monde de la galanterie vénale.
Le pacte avait été conclu et fidèlement observé de part et d’autre.
Jeanne voyait sa fille le soir, dans la semaine, et passait tous ses dimanches à la villa du boulevard d’Italie. Elle y venait toujours modestement vêtue, comme il convient à une employée de commerce, et elle y venait de préférence en omnibus.
Elle avait dit à Thérèse qu’elle était caissière dans une grande maison de modes, caissière et associée ; car il fallait bien se réserver un moyen d’expliquer l’origine de sa fortune, quand viendrait le moment d’en faire usage pour doter Thérèse. Et Thérèse ne doutait jamais de ce que lui disait sa mère. De son côté, Gudule soignait, enseignait et veillait, de sorte que la fille de madame de Lorris était plus heureuse, plus instruite et mieux gardée que bien des demoiselles de la bourgeoisie régulière.
Elle aimait beaucoup Gudule, qu’elle appelait sa tante, et, comme distraction unique, elle se contentait parfaitement de l’accompagner dans sa promenade quotidienne au Jardin des Plantes. Madame de Lorris ne sortait pas avec elle de peur d’être rencontrée et reconnue par des gens de son joyeux entourage. C’est tout au plus si, par les belles soirées d’été, elle osait se montrer dans le jardin de la villa.
Thérèse passait son temps à cultiver les roses, à dessiner, à jouer du piano, à faire de la gymnastique et à lire des livres choisis par sa gouvernante qui y regardait de près. Il n’y avait pas encore un an qu’elle permettait à sa nièce d’adoption les romans de Walter Scott. Elle lui interdisait ceux de Dickens, comme étant trop passionnés.
Et, en dépit de cette éducation presque claustrale, Thérèse, n’était point une de ces niaises Agnès qui baissent les yeux devant un homme et qui font semblant de croire que les nouveau-nés se trouvent sous les choux.
Thérèse était une grande et belle fille, au regard clair, au sourire franc. En véritable Anglaise qu’elle était par son père, elle aimait le mouvement, le grand air, les exercices du corps. Elle tenait de sa mère un esprit prompt et une imagination vive. Elle ignorait les mines pudibondes qu’on apprend aux jeunes personnes et les silences hypocrites qu’on leur impose. Elle disait tout ce qu’elle faisait et même tout ce qu’elle pensait. Elle n’avait point de secrets, et si elle en avait eu, elle n’aurait pas pu les garder, car son visage était un miroir qui reflétait toutes ses impressions.
Jeanne de Lorris savait par expérience que la compression est un mauvais système pour élever une fille, surtout quand on veut l’émanciper de bonne heure, et elle traitait la sienne en camarade. Elle avait souvent fort à faire pour esquiver les réponses aux questions délicates que Thérèse lui posait, mais elle y parvenait à force d’adresse et de tact. À dix-neuf ans passés, mademoiselle Valdieu n’avait sur l’amour que des notions vagues. Elle le considérait comme une préface obligée du mariage et l’idée de se marier ne lui déplaisait pas, mais elle n’était pas pressée d’en venir là. Les hommes l’intéressaient fort peu. Elle les trouvait laids.
Il faut ajouter que, dans ses excursions, elle ne rencontrait guère que de vieux professeurs qui lui semblaient ridicules et des étudiants dont les façons débraillées l’effarouchaient.
Depuis quelques mois cependant, elle avait un peu changé de caractère et d’allures. Il lui arrivait de se coucher sur un banc de gazon, au fond du jardin, et d’y rester des heures entières à rêver. Parfois des rougeurs subites empourpraient ses joues ; ou bien, les larmes lui venaient aux yeux, sans qu’elle eût sujet de pleurer.
Gudule qui n’avait jamais eu de jeunesse, ne prenait pas garde à ces symptômes, mais leur signification n’échappait point à Jeanne de Lorris.
Et Jeanne de Lorris sentait bien qu’il était temps de mettre fin à la situation fausse qui la tenait éloignée de Thérèse.
Elle y tâchait et elle était à la veille d’y réussir, lorsque la catastrophe de la rue de Ponthieu l’avait jetée dans des complications qui la détournaient momentanément de ses projets de retraite.
Jeanne était venue le lendemain, dimanche, à la villa, et encore le surlendemain ; mais, depuis l’incident de la Morgue, elle n’avait plus osé y revenir, de peur d’être suivie par le scélérat qui l’avait menacée de se venger sur sa fille.
Gontran était aussi pour quelque chose dans cette interruption des visites à Thérèse. Gontran était rentré par la brèche dans ce poste d’amant aimé qu’il avait si vaillamment tenu jadis, et il s’occupait avec ardeur d’assurer l’exécution du testament. Jeanne attendait qu’il fût arrivé à un résultat, et en attendant, elle se laissait aller, non sans quelques remords, à goûter le charme du revenez-y.
Gudule s’étonnait de son absence ; Thérèse s’en affligeait, et, à la fin d’une semaine, qui leur avait paru longue, – le samedi soir, – elles étaient descendues au jardin, après leur dîner, pour voir, comme sœur Anne du conte de Barbe-Bleue, si elles ne verraient rien venir.
Gudule, avait fini par s’asseoir sur un siège rustique, au bas du perron de la maisonnette et tricotait des manchettes de laine. Thérèse allait et venait, en sautillant comme un oiseau, de la grille à sa gouvernante et de sa gouvernante à la grille.
— Tiens ! s’écria-t-elle tout à coup, une voiture qui s’arrête au coin de la rue Corvisart. En voilà un événement ! On en parlera demain dans tout le quartier. Si c’était maman qui nous arrive ?… Non, maman quitte l’omnibus à la station de la Glacière et elle monte la côte à pied. Ah ! on ouvre la portière… on descend… c’est une femme… elle a la tournure de maman, mais pas sa toilette.
— Laisse cette personne aller où elle voudra, répondit Gudule, et reviens près de moi, au lieu d’examiner les passants à travers cette grille.
— Les passants ! répéta Thérèse en riant. Tu sais bien qu’il ne passe jamais personne sur notre boulevard. Et en restant là, je verrai maman cinq minutes plus tôt.
— Il n’est pas certain que ta mère vienne ce soir.
— Si elle ne vient pas, j’irai la chercher, rue de la Paix. Son patron ne me mettra pas à la porte, je suppose, quand je lui aurai dit que je suis mademoiselle Valdieu.
— J’espère bien que tu ne feras pas cette démarche extravagante.
— Tant pis ! pourquoi maman me laisse-t-elle cinq jours sans la voir ?
— Elle aura été retenue à son magasin, et ce n’est pas une raison pour lui faire de la peine. Tu sais fort bien qu’elle m’a défendu de t’amener dans une maison où entrent des gens de toute sorte.
— De beaux messieurs et les femmes les plus élégantes de Paris. Ça m’amuserait énormément !
» Ah ! la dame qui est descendue parle à son cocher. Elle le renvoie. Il s’en va ; elle se retourne, et elle a l’air de se diriger de ce côté-ci. C’est étonnant comme de loin elle ressemble à… Mais c’est elle !… c’est maman. Je ne l’avais pas reconnue tout d’abord, parce qu’elle a un chapeau que je ne lui ai jamais vu et une ombrelle couleur feu, au lieu du vilain en-tout-cas qu’elle prend toujours pour venir ici.
Gudule, qui attendait Jeanne avec impatience, quitta son siège et son tricot pour aller s’assurer que Thérèse ne se trompait pas ; mais lorsque la bonne gouvernante arriva à la grille, l’indocile enfant était déjà loin. Elle s’était lancée sur le boulevard d’Italie, et elle courait à toutes jambes au-devant de madame de Lorris, qu’elle rencontra au milieu de la montée.
Gudule n’essaya pas de la suivre et resta plantée sur le seuil, en gémissant de l’incartade de son élève. Dans cette attitude, elle avait un peu l’air d’une poule qui a couvé des œufs de cane et qui voit ses petits canards se jeter à l’eau.
Thérèse ne prenait nul souci de ses gestes et de ses appels désespérés. Elle avait sauté au cou de sa mère et elle la mangeait de baisers.
— Enfin, te voilà ! disait-elle entre deux accolades. Méchante, va ! oui, méchante ! Toute une semaine sans venir. Oh ! je t’en veux. Tiens ! tout à l’heure, quand je t’ai aperçue, j’ai eu bien envie de me cacher, pour te punir de m’avoir oubliée… Gudule aurait cru que je m’étais sauvée et nous aurions ri, après… mais j’avais encore plus envie de t’embrasser… je n’ai pas pu y tenir.
— Tu as eu tort de sortir du jardin, répondit doucement madame de Lorris. Une jeune fille de ton âge ne doit pas galoper par les chemins comme une écolière.
— C’est ta faute, aussi. Il ne fallait pas m’abandonner pendant quatre jours. Tu as joliment bien fait de ne pas tarder davantage. Un jour de plus, et je m’échappais pour aller te trouver.
— Tais-toi, folle… et essuie ton front… tu es en nage d’avoir couru… et dans quelle tenue !… le cou nu, les cheveux au vent… tu ne seras donc jamais convenable.
— Bah ! il n’y a pas un chat dehors. Et puis, maintenant que je te tiens, je vais être sage. Si tu savais comme je m’ennuie, quand tu n’es pas là. Viens ! appuie-toi sur mon bras pour grimper la côte. Tu restes avec nous jusqu’à lundi matin, pas ?
— Malheureusement, non ; je suis obligée de rentrer ce soir, au magasin. C’est la fin du mois et j’ai un surcroît de travail. Je crains même de ne pas pouvoir disposer de mon dimanche.
— Emmène-moi, alors. Je t’aiderai. Maintenant je suis de première force sur les additions.
— Non, chère petite. Tu n’es pas de la maison et mon patron pourrait se fâcher. Mais console-toi. Je vais très prochainement renoncer à un emploi dont je n’ai plus besoin pour vivre.
— Oh ! quel bonheur ! tu viendras demeurer avec moi… nous ne nous quitterons plus.
— Non, jusqu’au jour où tu te marieras.
— Jamais, alors. Mais j’aurais deviné à ta toilette qu’il y avait du changement dans ta position. Toi qui étais toujours en noir, tu as une robe bleu-gendarme, avec un corsage à basques, un chapeau de paille à trois nœuds papillons, et une amour d’ombrelle avec des volants de dentelle ; des gants de Suède qui te montent au-dessus du coude, et des souliers de chevreau, brodés de fleurettes de la couleur de ta robe. Tu es cent fois plus jolie comme ça.
Jeanne de Lorris rougit. Elle se sentait prise en faute. Elle avait dîné avec Gontran et elle tenait à lui plaire. Elle était femme après tout, et elle avait bien pu oublier un instant ce rôle de mère pauvre qu’elle jouait depuis quinze ans avec tant de persévérance.
D’ailleurs, il allait prendre fin et elle venait précisément préparer Thérèse à sa nouvelle fortune. Elle n’attendait, pour la lui annoncer, que le résultat des démarches entamées par le commandant. Mais le succès n’était pas certain, et les remarques de la fillette l’embarrassaient parce qu’elles arrivaient trop tôt.
— Je ne te savais pas si ferrée sur les modes, dit-elle en affectant de sourire. Où as-tu appris à parler si savamment chiffons ?
— Dans le journal des demoiselles. Mais n’aie pas peur, je n’ai pas le moindre penchant à la coquetterie, et je me contenterais volontiers de porter des robes de toile en été, et des robes de laine en hiver, jusqu’à la fin de mes jours.
— Je ne t’imposerai pas tant de simplicité. Comment va Gudule ? il ne s’est rien passé d’extraordinaire depuis lundi dernier ?
— Rien du tout. Gudule se porte à merveille… les ours du jardin des Plantes aussi… Je les vois tous les jours, et ils suffisent à mon bonheur. Mais, dis donc, maman, c’est à ton patron, cette belle voiture qui t’a amenée ?
— Non… je… où as-tu pris que j’étais venue dans une belle voiture ?
— Dans une voiture de maître. Je l’ai bien vu. Le cocher est en livrée. Tu lui as parlé, mais tu ne l’as pas payé en le renvoyant.
— Ce cocher est au service d’un monsieur de mes amis… que je te présenterai bientôt.
Le coupé était loué au mois par Gontran et Jeanne n’avait pas craint de s’en servir pour venir au boulevard d’Italie. Elle ne prévoyait pas que Thérèse guetterait son arrivée.
— Vraiment ? tu l’amèneras ici ? Ce sera la première fois qu’un homme entrera chez nous. Ah ! si… il y a le jardinier, mais celui-là ne compte pas. Et Gudule trouve qu’il est de trop. Aussi, elle va faire une moue quand tu lui annonceras la visite de ton ami !
Tout en causant ainsi, bras dessus, bras dessous, la mère et la fille étaient arrivées à la porte de la villa où Gudule les attendait.
— J’ai à te parler, lui dit de but en blanc madame de Lorris. Thérèse, mon enfant, fais-moi le plaisir d’aller arroser tes fleurs.
— Tu me renvoies !
— Pour cinq minutes, pas davantage. Tu reviendras, dès que j’aurai fini avec Gudule. Et ce ne sera pas long.
Thérèse se décida, bien à regret, à s’en aller au fond du jardin où étaient ses rosiers, – toute une plate-bande qu’elle aimait à cultiver de ses mains, – et Jeanne entraîna sa vieille amie sous une tonnelle qui se trouvait là juste à point pour leur permettre d’échanger des confidences, sans perdre de vue la jeune fille.
— Je t’apporte une grosse nouvelle, commença madame de Lorris.
— Il y a aussi du nouveau ici, grommela Gudule.
— La sœur de Georges Avor est morte. Elle laisse par testament plus de deux millions à Thérèse. Mais ce legs sera peut-être attaqué par les héritiers naturels. Je saurai, ce soir, à quoi m’en tenir sur ce point. Si, comme je l’espère, les droits de Thérèse sont reconnus, que me conseilles-tu de faire ?
— Je te conseille de la marier promptement, dit la vieille institutrice, qui n’avait pas sourcillé en apprenant que son élève devenait millionnaire.
— C’est bien mon intention. Mais dois-je lui dire qu’elle est légataire de cette tante dont je ne lui ai jamais parlé ? Si je le lui dis, elle me demandera des explications et je serai peut-être amenée malgré moi à lui avouer tout ce que je lui ai caché jusqu’à présent.
— Il faudra bien que tu en viennes là, tôt ou tard. Attends encore, si tu préfères attendre. Mais je te préviens que la situation ne peut plus durer telle qu’elle est. Je voulais te déclarer cela, lundi, quand tu es venue, mais tu étais si agitée, et tu es restée si peu de temps.
— Oui, j’avais des raisons de croire que lady Cairness était morte ; mais je n’en étais pas sûre, et cette incertitude me préoccupait.
— Ma chère, ta fille est maintenant une femme, et elle a le malheur d’être beaucoup trop jolie. On se retourne quand elle passe. C’est au point que je redoute de sortir avec elle. Et je ne me charge plus de la garder.
— Pourquoi ? Qu’y a-t-il donc ? demanda vivement madame de Lorris.
— Il y a qu’on a vu un homme rôder autour de la maison.
— Qui l’a vu ?
— François, notre jardinier, et moi… de ma fenêtre. C’était précisément le lendemain de ta dernière visite. Ça n’a pas recommencé, c’est vrai, mais je crains que Thérèse ne s’amourache de quelque godelureau. Je n’entends rien aux sentiments qui tournent la cervelle aux filles, mais je remarque fort bien qu’elle n’est plus la même. Elle ne fait que rêvasser du matin au soir… et probablement, du soir au matin.
— Et tu ne m’as pas avertie !
— Oh ! c’est seulement depuis trois ou quatre jours et je comptais bien t’en parler, car ce n’est pas mon affaire de la questionner. D’ailleurs, elle ne me répondrait pas. Elle est plus rusée que tu ne crois, et elle ne m’ouvrira pas son cœur, tandis qu’à toi…
— Je vais l’interroger, dit madame de Lorris, très émue de ces confidences.
Et, laissant là Gudule, elle alla rejoindre sa fille qu’elle trouva occupée à arranger un bouquet.
— À la bonne heure, s’écria Thérèse, tu ne m’as pas fait languir. Ah ! c’est que j’ai un tas de choses à te conter et à te demander.
» Prends d’abord cette rose… la plus belle de ma collection ; maître François qui est très fort en botanique, prétend qu’elle a nom : l’archiduc Charles. C’est une fleur titrée… et à propos de titres, dis donc, maman… qu’est-ce que c’est qu’un vicomte ?
— Un vicomte ? répéta madame de Lorris, qui ne s’attendait guère à une pareille question.
— Oui, dit Thérèse. Je sais que c’est un titre de noblesse ; mais je voudrais savoir si c’est plus que duc ou marquis.
— C’est moins. Pourquoi me demandes-tu cela ?
— Parce que j’en connais un.
— Tu connais un vicomte ! Où l’as-tu rencontré, je te prie ?
— Au Jardin des Plantes, dans le labyrinthe.
— Es-tu folle ou te moques-tu de moi ?
— Mais non, maman. Je te jure que c’est vrai… ça t’étonne donc bien qu’un noble se promène au Jardin des Plantes ?
— Ce qui m’étonne, c’est que tu aies deviné la qualité d’un monsieur qui passait. Elle n’était pas écrite sur son chapeau, je suppose, et les vicomtes ne s’habillent pas autrement que les autres.
— Celui-ci s’habille mieux. Mais j’en serais encore à chercher ce qu’il est, s’il ne me l’avait pas dit.
— Il t’a parlé ?
— Mon Dieu, oui. Et je lui ai répondu. Est-ce que j’ai mal fait ?
— Assurément. Une jeune fille bien élevée ne doit pas adresser la parole à un homme qu’elle ne connaît pas et qui se permet de l’aborder dans un lieu public.
— Si je te disais comment c’est arrivé, tu trouverais ça tout naturel.
— J’en doute fort, et je te prie de…
— Tu veux que je te raconte l’histoire ? Je ne demande pas mieux. Promets-moi seulement que tu ne gronderas pas Gudule.
— C’est donc sa faute ? dit vivement madame de Lorris.
— Non, car elle ne pouvait pas prévoir ce qui s’est passé pendant qu’elle tricotait sur le banc qui est au pied du cèdre. Elle a la rage de se livrer à cet exercice, et moi, le tricot ne m’amuse pas.
— Alors tu t’es éloignée d’elle… je te l’avais défendu.
— Oh ! je lui ai demandé la permission de monter jusqu’au belvédère.
— Elle aurait dû te la refuser.
— J’y serais montée tout de même. Ainsi, tu aurais tort de lui adresser des reproches, et je compte que tu ne lui en feras pas.
— Non… si tu me dis tout.
— Est-ce que je t’ai jamais caché quelque chose ?… À Gudule, c’est différent. Je ne lui dis que ce que je veux qu’elle sache. Et je me suis bien gardée de lui narrer mon aventure. Elle m’aurait sermonnée pendant quarante-huit heures. Mais il me tardait de te voir pour te confier ce gros secret.
— Parle donc, car, en vérité, tu m’effraies.
— Il n’y a pas de quoi. Voilà, petite mère. J’ai un amoureux.
La foudre tombant aux pieds de Jeanne de Lorris ne l’aurait pas terrifiée plus que ne le fit cette déclaration.
Thérèse disait cela tranquillement ; elle n’avait pas l’air de se douter de la portée de cet aveu. Et sa mère, qui en sentait la gravité, pâlissait à vue d’œil.
— Quelle est cette plaisanterie ? balbutia-t-elle. Tu devrais réfléchir avant de te servir d’un mot dont tu ne comprends pas le sens.
— Mais si… mais si… je comprends très bien. Un amoureux, c’est un jeune homme qui vous fait la cour et qui vous plaît. Le mien remplit toutes les conditions du programme. Il m’a dit des douceurs et je le trouve charmant.
Jeanne respira. Le mal n’était peut-être pas si grand qu’elle l’avait cru.
— Explique-toi, je te prie, reprit-elle sévèrement.
— Je me serais déjà expliquée si tu ne m’interrompais pas à chaque instant ; mais je reviens à mon récit. J’en suis restée au moment où j’ai lâché Gudule. Elle ne voulait pas grimper là-haut. Les ascensions l’essoufflent, et moi j’aime à me dégourdir les jambes. Je me suis donc lancée dans les petits chemins qui tournent entre deux charmilles, et j’étais presque arrivée au sommet de la butte, lorsque je me suis aperçue qu’un très vilain individu me suivait. Quand je m’arrêtais, il s’arrêtait, et j’avais beau courir, il était toujours sur mes talons. Il marmottait des phrases que je n’écoutais pas.
— Comment était-il ?
— Je l’ai à peine regardé. Il m’a semblé pourtant qu’il était vêtu comme un monsieur, et j’ai remarqué qu’il n’avait pas de barbe… ni favoris, ni moustaches.
Ce signalement fit tressaillir madame de Lorris.
— Quel jour était-ce ? demanda-t-elle vivement.
— Mercredi ; tu es venue lundi soir. C’était le surlendemain, vers quatre heures.
— Deux heures après la menace que j’ai entendue à la Morgue, pensait Jeanne.
— Il ne me faisait pas peur, continua Thérèse, mais il m’ennuyait. Il m’a quittée au dernier tournant et je n’ai plus songé à lui. Je me suis assise sous le belvédère. Il y avait là des gens qui examinaient le panorama de Paris avec une lunette, des bonnes, des bébés et je n’aurais pas trouvé de place sur le banc circulaire, si un grand garçon qui avait l’air de contempler les nuages ne s’était levé très poliment pour me céder la sienne.
— Et il a osé te parler ?
— Non, pas là. Il s’est même éloigné de moi, discrètement, mais je voyais très bien qu’il m’observait du coin de l’œil… et je ne me suis pas privée de le regarder, car il en valait la peine. Il a des moustaches, lui, de longues moustaches blondes, fines comme de la soie, des yeux bleus qui n’en finissent pas, un nez aquilin, la peau blanche comme une femme et des dents superbes.
— Tu l’as regardé, en effet, à ce qu’il me paraît… et beaucoup plus qu’il ne convenait.
— Peut-être bien. Mais c’était plus fort que moi. Il a une figure sympathique. Du reste, je ne suis pas restée longtemps. Je ne voulais pas m’attirer une semonce de Gudule et j’ai repris le chemin du Cèdre, sans me retourner, je te le jure. Je n’avais rien fait pour l’attirer.
— Et cependant, il t’a suivie.
— Heureusement, car à mi-chemin de la descente, le vilain homme, qui se tenait là tapi contre la haie, s’est montré tout à coup, m’a prise par la taille, et m’a embrassée de force. J’ai jeté un cri… Oh ! mais un cri !… Je ne sais pas comment Gudule ne l’a pas entendu. Et je crois bien que j’allais m’évanouir, quand mon sauveur est arrivé. Il a détaché à l’homme un coup de poing qui l’a fait reculer de trois pas et qui l’a mis en fuite.
— Alors… tu t’es trouvée seule avec celui que tu appelles ton sauveur, demanda Jeanne de plus en plus inquiète.
— Absolument seule, et c’est à ce moment-là qu’il s’est déclaré.
— Que t’a-t-il dit ?
— Qu’il était prêt à m’escorter jusque chez moi pour me protéger contre ce malotru qui n’était peut-être pas loin. Il a une voix douce, une voix musicale, une voix d’or.
— Mais tu n’as pas accepté sa proposition, j’espère.
— Non, quoique j’en fusse très tentée. Mais j’ai pensé que Gudule lui montrerait les dents… et Dieu sait si elle les a longues ! Je me suis bornée à le remercier… le mieux que j’ai pu, c’est-à-dire fort mal, car j’étais trop troublée pour tourner de beaux compliments. Tu crois peut-être qu’il a insisté ? Pas du tout. Il a ajouté très respectueusement deux ou trois phrases que j’ai retenues mot à mot. Il m’a dit : Mademoiselle, je vous prie de ne pas m’en vouloir si je suis intervenu au moment où ce drôle s’est jeté sur vous. Je n’avais d’autre intention que celle de vous défendre et je m’estimerais très heureux si vous ne gardiez pas de moi un mauvais souvenir. Permettez-moi donc de vous dire mon nom. Je crains bien que vous ne le reteniez pas, mais il m’est doux de vous l’apprendre. Je m’appelle le vicomte d’Elven. André d’Elven. Ah !… il n’y a pas de danger que je l’oublie.
Jeanne de Lorris connaissait beaucoup de messieurs titrés, et parmi ceux-là quelques vicomtes, mais elle n’avait jamais entendu parler du vicomte d’Elven. Elle était délivrée déjà d’une inquiétude, car elle craignait que l’amoureux ne fût quelque viveur de son entourage d’autrefois. Mais il lui tardait de savoir si l’aventure en était restée à ce début innocent.
— N’est-ce pas que ses noms sont jolis, reprit Thérèse ; André d’Elven, c’est gracieux, c’est harmonieux.
— C’est Breton, à ce que je crois, dit Jeanne, qui se rappelait avoir visité la tour d’Elven, une des curiosités archéologiques du Morbihan.
Elle y était allée avec Gontran d’Arbois qui tenait alors garnison à Pontivy.
— Bon ! mais c’est très poétique la Bretagne, s’écria la jeune fille, et je ne serais pas étonnée que M. d’Elven fût poète.
— Un vicomte ! c’est invraisemblable. Mais comment a fini ta belle équipée ? Ce monsieur si galant s’est éloigné, j’imagine ?
— Pas tout à fait. Il m’a saluée, et comme je lui avais dit que ma tante m’attendait… Je voulais qu’il prît Gudule pour ma tante… il m’a suivie à distance respectueuse jusqu’au rond-point où est le cèdre. Gudule avait fini de tricoter ; elle s’est levée pour venir à ma rencontre et mon amoureux a disparu.
— Est-ce tout ? demanda Jeanne, en affectant de sourire, quoiqu’elle ne fût pas encore complètement rassurée.
— Oh ! que non. Tu sais que nous allons tous les jours au Jardin des Plantes. Gudule a une passion pour cet établissement botanique et zoologique. Seulement, elle varie ses plaisirs. Tantôt, elle me mène voir les singes, tantôt les lions, tantôt elle s’assied dans la grande allée, qui aboutit au Musée où il y a des bêtes empaillées.
— Eh bien ? interrompit madame de Lorris qui prévoyait la suite.
— Eh bien, mère, je ne sais pas comment s’y prend ce jeune homme, mais je le rencontre partout. Depuis mercredi, il n’a pas manqué une seule fois de passer devant nous, n’importe où nous sommes assises. Et il est d’une discrétion parfaite. Il n’ose même pas me saluer, quoiqu’il en meure d’envie, je le vois bien. Ah ! par exemple, il me regarde… et je le regarde aussi.
— Tu as tort.
— Pourquoi ? Il est si gentil et je lis dans ses yeux que ça lui fait tant de plaisir. Et puis, ce qui m’amuse, c’est que Gudule ne se doute de rien. Hier, figure-toi, elle a laissé tomber une pelote de laine au moment où il passait… il s’est précipité pour la ramasser, et si tu avais vu la mine qu’elle a prise… j’ai cru qu’elle allait le dévorer… Le pauvre garçon s’est enfui en me lançant une œillade désolée.
— À laquelle tu as répondu, avoue-le.
— Je l’avoue. J’avais pitié de sa peine et je crois que je l’aurais rappelé, si j’avais été avec toi au lieu d’être avec ce dragon de Gudule. Mais je m’étais promis de me tenir tranquille tant que je ne t’aurais pas parlé de lui.
— J’espère bien que tu continueras, même après m’en avoir parlé, dit vivement Jeanne de Lorris.
— Alors tu me défends de m’occuper davantage de mon vicomte ? demanda Thérèse d’un air attristé. Et moi qui comptais te prier de me laisser te le présenter.
— Me le présenter ! s’écria Jeanne de Lorris. Et pourquoi faire, je te prie ? Pour que je le tance, comme il le mérite ?
— Tu n’aurais pas le cœur de lui reprocher sa conduite, dit Thérèse sans s’émouvoir. Elle a été d’un correct ! Je me sers de ce mot-là, parce que Gudule l’emploie à tout bout de champ, et parce qu’il me semble avoir été inventé tout exprès pour caractériser les façons de mon vicomte.
— Je veux bien admettre qu’il a été convenable… le langage que tu lui prêtes est celui d’un homme bien élevé… mais je n’en dirais pas autant de la persistance qu’il met à se trouver sur ton passage… On ne pourchasse pas ainsi une jeune fille, au risque de la compromettre.
— Il ne m’a pas compromise, puisque personne ne s’est aperçu qu’il s’occupe de moi. Gudule elle-même n’y a vu que du feu. S’il me recherche, c’est que je lui plais. Où est le mal ? Est-ce que ça te fâche, qu’on me trouve jolie ?
Madame de Lorris ne put s’empêcher de sourire des arguments qu’inventait la jeune fille pour excuser celui qu’elle appelait naïvement : son amoureux, mais elle n’avait garde d’approuver Thérèse. Cette connaissance, ébauchée dans le labyrinthe du Jardin des Plantes, lui paraissait dangereuse.
— Non, dit-elle, ça ne me fâche pas du tout. Je suis très fière de toi. Mais je trouve que ce monsieur aurait dû se dispenser de t’aborder.
— Alors, tu aurais mieux aimé qu’il laissât le vilain homme m’embrasser tout à son aise ? Il m’a embrassée une fois, le monstre. C’est bien assez. C’est même beaucoup trop. Je crois toujours sentir le contact de ses grosses lèvres sur ma joue et sa large main autour de ma taille. Il m’enlevait bel et bien lorsque André l’a repoussé.
— André ! Tu l’appelles par son petit nom ?
— Mais, maman, puisqu’il m’a sauvée !… ça crée un lien entre nous… M. d’Elven n’est plus pour moi le premier venu… ni pour toi non plus. Et si tu le voyais, tu ne songerais, j’en suis sûre, qu’à le remercier.
— J’espère bien ne jamais le voir. Tu n’as pas, je suppose, commis la sottise de lui dire où tu demeurais.
— Ça, non. D’abord, il ne me l’a pas demandé. Mais il n’aura pas de peine à le savoir, si le cœur lui en dit. Le cèdre du Liban n’est pas loin du boulevard d’Italie.
— Est-ce qu’il se serait permis de te suivre ?
— Je ne l’ai pas vu. Il est vrai que je ne me suis pas retournée en chemin.
— Mais il s’est montré près de la maison. Avoue-le. Gudule a surpris un homme qui rôdait autour de la grille.
— Ce n’est pas lui. Mon vicomte ne rôde pas. Seulement, ce matin, en m’éveillant, j’ai ouvert ma fenêtre et je l’ai aperçu, adossé à un gros arbre de l’autre côté de la chaussée.
— Et alors ?… il t’a fait signe peut-être ?…
— Pas du tout. Il s’est sauvé. Mon amoureux est timide… excepté quand il s’agit de me défendre.
Jeanne de Lorris tombait de son haut. Thérèse avait réponse à tout, et Thérèse en pensait évidemment plus qu’elle n’en disait. Sa mère ne pouvait plus s’y tromper. C’était bel et bien un roman d’amour qui commençait, et la pauvre enfant s’y lançait avec toute l’ardeur et toute l’inexpérience de son âge. Comment l’arrêter sur la pente glissante du sentiment ? Jeanne était payée pour se défier des séducteurs, et elle ne croyait guère à la pureté des intentions de ce vicomte d’Elven qui se posait en protecteur de l’innocence attaquée. Un gentilhomme ne va pas chercher une fiancée parmi les demoiselles de la petite bourgeoisie qui fréquentent les bosquets du Jardin des Plantes.
D’un autre côté, elle connaissait le caractère de sa fille, et elle comprenait que les représentations n’y changeraient rien. Mieux valait la prendre par la douceur, feindre d’entrer dans ses idées, et en finir avec cette intrigue enfantine avant qu’elle devînt sérieuse.
— C’est fort bien, dit-elle, mais, ma chère petite, tu sens toi-même que tu ne dois pas encourager les folies de ce jeune homme, si respectueux qu’il soit. Il faudrait au moins savoir où il veut en venir.
— Je ne peux guère le lui demander, répliqua malicieusement Thérèse.
— Non, mais tu peux me dire ce que tu comptes faire, s’il continue les manèges que tu me signales.
— Je te l’ai dit. J’espérais que tu m’autoriserais à te le présenter. Si tu y consentais, tu serais à même de l’interroger. Tu lui demanderais, pour commencer, s’il se propose de m’épouser.
— Et, dans le cas où il me répondrait : oui ?…
— Alors, nous verrions.
— Comment, nous verrions ! qu’entends-tu par là ?
— C’est bien simple. Tu ferais ce qu’on fait quand on a une fille à marier. Tu te renseignerais sur le vicomte d’Elven, et comme les renseignements seraient excellents, je n’en doute pas, tu lui permettrais de venir ici. Alors, moi, je l’étudierais, je tâcherais de savoir ce qu’il vaut et s’il m’aime pour de bon. Ne crois pas que ça m’embarrasserait. Je trouverais une foule de moyens de mettre sa sincérité à l’épreuve. Tu souris. Tu crois donc que je ne suis qu’une petite niaise ? J’ai dix-neuf ans. Tu n’étais pas si vieille que moi, quand tu t’es mariée, et je parierais bien que tu t’y es prise comme je m’y prendrais.
Jeanne de Lorris tressaillit. Cette allusion au passé lui rappelait cruellement les difficultés du présent et les incertitudes de l’avenir. Le moment approchait où il faudrait avouer à sa fille la triste vérité. Elle tremblait à la pensée de lui apprendre que légalement elle n’avait pas de père, et si elle la mariait, l’aveu, le terrible aveu devenait inévitable. Que ce fût maintenant ou plus tard, il n’en serait pas moins pénible. Et cependant elle aurait voulu le reculer.
— Je croyais que tu n’avais pas de goût pour le mariage, murmura-t-elle.
— Ça dépend, répliqua Thérèse, sans hésiter. S’il fallait te quitter, j’aimerais mieux rester fille toute ma vie… comme Gudule… elle n’est pas malheureuse Gudule, puisqu’elle t’aura toujours. Et puis, je n’épouserai jamais qu’un homme qui me plaira.
— En cela, tu as raison. Mais tu pourrais te tromper dans ton choix et, d’ailleurs, il n’est pas prouvé que M. André d’Elven songe à demander ta main.
— Parce qu’il est vicomte et que, moi, je ne suis pas noble ?
— Mais, sans doute. Il doit chercher à se marier dans le monde où il est né, et ce monde n’est pas le tien. N’oublie pas que ta mère n’est qu’une employée de commerce.
— Ma mère est une honnête femme. Est-ce que ça ne suffit pas ?
Jeanne de Lorris baissa la tête. Elle n’avait jamais mieux senti le poids de sa honte.
— Je n’entends rien aux distinctions sociales, reprit Thérèse, mais je mépriserais un homme qui s’y arrêterait, s’il était amoureux. Il faudrait qu’il n’eût pas de cœur.
— C’est vrai, mais la vie est ainsi faite, ma chère enfant, et la sagesse consiste à ne pas rêver des chimères.
» Du reste, ajouta madame de Lorris pour couper court à cet entretien scabreux, nous n’en sommes pas là… et lorsque M. d’Elven viendra me demander ta main, il sera temps d’aviser.
— Le fait est que je ne peux pas décemment aller le chercher pour te l’amener, dit Thérèse en éclatant de rire. J’attendrai qu’il se décide… et je ne m’ennuierai pas en attendant, puisque tu vas venir demeurer avec nous… tu me l’as promis.
— Que dirais-tu si je te proposais de nous retirer à la campagne ?… Oh ! pas dans un village, ni dans une ferme… dans un joli château que j’achèterais, ou que je ferais bâtir…
— Pourvu que tu ne me quittes plus, tout me conviendra.
— Alors, tu ne regretterais pas Paris ?
— Paris ! mais je n’y suis pas à Paris. Ce quartier-ci, c’est la province. Et je commence à en avoir assez. J’aimerais bien mieux la Bretagne.
Jeanne s’abstint de demander pourquoi. Elle ne tenait pas à ramener la conversation sur le vicomte qu’elle soupçonnait d’être Breton.
— Je me figure qu’il n’y a que des braves gens dans ce pays-là, reprit Thérèse : et ici ce n’est pas tout à fait la même chose. D’abord, ce vilain individu qui m’a embrassée de force ne me sort pas de l’esprit… et si j’écoutais Gudule, je mourrais de frayeur. Elle prétend qu’au crépuscule on voit passer devant notre grille des figures sinistres. À l’en croire, on veut nous assassiner… ou m’enlever. Elle n’admet que ces deux hypothèses.
— J’espère qu’elle s’effraie à tort, dit madame de Lorris, beaucoup moins rassurée qu’elle n’en avait l’air, mais on ne saurait prendre trop de précautions. Je vais prier Gudule de s’arranger avec le jardinier pour qu’il couche ici tous les soirs.
» Allons la rejoindre.
— Me voilà. J’ai fini mon bouquet. Tu l’emporteras, puisque tu ne peux pas rester avec nous. Ah ! je vais passer un triste dimanche, si je ne te vois pas demain. Viens au moins faire le tour de notre parc, avant que la nuit soit close. Le jour baisse déjà et je veux te montrer ma volière. Dépêchons-nous, car, dans un quart d’heure, mes perruches seront couchées.
Le parc ne méritait pas ce nom ambitieux que Thérèse lui donnait en plaisantant, mais il était assez habilement dessiné pour faire illusion du dehors. Des charmilles épaisses y bordaient les allées et dissimulaient assez bien le manque de profondeur et d’étendue.
La jeune fille conduisit sa mère sous une voûte de feuillage formée par de vieux marronniers dont les hautes branches ombrageaient la grille de clôture.
À travers cette grille solide et protégée par une garniture de plantes grimpantes, on avait des échappées de vue sur le boulevard, et madame de Lorris, tout en cheminant appuyée sur le bras de Thérèse, regardait volontiers de ce côté-là, car elle avait la tête pleine des récits de Gudule, qui venait de lui signaler les apparitions répétées d’un homme de mauvaise mine.
Cette allée aboutissait à la porte grillée par laquelle on entrait dans la villa, et elles n’étaient plus qu’à quelques pas de cette porte, lorsque Thérèse s’arrêta brusquement.
— Qu’as-tu donc ? lui demanda Jeanne de Lorris.
Thérèse serra le bras de sa mère et, se penchant à son oreille.
— Le voilà… c’est lui, murmura-t-elle.
Madame de Lorris crut qu’il s’agissait du rôdeur qui avait déjà effrayé Gudule et, instinctivement, elle fit un pas en avant pour couvrir sa fille de son corps, si ce menaçant inconnu osait en venir aux voies de fait.
La grille les protégeait contre une attaque manuelle, mais on pouvait tirer un coup de feu à travers les barreaux.
Jeanne ne vit d’abord personne et Thérèse ne faisait pas mine de reculer. Elle étendit la main sans mot dire et en suivant cette indication, madame de Lorris finit par apercevoir un homme qui se tenait le visage presque collé contre la porte à claire-voie.
La nuit tombait et on ne distinguait pas très bien ses traits, mais on pouvait juger de sa taille et de sa tournure.
Il était grand, élancé, et il n’avait pas du tout l’air d’un malfaiteur. En fait d’armes offensives, il tenait à la main un jonc très mince. Et madame de Lorris qui avait de bons yeux, reconnut qu’il portait des gants.
Alors, elle comprit ; Lui, c’était le chevalier errant du labyrinthe ; c’était ce problématique vicomte d’Elven qui s’était constitué le défenseur de Thérèse.
Que venait-il faire là ? Il n’avait pas reçu mission de veiller sur elle ; on ne pouvait guère supposer qu’il agissait d’accord avec l’homme suspect que Gudule avait signalé.
Il fallait donc croire qu’il continuait à jouer son rôle d’amoureux passionné, ce rôle dont il s’acquittait si bien qu’il occupait plus que de raison l’imagination de la jeune fille. Où voulait-il en venir ? Jeanne de Lorris ne croyait guère à la pureté de ses intentions, et alors même qu’il eût agi pour le bon motif, elle n’aurait pas souffert que Thérèse se fiançât de sa propre autorité à un monsieur qu’elle connaissait à peine, à une espèce de héros de roman rencontré par hasard dans un jardin public. Il lui paraissait impossible de tolérer ses assiduités persistantes et ses apparitions nocturnes. Thérèse elle-même sentait l’inconvenance de cette situation fausse, puisqu’elle venait de prier sa mère d’interroger ce jeune homme, s’il se présentait à la villa, et puisqu’elle se déclarait prête à se soumettre aux décisions qu’elle prendrait, à la suite de cette première entrevue.
Or, Jeanne surprenait le galant personnage en flagrant délit de contemplation sentimentale. L’occasion était bonne pour lui demander de justifier sa conduite, et pour en finir avec lui, si, comme tout le faisait prévoir, l’explication ne calmait pas les inquiétudes maternelles de madame de Lorris.
Il ne s’apercevait pas qu’on l’observait. Rien n’était donc plus facile que de l’aborder à l’improviste, et cependant Jeanne hésitait. Elle avait peur qu’il ne la reconnût pour l’avoir vue au théâtre ou ailleurs.
Et par ce qu’elle éprouvait, elle put juger des difficultés et des obstacles qu’elle aurait à vaincre pour marier sa fille.
Jeanne de Lorris pouvait reparaître sous Jeanne Valdieu. On ne tient pas impunément pendant des années le haut du pavé de la galanterie. Et il ne suffit pas de se déguiser en petite bourgeoise pour se faire oublier des Parisiens, quand on a brillé si longtemps aux courses, aux Champs-Élysées et aux avant-scènes.
Elle le comprenait bien et son projet de se fixer en province n’avait pas d’autre cause.
Mais, pour la circonstance présente, elle se dit, après réflexion, qu’il allait arriver de deux choses l’une : ou ce M. d’Elven n’avait jamais rencontré madame de Lorris dans les endroits où s’exhibent les femmes à la mode et où elle tenait, autrefois, une place si éclatante, ou, au contraire, il connaissait sa figure.
Dans le premier cas, il ne refuserait pas de répondre aux questions d’une mère qui avait bien le droit de lui demander ce qu’il voulait à sa fille. Dans le second, il se retirerait ; ou, s’il insistait pour être admis, ce serait la preuve qu’il ne visait point au mariage, et Jeanne se chargeait de l’éconduire. Elle savait remettre à sa place un insolent et elle se réservait de prendre des mesures pour l’empêcher de recommencer ; des mesures radicales, comme serait, par exemple, le déménagement immédiat de Thérèse et de sa gouvernante.
Forte de ce raisonnement, elle serra le bras de la jeune fille, qui comprit, et qui lui dit tout bas :
— Allons ! c’est le moment… ne le laisse pas partir. Fais-le entrer. Je vous laisserai en tête-à-tête, si tu aimes mieux que je ne me mêle pas de la conversation.
C’était précisément ce que voulait Jeanne.
Elles s’avancèrent à pas de loup, et le jeune homme était tellement absorbé dans ses méditations amoureuses qu’il ne les entendit pas venir.
— J’ai à vous parler, monsieur, lui dit madame de Lorris en ouvrant la porte à travers laquelle il regardait. Vous ne pouvez pas rester là.
Il recula de surprise et il se préparait visiblement à se sauver, ni plus ni moins qu’un voleur, mais Thérèse se montra et on voyait encore assez clair pour qu’il distinguât qu’elle lui souriait.
Il salua et balbutia cette phrase banale :
— Pardonnez-moi, madame, une indiscrétion que je me reproche ; je…
— Je sais qui vous êtes, monsieur, interrompit Jeanne de Lorris, et il est inutile de vous excuser, mais vous trouverez bon que je vous interroge. Ce qui se passe depuis quelques jours m’autorise à exiger de vous une explication.
— Je suis à vos ordres, madame.
— Alors, veuillez entrer.
» Thérèse, mon enfant, va rejoindre Gudule, et attends-moi avec elle dans le salon.
Thérèse s’enfuit, non sans avoir adressé à son chevalier un coup d’œil encourageant.
— Venez, monsieur, reprit madame de Lorris en se dirigeant vers le fond du jardin par l’allée des marronniers.
Le jeune homme qui paraissait avoir retrouvé son sang-froid, marchait à côté d’elle, et attendait qu’elle parlât.
— Une question avant tout, dit-elle. Êtes-vous vraiment le vicomte d’Elven ?… c’est le nom que vous avez donné à…
— Vous doutez donc, madame, que je sois un galant homme, interrompit l’amoureux. J’aurais cessé de l’être si j’avais pris un nom et un titre qui ne m’appartiendraient pas.
— Je vous crois et je vous prie maintenant de me dire où tendent vos poursuites. Vous avez rendu à ma fille un service dont je vous suis très reconnaissante, mais vous ne vous en êtes pas tenu là. Vous l’avez cherchée, guettée, attendue… et vous l’avez suivie, puisque vous avez découvert la maison qu’elle habite.
— J’en conviens, mais je n’ai rien fait de plus.
— Je le sais, ma fille m’a tout raconté. Je sais que vous ne lui avez pas adressé la parole depuis la scène du labyrinthe. Et je vous suis obligée jusqu’à un certain point de ne pas l’avoir compromise dans la rue ; mais vos fréquentes promenades devant la grille de notre jardin ne sauraient manquer d’attirer l’attention de nos voisins et je n’en comprends pas le but. Espérez-vous donc entrer en relations avec ma fille, à mon insu et contre mon gré ? S’il en était ainsi…
— Je vous jure, madame, que je n’ai jamais eu cette pensée. J’ai obéi à un sentiment plus fort que ma volonté ; mais je me proposais de me présenter ici ouvertement, dès que mademoiselle m’y aurait autorisé. J’ignorais qui elle était, je l’ignore encore, mais j’espérais parvenir à le savoir, et alors.
— Je vais vous l’apprendre. Je m’appelle madame Valdieu, je suis veuve et j’ai un emploi dans une maison de commerce, un emploi auquel je renoncerai prochainement pour aller vivre à la campagne avec Thérèse, ma fille unique, et mademoiselle Brabant, ma parente, que vous avez vue au Jardin des Plantes. Nous avons peu de fortune et nous ne sommes pas du monde où vous êtes né et où vous vivez sans doute.
» Vous voilà renseigné, monsieur. Et je puis maintenant vous demander ce que vous prétendez faire, puisque vous ne songez pas, dites-vous, à séduire une enfant simplement, mais honnêtement élevée.
— Madame, dit le jeune homme, après un instant de silence, si je vous répondais que je suis venu vous demander la main de mademoiselle votre fille, vous ne me croiriez pas. Ce n’est pas ainsi qu’on s’y prend, je le sais fort bien. Mais j’espère ne pas vous blesser en vous priant de m’autoriser à vous revoir, et en vous déclarant que je n’ai que des intentions avouables. Si j’étais assez heureux pour lui plaire, je n’aspirerais qu’à l’épouser, car je l’aime.
— Vous l’aimez !… après l’avoir vue trois fois !… Vous qui êtes vicomte et sans doute beaucoup plus riche qu’elle, vous prendriez pour femme la fille d’une petite bourgeoise !… Vous ne parlez pas sérieusement.
— Je n’ai aucun préjugé de caste ; mon avoir se compose de trois fermes dans le Morbihan et d’un castel très délabré que j’habite par nécessité, car mon revenu ne me permet pas de vivre à Paris. Je suis donc plus pauvre que vous.
Le vicomte avait, sans le savoir, touché la corde sensible de Jeanne de Lorris. Un provincial sans relations parisiennes, c’était justement le gendre qu’elle rêvait et il se trouvait que ce provincial plaisait à Thérèse.
En causant ainsi, elle l’avait amené, après avoir fait à moitié le tour du jardin, devant la maison où Thérèse et Gudule venaient de rentrer. Les fenêtres du rez-de-chaussée étaient ouvertes et la lumière de deux lampes éclairait l’allée où Jeanne se promenait avec M. d’Elven. Elle s’arrêta et elle eut soin de se placer de telle sorte qu’il pouvait voir en plein son visage. C’était une épreuve et elle lui fut favorable, car il ne broncha point, quoiqu’il la regardât avec attention. Évidemment, il ne la connaissait pas.
Elle pensa qu’il convenait de prendre avec lui un ton plus conciliant, et elle se préparait à cette transition, lorsque le bruit de la grille violemment ouverte et refermée la fit tressaillir.
Qui pouvait venir à cette heure ? Elle lâcha sans façon le vicomte pour aller à la rencontre du visiteur.
— C’est moi, cria une voix qui lui était familière.
Elle avait oublié que Gontran devait lui apporter, s’il la recevait dans la soirée, une nouvelle impatiemment attendue, et il s’agissait maintenant de se tirer d’une situation très embarrassante.
Elle courut à son amant et, avant qu’il eût le temps d’articuler un mot :
— Ne me tutoie pas devant la personne qui est là, dit-elle vivement. Il faut que tu la voies… viens ! je t’expliquerai tout quand nous serons seuls.
— Sois tranquille, répondit Gontran, tout ébahi de cette réception, je ne suis pas assez mal appris pour te tutoyer devant ta fille.
— Je le sais, reprit Jeanne, mais ce n’est pas de ma fille qu’il s’agit. Il y a là un jeune homme qui est amoureux d’elle et qui s’annonce comme un prétendant à sa main. Quand tu l’auras vu, tu me diras ce que tu penses de ce garçon. Mais, je t’en prie, n’oublie pas l’histoire que nous sommes convenus de raconter… tu es mon parent… un cousin que je n’avais pas vu depuis quinze ans et qui vient d’arriver à Paris.
— J’ai appris par cœur la leçon que tu m’as faite et je suis en état de la réciter couramment. Tout ira bien. Mais d’où sort-il ce futur mari de mademoiselle Valdieu ? Pourquoi ne m’as-tu pas parlé de lui ?
— Parce que j’ignorais qu’il existât. C’est tout un roman… ou plutôt une aventure, que tu apprendras tout à l’heure et dont je n’ai pas le temps de te faire le récit maintenant. Le jeune homme est à vingt pas d’ici et il m’attend.
— Et Thérèse ?
— Thérèse est dans le salon avec Gudule. Nous irons les rejoindre, après… quand j’aurai congédié ce monsieur… car je me propose de le congédier, à moins que tu ne me conseilles le contraire… je tiens à avoir ton avis.
— Tu l’auras… et très carré, je te le promets.
Ce colloque se tenait à voix basse et le vicomte n’en pouvait rien entendre, car il n’avait pas bougé de place, et son attention se concentrait tout entière sur les fenêtres ouvertes par lesquelles il espérait sans doute entrevoir la silhouette de la jeune fille.
Mais elle s’était mise au piano, et de temps à autre, son rire argentin éclatait comme une fusée à travers le bruit des notes d’une sonate qu’elle exécutait avec un brio étonnant.
Gontran n’avait pas bronché, quoiqu’il ne s’attendît guère à la proposition de Jeanne. La guerre d’Afrique l’avait accoutumé aux surprises.
Mais, au fond, il était médiocrement satisfait d’être pris pour arbitre dans la grosse question du choix d’un gendre et encore moins d’être présenté comme un cousin de province ou un oncle à succession.
Il voulait bien jouer ce rôle-là vis-à-vis d’une fillette sans conséquence ; mais il ne lui plaisait guère de tromper un inconnu, qui pouvait être un homme comme il faut.
Il céda cependant, pour ne pas contrarier Jeanne, qui lui tenait fort au cœur, depuis qu’il avait renoué avec elle ; mais il se réservait de ne pas pousser trop loin cette comédie scabreuse.
En apercevant l’amoureux, il vit à sa tournure qu’il allait se trouver avec un gentleman, et ses scrupules le reprirent de plus belle.
Ce fut bien pis quand ce gentleman, ayant ôté son chapeau pour le saluer, lui montra son visage, éclairé par les lampes du salon.
Il aurait donné vingt-cinq louis pour n’être pas venu, mais il ne pouvait plus reculer, car le vicomte, qui l’avait reconnu au moment où il entrait dans la zone lumineuse, vint à lui en disant :
— Quoi ! c’est vous, capitaine ! Je n’espérais pas vous rencontrer ici… chez madame Valdieu, ajouta-t-il en se reprenant.
Le mot ici n’était pas assez poli en présence de la mère de Thérèse.
— Pas plus que je n’espérais vous y trouver, répliqua Gontran d’Arbois.
— Vous vous souvenez donc de moi ?
— Parbleu ! j’ai chassé vingt fois avec votre père et vous, pendant les six mois que j’ai passés à Pontivy… il y a dix ans de ça. Vous sortiez du collège et vos moustaches ont poussé depuis ce temps-là. Mais votre figure n’est pas de celles que l’on oublie.
C’était vrai. Le vicomte avait une tête fine et aristocratique, avec des yeux bleus d’une douceur infinie, une bouche un peu dédaigneuse, et un menton carré, qui indiquait un caractère résolu.
— Comment va-t-il votre père ? reprit Gontran qui souhaitait de maintenir la conversation dans le cercle des banalités.
— J’ai eu le malheur de le perdre l’année dernière, mon cher capitaine.
— Appelez-moi commandant. J’ai un grade de plus… et pas mal de cheveux gris, que je n’avais pas quand j’étais hussard.
» Mais vous m’apprenez une mauvaise nouvelle. Votre père était un brave homme et je l’aimais beaucoup… alors, vous n’habitez plus le Morbihan… cette vieille Bretagne où on trouve encore des perdrix rouges ?
— Pas toute l’année. Je passe à Paris une partie de l’hiver et quelquefois le printemps, mais ma fortune ne me permet pas de m’y installer définitivement.
» C’est ce que j’avais l’honneur de dire à madame Valdieu, lorsque vous êtes arrivé, mon cher commandant.
Cette phrase de transition était évidemment destinée à ramener l’entretien sur le terrain glissant de l’actualité, et elle arrivait très à propos pour tout le monde.
Le vicomte désirait savoir sur quel pied M. d’Arbois était à la villa ; Jeanne, troublée par ces reconnaissances imprévues, ne demandait qu’à revenir au sujet qui la touchait par-dessus tout, et son amant sentait la nécessité de sortir au plus vite d’une situation équivoque.
— Madame est mon amie depuis longtemps, dit-il, et je suis charmé, mon cher André, qu’elle soit aussi la vôtre.
« Mon amie » coupait court au projet de madame de Lorris. Par ce seul mot, Gontran reniait d’avance la parenté dont elle prétendait le décorer. Il aurait pu se résigner à la subir devant un individu quelconque, mais devant le vicomte d’Elven, il n’en voulait à aucun prix. Il eût été, d’ailleurs, difficile d’expliquer cette parenté entre une simple employée de commerce et un officier supérieur qui appartenait à une des plus riches et des plus anciennes familles de la Bourgogne.
Jeanne comprit cela et ne sut pas mauvais gré au commandant de modifier un plan qui était devenu impraticable, tel du moins qu’elle l’avait conçu. Mais elle prit la balle au bond et elle aborda aussitôt la grande question.
— Je n’ai pas l’honneur d’être l’amie de M. le vicomte d’Elven, dit-elle en s’efforçant de sourire. Je le vois ce soir pour la première fois, mais puisqu’il est lié avec vous, mon cher Gontran, je peux bien vous confier ce qui s’est passé. Monsieur a rencontré ma fille que vous n’avez pas vue depuis sa première enfance.
— Et à laquelle vous allez me présenter, interrompit le commandant. J’ai fait tout exprès le voyage du boulevard d’Italie.
D’un coup d’œil, Jeanne le remercia de lui venir en aide.
— Il l’a rencontrée dans une promenade publique, reprit-elle, et il l’a très courageusement délivrée d’un manant qui l’insultait. Mais il ne s’en est pas tenu là… il l’a suivie, et il se montre devant la grille de notre jardin plus souvent qu’il ne conviendrait. Je l’y ai trouvé tout à l’heure, et je l’ai prié d’entrer, afin de le mettre à même de s’expliquer. Il m’a répondu comme le devait faire un galant homme… et les intentions qu’il a exprimées sont flatteuses pour ma fille et pour moi ; je les crois sincères, mais pas assez réfléchies. J’allais donc remercier M. d’Elven et le prier de se retirer. Je m’en garderai bien maintenant. Vous le connaissez de longue date ; cela suffit pour que je m’estime heureuse de le recevoir aussi souvent qu’il lui plaira.
» Et pour le reste, ajouta malicieusement Jeanne, M. d’Elven s’expliquera plus aisément avec vous qu’avec moi.
Le vicomte allait répondre, quoique la réponse à une pareille ouverture fût embarrassante, mais Gontran para la botte qui les atteignait tous les deux.
— Où logez-vous, à Paris, mon cher André ? demanda-t-il.
— Rue et hôtel du Helder.
— Moi, je suis descendu au Grand-Hôtel. Nous sommes voisins. Voulez-vous venir déjeuner avec moi, demain matin, à midi.
— Avec grand plaisir.
— Alors, c’est convenu. Nous causerons de tout ce qui nous intéresse.
Jeanne ne savait trop si elle devait se réjouir de l’intervention du commandant. Elle se défiait de la solidarité qui lie entre eux les hommes du même monde et elle soupçonnait que Gontran d’Arbois ne voudrait pas assumer la responsabilité d’un mensonge. Mais, pour le moment, elle n’imaginait rien de mieux que de le laisser faire.
André d’Elven avait compris qu’en l’invitant pour le lendemain, M. d’Arbois lui donnait à entendre que la séance était levée, et il se disposait à prendre congé, lorsque Thérèse apparut tout à coup sur le perron.
— Maman, le thé est servi, cria-t-elle en sautant dans l’allée. Gudule est allée se coucher. Je l’ai endormie avec une symphonie de Beethoven. Viens-tu ?
— Tu ne vois donc pas que je ne suis pas seule, dit madame de Lorris.
— Je le vois très bien, mais je m’ennuie là-haut.
— Ce n’est pas une raison pour oublier de saluer ces messieurs.
Thérèse fit une révérence de pensionnaire.
André semblait beaucoup plus embarrassé qu’elle et Gontran la regardait de tous ses yeux.
— M. le vicomte d’Elven ne t’est pas inconnu, reprit Jeanne.
— Oh ! non. Monsieur m’a défendue contre un méchant homme. Je m’en souviens. Je m’en souviendrai toujours.
— Et voici un de mes plus anciens et de mes meilleurs amis, M. le commandant d’Arbois, que tu ne reconnais pas, car il est parti pour faire la guerre en Afrique quand tu étais encore en nourrice.
— Excusez-moi, monsieur. Ma mémoire ne s’est développée que plus tard, répondit en riant la jeune fille. Mais j’en veux à maman de ne jamais m’avoir parlé de vous.
Madame de Lorris se mordit les lèvres. Elle venait de se heurter à une des pierres d’achoppement qui hérissent les situations mensongères.
— Aimez-vous la musique, monsieur, reprit Thérèse, en s’adressant au vicomte. Oui, n’est-ce pas ? Je suis sûre que vous chantez.
— Fort mal, mademoiselle, et je…
— J’ai deviné à votre voix que vous devez, au contraire, chanter très bien, et je voudrais vous entendre.
Madame de Lorris et Gontran échangèrent un regard. Ils s’interrogeaient réciproquement. Jeanne pensait que l’occasion était bonne pour savoir comment son amant avait pris la présentation du vicomte d’Elven. Gontran pensait qu’autant valait expliquer tout de suite à sa maîtresse la conduite qu’il comptait tenir en cette conjoncture délicate, et, de plus, il avait d’importantes nouvelles à lui apprendre.
Jeanne et Gontran se disaient, chacun de son côté : pendant que Thérèse et M. d’Elven feront de la musique sous nos yeux, nous causerons. Et ils se connaissaient assez pour deviner, en échangeant un regard, qu’ils avaient tous les deux la même pensée.
On pouvait, sans danger, permettre aux amoureux ce tête-à-tête surveillé, car le salon n’était pas grand, et d’ailleurs le vicomte était trop bien élevé pour abuser de la liberté qu’on lui laissait. Il avait fait ses preuves en s’abstenant d’aborder mademoiselle Valdieu, depuis le jour où il l’avait tirée des mains d’un mauvais drôle.
— Ne niez pas, mon cher André, dit le commandant. Il me souvient que, chez votre père, le soir, après les plantureux dîners qui suivaient nos journées de chasse, vous nous chantiez, avec une très jolie voix de ténor, des chansons bretonnes dont je ne comprenais pas les paroles.
— Oh ! s’écria Thérèse, en battant des mains, entendre un air breton, c’est mon rêve. Je vous en prie, monsieur, donnez-moi cette joie.
— Je me joins à ma fille pour vous prier de nous faire ce grand plaisir, appuya madame de Lorris.
— Donc, impossible de refuser, conclut Gontran. Montrez-nous le chemin, ma chère Jeanne.
Thérèse était déjà au haut du perron. Madame de Lorris la suivit, et le commandant prit le bras de M. d’Elven pour éviter les assauts de politesse à la porte.
Dans le salon, le piano était resté ouvert. La jeune fille y courut, et sa mère y conduisit le vicomte qui parut très heureux de cet arrangement improvisé.
Gontran prit position sur un canapé, assez loin de l’instrument pour pouvoir causer à demi-voix, sans gêner les exécutants et sans qu’ils entendissent la conversation.
— Sauras-tu accompagner monsieur ? demanda madame de Lorris. Ces chansons n’ont sans doute jamais été notées.
— Ça n’y fait rien du tout, répliqua Thérèse. Monsieur n’a qu’à me chanter les premières mesures. J’aurais bien mal profité des leçons de Gudule, si je n’attrapais pas l’air. D’ailleurs, j’en connais une… celle qui commence ainsi : A la nigous… je ne me doute pas de ce que ça veut dire, mais le motif me plaît.
» Vous devez la savoir, monsieur ; il paraît que tout le monde la sait en Bretagne.
— Elle y est, en effet, très populaire, dit André d’Elven.
— Eh bien ! allez. J’y suis, reprit Thérèse, déjà campée sur le tabouret.
Le vicomte obéit sans se faire prier. Il avait une voix douce et bien timbrée, et il disait avec âme.
— C’est charmant, s’écria la jeune fille, en plaquant des accords. Mais vous devriez bien me traduire le premier couplet. J’aime à comprendre ce que j’accompagne.
— Hélas ! mademoiselle, je vous désenchanterais fort, si je vous expliquais le sens de cette poésie armoricaine. On est pauvre dans mon pays, et on tient beaucoup trop à l’argent. Il s’agit d’un gars qui aime une jeune fille sans dot et qui est aimé d’une vieille femme très riche. Il voudrait épouser la jeune, mais les écus de la vieille le tentent et il finit par lui donner la préférence.
— Assez ! ne m’expliquez plus rien. Je ne sais pas le breton. Je pourrai me figurer que votre chanson dit tout le contraire. Maintenant, je tiens l’accompagnement. Nous pouvons commencer.
Madame de Lorris, jugeant que le moment était venu d’aller retrouver Gontran, s’éloigna discrètement, et le vicomte, qui espérait échanger quelques mots avec mademoiselle Valdieu pendant cet essai de concert, attaqua l’air sur un diapason bien choisi : assez bas pour lui permettre de saisir les paroles de Thérèse, assez élevé pour empêcher que ces paroles arrivassent aux oreilles de sa mère et du commandant.
Le difficile, c’était de répondre. On ne peut pas causer et chanter en même temps. Mais le vicomte comptait sur les points d’orgue et sur les suspensions entre deux couplets.
Thérèse ne le fit pas languir.
— Je savais bien que vous viendriez, dit-elle en martelant nerveusement les touches. Il était temps, car j’ai tout dit à ma mère, et elle m’a déjà grondée. Nous parlions de vous quand elle vous a vu caché derrière la grille, et elle prétendait que vos intentions n’étaient pas bonnes, parce que… Ne faites pas de fausses notes, elle se douterait que je vous parle… parce qu’un vicomte ne peut pas épouser la fille d’une commerçante… moi, je lui ai soutenu que si vous ne songiez pas à me demander en mariage, vous ne me suivriez pas comme vous le faites depuis trois jours… vous me direz tout à l’heure si j’ai eu raison… vous me le direz entre la fin de la première chanson et le commencement de la seconde, car je ne me contenterai pas d’une seule… Je veux épuiser tout votre répertoire… j’ai tant de choses à vous demander… et je vois dans la glace maman qui s’embarque avec votre ami dans une causerie vive et animée.
Thérèse ne se trompait pas. À peine assise madame de Lorris avait entamé avec le commandant un colloque intéressant et, pour le moment, ils ne s’occupaient pas des deux amoureux qui dialoguaient en musique, à l’autre bout du salon.
— Oui, ma chère Jeanne, disait Gontran, je viens de trouver chez moi la lettre que j’attendais de Londres. Je te la montrerais si nous étions seuls, mais tu la liras demain. Les renseignements qu’elle contient sont sûrs, car le camarade qui m’écrit est capitaine aux horse-guards et connaît à fond toute la noblesse d’Angleterre.
» Alice Avor n’a pas d’autre parent qu’un cousin au sixième degré qui a disparu depuis plusieurs années. Ledit cousin avait voulu l’épouser jadis. On prétend même qu’elle l’a aimé, mais elle lui a préféré lord Cairness, et elle a bien fait, car ce joli cousin qui flirtait avec elle, n’en voulait qu’à sa fortune. Il se nommait William Atkins et c’était un fort mauvais sujet. Il a été forcé de s’expatrier à la suite de vilaines affaires et il a laissé à Londres des dettes énormes. On croit qu’il est allé en Australie, et on suppose qu’il est mort, car on n’a jamais eu de ses nouvelles. Lui seul pourrait attaquer le testament et en supposant qu’il soit vivant, il n’en contestera pas la validité, puisqu’il ne sera pas avisé que ce testament existe.
» Sa cousine avait d’ailleurs parfaitement le droit de le déshériter et mon camarade des horse-guards a consulté deux sollicitors qui lui ont dit que l’envoi en possession ne souffrirait pas la moindre difficulté. Il a même pris sur lui de prévenir la maison de banque où la somme est déposée et messieurs Campbell sont tout prêts à payer.
» Quant à la famille du mari, il n’y a rien à craindre de ce côté. Les biens patrimoniaux de lord Cairness étaient substitués à un de ses neveux qui hérite de sa pairie. C’est ce neveu qui est venu reconnaître le corps de sa tante par alliance. Sur sa déclaration, l’acte de décès a été dressé, comme je te l’ai dit avant-hier. Il est régulier et naturellement il n’y est pas fait mention des circonstances de la mort. Alice Avor a été transportée en Écosse où elle sera inhumée dans les caveaux du château de Cairness.
» L’affaire est donc terminée et ta fille aura les millions. Tu les administreras jusqu’à ce qu’elle se marie, puisqu’elle est encore mineure… et je ne plains pas celui qui l’épousera, car elle est jolie comme un cœur.
— Georges m’a parlé autrefois de ce William Atkins, murmura madame de Lorris. Il l’avait en horreur.
— Ça prouve que mon garde de la reine m’a dit la vérité sur le drôle en question.
— S’il allait reparaître ?… Je ne suis pas si rassurée que toi.
Jeanne avait de bonnes raisons pour ne pas l’être, des raisons qu’elle ne pouvait pas exposer à son amant puisqu’elle ne lui avait pas dit qu’Alice Avor était morte assassinée.
L’assassin devait être ce parent qui comptait sur la succession de lady Cairness pour payer ses dettes. Il l’avait aimée autrefois, disait-on ; peut-être avait-elle été sa maîtresse. Il avait donc un prétexte pour l’attirer dans cette maison où il voulait la tuer pour hériter d’elle. Mais on n’hérite que des morts et lady Cairness allait être enterrée sans qu’on sût qui elle était, si le commandant d’Arbois n’avait pas déclaré qu’il la reconnaissait.
Cette objection se présenta tout à coup à l’esprit de madame de Lorris.
— J’ai oublié de te dire, reprit Gontran, que j’aurais pu me dispenser d’intervenir. Le nouveau lord Cairness avait été avisé par une lettre anonyme que sa tante était à la Morgue. C’est peut-être le William Atkins qui l’a écrite… et, alors, il serait à Paris… retour d’Australie. Elle ne s’accorde guère avec celle que tu as reçue, car il doit lui être fort indifférent que sa parente ait déshonoré le nom de Cairness en décédant chez Valentine. Il y a là un mystère que je ne me charge pas d’éclaircir. Mais, quoi qu’il en soit, il ne peut rien contre toi, ni contre ta fille, puisque le testament est valable.
— Il peut la tuer… il m’en a menacée.
Pendant que Gontran s’évertuait à démontrer que ces menaces étaient vaines, la chanson bretonne finissait, et André d’Elven profitait de l’occasion pour dire à Thérèse, qui continuait à tracasser le piano pour couvrir la voix de son amoureux :
— Je vous remercie de ne pas douter de moi, mademoiselle. Madame votre mère cessera d’en douter, lorsque je serai mieux connu d’elle, et je bénis le hasard qui m’a fait rencontrer ici M. d’Arbois. Il lui dira que je suis incapable d’abuser de l’autorisation de revenir qu’elle a bien voulu m’accorder.
— Je le sais, mais je voudrais savoir si… vite ! un autre air breton. Vous me répondrez après… je veux vous laisser le temps de réfléchir. Je voudrais savoir si vraiment vous m’aimez.
— Je vous jure que…
— Vous me répondez trop tôt. Attaquez une chanson quelconque. Je vous suivrai.
André s’exécuta. Il le fallait, car madame de Lorris commençait à se préoccuper de leur attitude. Ils se parlaient de trop près. Mais le vicomte se redressa et entama, sur un rythme plus vif, une ballade du pays de Léon. Jeanne, tranquillisée par cette mélodie, se remit à écouter Gontran qui lui disait :
— Le sujet me paraît épuisé. Passons à un autre qui doit t’intéresser tout autant. Tu m’as demandé mon avis sur ce jeune homme et sur ses intentions. Eh bien ! le voici, mon avis. André d’Elven est un brave garçon. Il doit avoir vingt-sept à vingt-huit ans et une dizaine de mille livres de rente. L’âge est assorti à celui de ta fille. Elle aura la fortune qui lui manque. Ils m’ont tout l’air de s’adorer. Ce serait donc un mariage très convenable.
» Malheureusement, pour des motifs que tu devines, ce mariage est impossible.
— Pourquoi serait-il impossible, si M. d’Elven le désire ? répondit Jeanne. Pourquoi lui refuserais-je la main de Thérèse, si…
— D’abord, il ne te l’a pas demandée, interrompit Gontran. Ce serait aller un peu vite, puisqu’il te voit ce soir pour la première fois ; mais j’admets qu’il te la demande, avant d’avoir pris des informations, ce qui est invraisemblable ; que lui répondras-tu ?… Que tu la lui accordes, soit ! Mais il faudra bien lui expliquer la situation de ta fille.
— Je pourrais lui avouer qu’elle est enfant naturel…
— Il te serait difficile de le lui cacher et tu aurais soin d’ajouter que la sœur de son père lui a laissé deux millions et demi. Peut-être André passerait-il sur cette tare. Il a l’esprit assez ouvert pour ne pas tenir essentiellement à la naissance. Mais ta situation, à toi, comment la lui présenteras-tu ? Continueras-tu à te poser en bourgeoise vertueuse ? Soutiendras-tu que tu es employée dans une maison de commerce ? La fable serait bientôt percée à jour.
— Non, si tu voulais m’aider, murmura timidement madame de Lorris.
— Ah ! nous y voilà donc ! Tu comptes sur moi pour tromper ce pauvre garçon. Eh bien ! ma petite Jeanne, tu as tort. Je pensais que tu me connaissais mieux. S’il s’agissait du premier venu, je ne l’empêcherais certes pas d’épouser ta fille. Si seulement André d’Elven ignorait que je suis ton ami, je pourrais encore me taire. Je le laisserais se renseigner tout seul. Tu vois que je n’ai pas de parti pris. Mais le diable s’en est mêlé. Je suis tombé chez toi juste à point pour m’aboucher avec le fils d’un homme que j’honorais infiniment et qui m’a donné vingt fois l’hospitalité dans son vieux castel, quand je m’ennuyais à Pontivy. Tu es venue m’y voir, à Pontivy, et j’ai dû te parler de lui.
— C’est probable, mais je l’avais oublié.
— Enfin, le mal est fait, André s’adressera naturellement à moi pour savoir sur quel terrain il marche. Il me consultera. Que puis-je lui répondre ?… Si je mentais, je serais le dernier des drôles, et il aurait le droit de me reprocher plus tard ce procédé indigne, car j’aurais beau lui raconter des histoires, il apprendrait un jour la vérité. J’aime mieux la lui dire.
— Ainsi, tu m’abandonnes !
— Non. Demande-moi tout ce que tu voudras, excepté ça. Je te donnerais de bon cœur ce que je possède, je me ferais même tuer pour te défendre ou pour défendre ta fille… Mais je ne puis pas te sacrifier mon honneur.
— Alors, demain, le vicomte d’Elven saura ce que je suis. Pauvre Thérèse ! Elle l’aime, j’en suis sûre.
— Je ne conseillerai pas à André d’en rester là avec elle. Et rien ne prouve qu’il se retirera lorsqu’il m’aura entendu ; car, après la confession, viendra l’apologie. Je plaiderai les circonstances atténuantes. Je ferai valoir ton dévouement, ton courage… Tu as accompli un miracle en élevant ta fille comme tu l’as fait. Ta première faute était très excusable, et les autres en ont été la conséquence presque forcée. Enfin, j’appuierai sur ce fait que la fortune de mademoiselle Valdieu n’a pas une source impure, puisqu’elle lui vient de son père. J’ajouterai même que cette enfant a dans les veines du sang noble : sir Georges Avor était baronnet. Tu vois que je serai un bon avocat.
— Tu ne gagneras pas ma cause, dit tristement Jeanne de Lorris.
— Qui sait ? André est romanesque et sentimental comme on l’est dans le pays de Vannes. Je me rappelle qu’à la chasse il lui arrivait de rester en arrière ; nous le retrouvions, couché au pied d’une touffe de genêts et lisant René, de son compatriote Chateaubriand, ou Jocelyn, de Lamartine.
» Regarde-le chanter ses noëls bretons, en dévorant des yeux ta fille. Il est fou d’elle, ça se voit de reste, et je le crois très capable de sauter à pieds joints par-dessus les convenances sociales.
— Encore faudrait-il qu’il fût engagé avec Thérèse. S’il la connaissait seulement depuis deux mois, peut-être son amour résisterait-il à tes confidences ; mais tu vas le désillusionner dès demain puisque tu l’as invité à déjeuner.
— Si je ne l’avais pas invité, il serait venu me voir, n’en doute pas. Et il m’aurait questionné tout de même. J’ai pensé qu’il valait mieux aller au-devant du danger. Et, je te le répète, je serai sincère, mais je ne chercherai pas à le détourner de ce mariage, car ta fille n’en fera jamais un pareil. Il a surtout cet avantage que, le Morbihan étant un pays perdu, les hobereaux du voisinage d’André n’ont pas de relations à Paris et ne s’inquiéteraient pas des origines de la vicomtesse d’Elven. Reste à savoir si Thérèse s’accommoderait de mener la vie de châtelaine au milieu des landes.
— La vie qu’elle mène ici n’est pas plus gaie. D’ailleurs, je ne la quitterais pas.
— Même si son mari faisait de ton éloignement une condition absolue ?
Jeanne de Lorris pâlit. Gontran l’avait blessée au vif.
— Tu es dur pour moi, murmura-t-elle.
— Dur et salutaire comme le bistouri du chirurgien qui ouvre un abcès dangereux, répliqua le commandant. Je mets à nu les graves inconvénients de la situation. Et j’ai mes raisons pour ne pas ménager ta sensibilité. Suppose que ce garçon me demande si tu consentirais à ne plus voir ta fille… ou à ne la voir qu’en cachette… il faut que je sache ce que je devrais lui répondre.
Il y eut un silence. Jeanne avait les larmes aux yeux.
— Tu lui répondrais, dit-elle avec effort, que pour assurer le bonheur de Thérèse, je renoncerais à elle. J’en serais quitte pour mourir de douleur.
— Oh ! j’espère qu’on ne me posera pas la question. Pour le reste, tu peux t’en rapporter à moi. Je dirai tout, mais je saurai présenter la vérité sous le jour le plus favorable.
— Diras-tu aussi que tu es mon amant ? demanda brusquement madame de Lorris.
— Non. Ça me paraît inutile. André se défierait de mes renseignements. Il devinera peut-être que je l’ai été autrefois, mais c’est tout différent. Et d’ailleurs, maintenant, je le suis si peu, ajouta en riant l’officier. Dans six mois, je rejoindrai mon régiment. Un semestre, ça ne compte pas. Mais, dis donc, Jeannette, il me semble que nos amoureux ne chantent plus.
C’était vrai. L’air venait de finir. C’était le quatrième, et dans les intervalles, André et Thérèse avaient trouvé moyen d’échanger de douces confidences, sur un diapason discret. La réponse à la naïve question de Thérèse ne s’était pas fait attendre. Les lèvres d’André avaient murmuré ces trois mots si doux : Je vous aime, et ensuite les aveux étaient venus, des aveux entrecoupés, car il fallait chanter et accompagner. Mais ils se comprenaient sans se parler, de même que, la première fois qu’ils s’étaient rencontrés, ils avaient compris, sans se le dire, que Dieu les avait faits l’un pour l’autre.
Pendant ces vingt minutes, l’avenir de leurs amours s’était décidé, et madame de Lorris, troublée par les sévérités du commandant, les avait un peu oubliés. Gontran lui rappelait qu’il était temps d’intervenir. Elle se leva et vint à eux.
M. d’Elven sentait parfaitement que la séance musicale avait assez duré et il ne tenait pas à la prolonger, car il emportait une provision de bonheur et d’espérance qui le consolait de partir. Il ne lui restait plus qu’à prendre congé.
— Me pardonnerez-vous, madame, dit-il, debout et le chapeau à la main, d’avoir abusé des mélodies bretonnes ? Mademoiselle votre fille doit être guérie maintenant du goût qu’elle avait pour notre musique, avant de la connaître.
— Mais non, mais non, s’écria Thérèse, nous recommencerons quand vous reviendrez, monsieur, car vous reviendrez, j’espère.
— Nous y comptons, appuya madame de Lorris.
— Puisque vous m’y autorisez, madame, et puisque le commandant d’Arbois veut bien répondre de moi.
— Ah ! je le crois ! que je réponds de vous, mon cher, interrompit Gontran. J’aurais été ravi de vous présenter à madame Valdieu, si vous ne vous étiez pas présenté vous-même… et je souhaite que nous nous rencontrions souvent ici. Demain, en déjeunant, nous causerons de notre prochaine visite.
— Merci, mon cher commandant ; à midi précis, je serai chez vous, répondit André d’Elven, en serrant avec effusion la main de l’officier.
Jeanne de Lorris lui tendit la sienne et il y mit un baiser, à l’ancienne mode, avec une grâce aisée qui sentait d’une lieue son gentilhomme.
Thérèse mourait d’envie de faire comme sa mère, mais elle n’osa pas. Ses yeux en disaient assez pour faire battre de joie le cœur d’André.
Dès qu’il fut sorti du salon, elle s’écria :
— N’est-ce pas, monsieur, qu’il est charmant ?
— Il a toutes les qualités, et entre autres une que je prise fort, la bravoure, dit Gontran. Je l’ai vu un jour attaquer seul un vieux loup acculé qui venait d’étrangler une demi-douzaine de chiens et le tuer bellement avec son couteau de chasse.
— Et moi, il m’a délivrée d’un homme qui m’attaquait et qui avait l’air plus méchant qu’un loup.
— La villa aurait besoin d’un défenseur énergique, comme M. d’Elven, ou comme vous, mon ami, dit Jeanne. Gudule assure qu’on voit rôder la nuit devant la grille du jardin des gens de mauvaise mine.
— Ce n’est pas très surprenant dans ce quartier-ci.
— Non ; mais je m’imagine qu’ils en veulent à Thérèse… et j’ai peur. C’est à ce point que je vais coucher ici. J’avais promis à mon patron de rentrer ce soir, mais il se passera de moi.
— À la bonne heure ! dit la jeune fille en sautant au cou de sa mère.
— Quoi ! demanda Gontran, sérieusement, vous craignez une attaque nocturne ?
— Oui, mon ami, je n’ai pas oublié ce que vous m’avez appris… pendant que Thérèse était au piano.
— Alors, vous supposeriez que ce cousin d’Australie…
Le commandant, averti par un coup d’œil de Jeanne, s’arrêta au milieu de sa phrase.
— Quel cousin d’Australie ? demanda Thérèse. Est-ce que nous avons des parents dans ce pays-là ?
— Non, non. Je faisais allusion à une histoire ancienne qui ne vous intéresserait pas. Mais votre mère a peut-être raison de prendre des précautions. Cette maison est très isolée, et Paris foisonne de coquins prêts à tout faire. Il est bon de mettre ordre aux apparitions que signale votre gouvernante et je m’en charge. Maintenant, parlons un peu de vous, ma chère enfant. Vous ne me connaissez pas, et moi je désirais vivement vous connaître. Nous sommes destinés à nous revoir souvent. Voulez-vous que, pour commencer, nous soyons amis ?
Thérèse ne demandait pas mieux, car la figure mâle et franche de Gontran d’Arbois lui plaisait. Elle donna gaiement la réplique et la conversation commencée sur ce pied, se prolongea fort tard, à la grande satisfaction des trois causeurs. Le commandant avait un plan. Il voulait étudier la fille de Jeanne et attendre que la nuit fût assez avancée pour lui permettre de guetter et peut-être de prendre en flagrant délit d’escalade ou d’effraction l’homme dont la vigilante Gudule avait signalé les manœuvres. Lui aussi, il commençait à croire à l’existence de William Atkins.