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I

Ce jour avait mal commencé pour Jeanne Valdieu qui venait de perdre un gendre selon son cœur et de faire à sa fille un aveu pénible, mais Gontran d’Arbois se félicitait d’avoir si bien employé sa matinée du dimanche.

Il s’était adroitement débarrassé d’André d’Elven et il se promenait avec M. de Randal dans ce jardin où, entre minuit et une heure, il avait perdu la trace de Pélican.

Le baron l’avait reçu à merveille. Rien ne lie si vite les hommes que le jeu et un souper en mauvaise compagnie. Ils se connaissaient à peine et ils causaient déjà comme de vieux amis.

Le commandant, après s’être acquitté de la dette contractée au baccarat, s’était montré tel qu’il était, gai, franc et quelque peu indiscret. Il avait parlé de la vie qu’il menait à Paris, et il s’était enquis de celle que le baron comptait y mener. Il avait raconté ses campagnes militaires et galantes et questionné M. de Randal sur ses aventures passées.

Il appelait cela pousser des reconnaissances et il avait son but en cherchant à se renseigner.

Le gentilhomme de l’île Maurice s’était prêté de très bonne grâce à le satisfaire. Il ne cachait ni son histoire ni ses projets. Et, après trois quarts d’heure de conversation familière, Gontran était fixé sur la situation, sur le caractère et sur les sentiments de son nouveau camarade.

Et, comme il aimait à mener rondement les affaires, il pensa que le moment était venu d’aborder une question qu’il n’avait fait qu’effleurer, la nuit dernière, à la porte du café de la Paix.

— Mon cher baron, dit-il en s’arrêtant au pied du mur que l’affreux Pélican avait escaladé, vous m’avez déclaré que vous songiez à vous marier et que vous teniez à faire un mariage d’inclination.

— Je vous le déclare encore, répondit M. de Randal. C’est absurde peut-être, mais que voulez-vous ! c’est ma toquade. Et je ne suis pas venu en France pour autre chose. J’espère y trouver ce que je cherche. Paris est la ville de l’imprévu.

— Et des mécomptes.

— Oh ! je ne suis pas un enfant et je sais ce qu’il me faut.

— Oui, je connais votre programme. Vous ne tenez ni à la fortune, ni à la famille. Vous ne tenez qu’aux qualités personnelles. Mais, pour en revenir aux cas d’exclusion, les gens du monde auquel nous appartenons, vous et moi, ont beau être au-dessus des préjugés répandus, encore en admettent-ils quelques-uns !

» Jusqu’où vont les vôtres ?

— Je n’en ai d’aucune sorte.

— Enfin, épouseriez-vous, par exemple, la fille d’une femme qui se serait mal conduite ?

— Qu’appelez-vous se mal conduire ?

— Jeter son bonnet par-dessus les moulins.

— Pourquoi pas, si la fille me convenait ? Les fautes sont personnelles.

— Vous avez raison et je pense comme vous. Mais il y a plusieurs façons de le jeter, ce bonnet proverbial. Une femme peut tromper son mari, même avec plusieurs amants, sans se déclasser pour cela. On est très indulgent dans la haute société, pourvu que les apparences soient gardées. On ne l’est pas pour les femmes qui trafiquent de l’amour.

— Celles-là, cependant, sont souvent plus excusables que les autres, car c’est la misère qui les pousse à faire un triste métier.

— La misère et aussi une première chute, presque toujours involontaire… inconsciente même. Une jeune fille sans fortune et sans appui cède à un garçon qui lui a promis le mariage. Ce garçon abandonne la mère et l’enfant. Et pour élever cet enfant, la mère s’enrôle dans le bataillon des impures.

— Cela doit arriver, en effet, quelquefois. Et il faut plaindre les pauvres créatures qui en sont réduites à cette extrémité.

— C’est mon avis. Mais je plains aussi l’enfant qui n’a rien à se reprocher, lui, et qui garde la tache originelle. Si c’est une fille, elle est fatalement condamnée à tourner comme sa mère… à moins qu’elle ne trouve un homme assez courageux pour l’épouser.

— Je serais cet homme-là, si la fille me plaisait et si j’étais certain qu’elle est restée honnête.

— Parlez-vous sérieusement ?

— Très sérieusement, je vous jure. Je me moque de l’opinion des sots. Et d’ailleurs, ils ne pourraient pas dire que je me marie par intérêt, comme tant de gens du plus grand monde qui épousent pour sa dot une héritière tarée ou bossue.

— Pardon, mais s’il arrivait que la fille fût riche ?

— Eh bien, je ferais une chose très simple : je refuserais sa fortune… surtout si cette fortune lui venait de sa mère.

— Il n’est pas facile d’accepter la personne et de refuser l’argent.

— On peut toujours répudier une succession. Et ce serait une condition que j’imposerais à ma femme. J’ai assez de bien pour deux… et je lui en reconnaîtrais la moitié par contrat de mariage. Il est probable qu’elle y gagnerait.

» Vous voyez que j’ai sur toutes choses des idées arrêtées, ajouta en souriant M. de Randal.

— C’est le fait d’un sage et votre profession de foi m’enhardit à vous parler d’une idée qui m’est venue. Elle est quelque peu audacieuse, mon idée, et je n’aurais jamais osé vous la confier, si vous ne m’aviez pas tenu le langage d’un vrai philosophe.

» Maintenant que je vous connais mieux, je puis me risquer.

— Risquez-vous, mon cher commandant.

— C’est que… la chose est très délicate… à cause de ma situation particulière.

— Vis-à-vis de moi ?

— Non pas. Je me sens, au contraire, fort à l’aise avec vous. Vis-à-vis d’une des personnes que je vais mettre en cause.

— Qu’importe cela ? Vous m’inspirez trop d’estime et trop de sympathie pour qu’il me vienne à l’esprit de vous prêter une arrière-pensée.

— Eh bien ! je vais prendre le taureau par les cornes, c’est-à-dire aborder carrément la difficulté.

» Je vous ai parlé hier de madame de Lorris.

— Votre maîtresse. Je m’en souviens parfaitement. Vous m’avez même dit qu’elle a une fille… et un ennemi.

— Un ennemi contre lequel vous m’avez offert de m’aider à la défendre. Mais ce que je ne vous ai pas dit, c’est son histoire. La voici : Madame de Lorris, qui s’appelle de son vrai nom Jeanne Valdieu, est très bien née. Son père était capitaine. En sortant de Saint-Denis, elle a eu le malheur de rencontrer un Anglais de distinction qui l’a séduite et qui est mort quatre ans après. Il allait reconnaître sa fille lorsqu’il est mort et Jeanne a eu, depuis, de nombreuses aventures, vous le savez. Mais elle a eu le courage de vivre loin de cette enfant qui ignore absolument ce qu’a fait sa mère. Elle croit que Jeanne est employée dans une maison de commerce.

— Elle la voit cependant ?

— Trois ou quatre fois par semaine, pendant une heure ou deux, et le dimanche toute la journée. Jeanne a si bien caché sa fille, pour la préserver de tout contact dangereux, qu’à mon retour à Paris, il y a huit jours, j’ignorais son existence. Je la connais maintenant, et je puis vous affirmer qu’elle est charmante… au physique et au moral. Je n’ai jamais rencontré de jeune personne qui approchât de cette perfection.

— Ni moi non plus assurément, et je serais heureux de la connaître. Je vous ai déjà dit cette nuit que si vous vouliez bien me présenter à madame de Lorris, je ferais de mon mieux pour la servir.

— Je vous ai remercié de l’intérêt que vous preniez à ses affaires, mais avant de vous mettre en relations avec elle, je tiens à vous apprendre où elle en est.

» Jeanne a renoncé à la vie joyeuse qu’elle a menée trop longtemps. Elle va se retirer en province et elle espère y marier sa fille. J’ai été autrefois son amant, et j’ai eu le tort de renouer avec elle, l’autre jour. Mais je ne serai pas un obstacle à l’exécution d’un projet que j’approuve beaucoup. Je suis tout prêt à la quitter, parce que je comprends, et elle le comprend aussi, que notre liaison pourrait nuire à l’établissement de Thérèse.

» Reste à savoir s’il se rencontrera un honnête homme, assez fort pour passer par-dessus les graves inconvénients de la situation, et pour épouser mademoiselle Valdieu, fille naturelle non reconnue.

— Je serais parfaitement cet homme-là, si j’avais le bonheur de lui plaire.

— Vous lui plairez, je n’en doute pas. La différence d’âge n’est rien. Thérèse est assez intelligente pour apprécier ce que vous valez. Et j’espère que vous l’apprécierez aussi comme elle mérite de l’être.

— Madame Valdieu est riche, je suppose ? dit M. de Randal, après un silence qui parut très long à Gontran.

En dépit de cet aplomb et de cet esprit d’initiative qui le distinguaient, il était un peu honteux d’avoir marché si vite, ce hardi commandant, et il sentait bien où tendait la question que le baron lui posait.

Il aurait pu répondre en parlant de l’héritage de lady Cairness, mais c’était le secret de Jeanne, et il ne se croyait pas autorisé à le livrer. Mieux valait d’ailleurs que M. de Randal ne le connût que plus tard, quand les choses seraient plus avancées. Et s’il épousait Thérèse, elle ne l’accuserait pas de l’épouser par spéculation.

Ce raisonnement assez sensé empêcha Gontran de commettre la même faute que madame de Lorris.

— Jeanne a quarante mille francs de rente, dit-il, mais sa fille ne sait pas qu’elle les a, et son gendre ne sera pas obligé d’en profiter… c’est vous-même qui venez de me faire observer qu’on n’hérite pas lorsqu’on ne veut pas hériter.

— Croyez-vous que mademoiselle Valdieu ne regretterait pas l’héritage ?

— De cela, j’en réponds. Elle ne sait pas ce que c’est que l’argent. Et je suis persuadé que le meilleur moyen de se faire agréer par elle, ce serait d’être pauvre. Si je vous présentais, je ne lui dirais pas un mot de votre fortune. Je voudrais qu’elle vous aimât pour vous-même, et je crois que vous le voudriez aussi.

— Vous ne vous trompez pas, mon cher commandant. Et, puisque nous sommes d’accord sur ce point, comme sur tous les autres, quand me présentez-vous ?

Et comme le commandant, pris à l’improviste, tardait un peu à répondre, M. de Randal ajouta gaiement :

— Vous trouvez peut-être que je suis trop pressé ; mais c’est votre faute. Vous m’avez mis l’eau à la bouche, et j’ai hâte de connaître mademoiselle Valdieu. D’ailleurs, si je n’ai pas le bonheur de lui plaire, mieux vaut qu’il ne soit plus question de ce projet. Vos descriptions de cette merveille m’ont enflammé. L’attente ne ferait qu’accroître le désir que j’ai de la connaître, et un échec me serait encore plus pénible.

— Vous n’avez pas d’échec à redouter, murmura Gontran.

Au fond, il regrettait presque d’avoir été si vite et il ne s’attendait pas à entendre le baron demander à être présenté le plus tôt possible. Il aurait voulu prendre le temps de consulter Jeanne et savoir où elle en était avec le vicomte d’Elven. André devait être chez elle, au moment même où M. de Randal posait catégoriquement la question, et à la rigueur, il se pouvait que son entretien avec madame Valdieu n’eût pas abouti à une rupture.

Gontran se reprochait aussi de l’avoir lâché ce pauvre André qui était si amoureux et si loyal.

— Excusez-moi d’insister, reprit le gentilhomme créole. Vous m’avez dit tout à l’heure que madame Valdieu ne manque jamais de passer la journée du dimanche avec sa fille qui habite boulevard d’Italie. C’est aujourd’hui dimanche et le boulevard d’Italie est tout près d’ici. Voulez-vous que nous profitions de cette occasion qui ne se représentera qu’à la fin de la semaine ?

— Je pensais que vous préféreriez voir d’abord madame Valdieu, chez elle… avenue d’Eylau.

— Ce serait plus régulier, mais je vous avouerai sans détour que j’aime mieux commencer par la fin. Il s’agit ici d’un mariage d’inclination et ce n’est pas madame de Lorris que je désire connaître, c’est mademoiselle Thérèse. Or, il serait peu convenable de choisir pour la voir un jour où elle est seule avec sa gouvernante.

» N’avons-nous pas, du reste, un excellent prétexte pour faire immédiatement cette première visite ? Vous n’avez pas revu ces dames, depuis que vous avez donné la chasse à ce drôle, qui a eu la singulière idée d’entrer chez moi pour vous échapper. Vous leur raconterez cette bizarre aventure et vous leur apprendrez que le hasard m’y a mêlé… un hasard que je bénis. Je me permettrai d’ajouter que je suis tout prêt à m’enrôler parmi leurs défenseurs contre le mystérieux ennemi qui les persécute.

Tout cela était très juste, et le commandant se disait qu’après tout André ne pouvait pas trouver mauvais que son ami le mît face à face avec un monsieur dont il lui avait parlé le matin même en déjeunant chez Tortoni. Il lui avait même annoncé qu’il présenterait ce monsieur très prochainement. Jeanne non plus ne pouvait pas se fâcher parce qu’on lui amenait, sans l’avoir prévenue, un étranger qui serait un excellent parti pour sa fille.

Il y avait bien Thérèse qui sans doute ne serait pas contente d’être dérangée pendant qu’elle chantait des duos avec son amoureux, mais Thérèse ne se doutait de rien, et il n’était pas du tout impossible que M. de Randal lui plût. Il était fort bien de sa personne et il devait savoir parler aux femmes.

Quoi qu’il arrivât d’ailleurs, l’entrevue serait décisive et Gontran d’Arbois aimait les situations nettes.

— Ma foi ! mon cher, dit-il, je trouve que vous êtes dans le vrai. Je n’étais pas préparé à cette idée d’ouvrir immédiatement la campagne, et j’ai un peu hésité à vous répondre. Mais vous me donnez de si bonnes raisons que vous m’avez converti.

» J’ai ma voiture en bas et un cocher qui mène rondement. Dans dix minutes, nous serons à la villa Valdieu.

— Vous me permettrez bien de m’habiller, répondit en souriant M. de Randal, qui était en veston. Ce sera vite fait.

— Parfaitement. Je vais vous attendre ici en contemplant ce mur qui me rappelle ma défaite. J’ai eu affaire à un coquin plus fort que moi et j’ai été battu.

— Il faut donc vous distraire de ce triste souvenir, et, si voulez prendre la peine de monter, j’ai d’excellents cigares à vous offrir.

— J’accepte d’autant plus volontiers que je n’ai pas encore eu le loisir de m’approvisionner. Ceux que vend la Régie sont détestables et ceux qu’on trouve au Cercle ne valent pas beaucoup mieux.

Le baron conduisit son hôte au premier étage, et le laissa dans un fumoir merveilleusement aménagé, une pièce ovale garnie de divans moelleux, avec tout un arsenal de pipes orientales et occidentales, une collection de pots à tabac et une bibliothèque pleine de boîtes de cigares des meilleures marques de la Havane.

Le commandant, qui les connaissait toutes, choisit sa préférée comme un gourmet choisit son cru sur la carte des grands vins et se mit à la fenêtre qui donnait sur le quai.

Il aimait à fumer au grand air et il faisait un temps superbe. La vue est très belle sur cette pointe de l’île Saint-Louis que le pont Henri IV relie aux deux rives de la Seine, et le dimanche, ce coin de Paris est toujours très animé.

Gontran prit plaisir à regarder les passants et il n’y avait pas cinq minutes qu’il se livrait à cette agréable occupation lorsqu’il vit passer en voiture découverte André d’Elven et Thérèse Valdieu.

Ce ne fut qu’une vision fugitive, car le fiacre marchait bien, mais l’officier d’Afrique avait des yeux de lynx et il reconnut aussitôt les deux amoureux.

— Sacrebleu ! grommela-t-il en mordant sa moustache, il ne manquait plus que ça. La petite court la prétantaine avec André. Fiez-vous donc aux éducations sentimentales… et aux jeunes seigneurs du Morbihan ! André enlève bel et bien la fille de Jeanne. Que le diable les emporte tous les deux ! Voilà le mariage du baron à vau-l’eau.

» C’est encore heureux qu’il ne les ait pas vus, ajouta-t-il en commençant une promenade furibonde à travers le fumoir. Mais je ne peux pas décemment le présenter avant de savoir à quoi m’en tenir sur l’escapade de cette péronnelle. D’abord, nous ne la trouverions pas au boulevard d’Italie, puisqu’elle roule en ce moment avec ce sournois de vicomte. Où vont-ils ? Chez lui probablement. Je veux être fusillé si je le croyais capable de nous jouer un pareil tour. Comment s’y est-il pris ? Jeanne n’était donc pas là ?… C’est à n’y rien comprendre.

Ce monologue fut interrompu par la rentrée du baron qui se montra vêtu d’une redingote bien coupée, cravaté et chaussé à la mode de demain. Sa tenue était d’une élégance parfaite. Il avait l’air aussi jeune qu’André d’Elven qui ne s’habillait pas aussi bien que lui.

— Quel dommage ! pensait Gontran. Il aurait donné dans l’œil à Thérèse et me voilà obligé de lui brûler la politesse.

— Vous voyez que je n’ai pas perdu de temps, dit M. de Randal.

— Mon cher, je suis désolé, s’écria le commandant. Notre visite est renvoyée à dimanche prochain. Croiriez-vous que je viens de voir passer en voiture mademoiselle Valdieu et sa gouvernante. Elles allaient du côté des Champs-Élysées… au panorama de la bataille de Champigny probablement… à moins que ce ne soit au Jardin d’acclimatation… deux excursions à l’usage des demoiselles… Évidemment, madame Valdieu n’est plus à la villa… nous ferions une course inutile. Mais demain, si vous voulez, je vous présenterai à madame de Lorris… chez elle.

— Très volontiers, mon cher commandant, répondit M. de Randal, sans laisser percer l’étonnement que devait lui causer ce changement subit du programme arrêté.

— Alors, c’est entendu. Je vais vous annoncer et préparer Jeanne en lui disant tout le bien que je pense de vous. Je ne vous propose pas de m’accompagner chez elle, parce que je ne suis pas certain de l’y rencontrer, mais je la verrai demain matin et je viendrai vous prendre vers trois heures.

— Je serai à vos ordres. Vous partez ?

— Oui. J’ai promis de me trouver au café du Helder pour l’absinthe avec des camarades d’Afrique, et puisque notre journée est manquée, je vais vous quitter.

M. de Randal eut la discrétion de ne pas insister et même de ne pas descendre dans la rue pour voir le commandant monter en voiture.

Il se séparèrent, après avoir échangé de cordiales poignées de main, et Gontran, reconduit par le valet de chambre du baron jusqu’à la porte de la rue, sauta dans sa victoria et se fit voiturer au boulevard d’Italie, bien décidé à tirer au clair l’étrange histoire du voyage de Thérèse en galante compagnie.

Il en fut pour sa course, car il n’y trouva que le jardinier qui lui dit que madame était partie vers midi, que mademoiselle était sortie un peu plus tard avec l’institutrice et que personne ne s’était présenté à la villa avant leur départ.

Cette envolée générale lui parut inexplicable, mais il ne s’en tint pas là, et la première idée qui lui vint ce fut d’aller à l’hôtel où logeait André, à seule fin de couper court au tête-à-tête, et d’en arrêter les suites, s’il en était encore temps.

Le vicomte d’Elven n’était pas chez lui. On l’avait vu sortir, avant midi, et on ne l’avait pas vu rentrer.

Gontran crut d’abord que le portier de l’hôtel obéissait à une consigne et il fit ce qu’il fallait pour lui délier la langue. Mais ce fonctionnaire, après avoir empoché la gratification, lui offrit de l’introduire dans la chambre de M. d’Elven, pour lui prouver que le locataire n’y était pas.

— Où peut-il être ? se demandait le commandant d’Arbois en regagnant sa Victoria. Il n’a pas emmené Thérèse en Bretagne, que diable ! et je ne le soupçonne pas de l’avoir conduite dans une maison suspecte ou dans un cabinet de restaurant. Chez sa mère ?… C’est invraisemblable, mais je ne risque rien d’y aller voir.

» D’ailleurs, j’y trouverai peut-être Jeanne, et il est bon qu’elle soit informée des fredaines de mademoiselle sa fille. Elle va faire une tête, quand elle saura la chose !… Tant pis ! elle n’avait qu’à se souvenir que bon chien chasse de race et à mieux veiller sur sa progéniture.

» Pierre ! avenue d’Eylau, mon garçon ! et du train !

La recommandation était superflue. Pierre ne ménageait pas le cheval de son patron, quand il menait son ancien lieutenant.

L’alezan montait au grand trot le boulevard Haussmann, lorsqu’au coin de la rue de Berry, Gontran s’avisa que la rue de Ponthieu aboutissait à cent pas de là et qu’une visite à Valentine l’aiderait à éclaircir certains propos qu’il avait entendus, en soupant avec Martine Ferrette et ses petites amies.

C’était précisément au même endroit que, huit jours auparavant, un samedi soir, Jeanne de Lorris avait eu la fâcheuse idée de descendre de son coupé et d’aller se renseigner chez Valentine sur la femme en deuil qu’elle venait de voir au Cirque.

Fâcheuse idée, puisque cette visite avait été le point de départ d’une suite d’aventures inquiétantes ; heureuse idée, puisque, sans cette visite, Thérèse n’aurait jamais hérité de sa tante.

Le médaillon trouvé sur la poitrine d’Alice Avor serait allé au fond de la Seine où la Rodin voulait le jeter et le testament n’aurait sans doute jamais été découvert.

Gontran ne songeait guère à cette coïncidence, lorsqu’il dit à Pierre Fournès d’arrêter son cheval au coin de la rue de Berry.

Il ne se souciait pas de débarquer en voiture à la porte de la Rodin et, en cela, il agissait comme Jeanne qui s’était glissée à pied et en rasant les murs, chez la trop célèbre appareilleuse.

Il prit, du reste, beaucoup moins de précautions, car il y alla, par le haut du pavé, la tête levée et la canne en l’air, sa vieille canne d’Afrique, sans laquelle il ne marchait jamais.

Gontran ne tenait pas à être vu, mais il ne se cachait pas. Et ce n’était pas sans avoir délibéré un instant avec lui-même qu’il avait résolu d’aller causer avec Valentine.

Il se reprochait un peu de faire attendre à Jeanne les nouvelles qu’il lui apportait, mais ces nouvelles n’étaient pas de celles qu’on aime à donner, car il s’agissait de lui apprendre que sa fille courait les rues avec le vicomte d’Elven, et d’ailleurs, il n’était rien moins que certain de la trouver chez elle. Il penchait même à croire qu’elle devait être sortie et qu’elle ne rentrerait que pour dîner.

Il avait donc tout le temps d’interroger la Rodin et il avait ses raisons pour commencer par elle.

Les conversations du souper lui étaient tout à coup revenues à l’esprit. Il se rappelait maintenant des histoires où il avait été question plus d’une fois de madame de Lorris.

Martine Ferrette et Robert Desternay se renvoyaient la balle. L’une racontait que Jeanne était allée chez Valentine, l’autre affirmait que Jeanne, au dernier samedi du Cirque, se préoccupait beaucoup d’une femme mystérieuse, laquelle se trouvait être précisément l’Anglaise qu’on avait portée le lendemain à la Morgue.

Martine avait parlé aussi d’un portrait d’enfant que l’Anglaise regardait et baisait en attendant un homme dans la chambre où elle était morte.

Et de tout cela Jeanne n’avait pas dit un seul mot à son amant, qui la soupçonnait de ne lui avoir fait qu’une confession incomplète.

Or, s’il ne demandait pas mieux que de la soutenir, il ne voulait pas continuer à se mêler de ses affaires sans les connaître à fond, et depuis l’escapade de la fille, il regrettait presque d’avoir pris à l’aveuglette le parti de la mère.

Jeanne était une charmante maîtresse ; mais, comme associée, elle ne présentait pas toutes les garanties désirables.

Valentine devait être en mesure d’édifier le commandant sur certains détails ; il lui importait de la consulter avant de s’engager davantage.

Ils se connaissaient de longue date. Il avait jadis, comme tous les viveurs de sa bande, contribué à lui faire gagner de l’argent et il ne doutait pas de la trouver disposée à lui fournir toutes les indications qu’il lui demanderait.

Il comptait du reste y mettre beaucoup de réserve, et il se faisait fort de s’informer sans compromettre Jeanne.

Au moment où il tournait le coin de la rue de Ponthieu, en venant du boulevard Haussmann par la rue de Berry, il se trouva presque face à face avec une femme qui y entrait aussi par la rue de Berry, mais qui arrivait du côté des Champs-Élysées.

Cette femme n’était plus jeune et, quoiqu’elle portât chapeau, elle avait tout l’air d’une femme de chambre.

Elle se mit à regarder Gontran avec une attention si marquée que Gontran la regarda aussi.

Il lui semblait l’avoir déjà vue quelque part, et il ne se trompait pas, car après avoir hésité un instant, elle vint à lui.

— Pardon, monsieur, demanda-t-elle, est-ce que vous n’êtes pas monsieur d’Arbois ?

— Parfaitement, répondit-il ; mais d’où diable me connaissez-vous ?

— Vous ne me remettez pas ?… Oh ! ça se comprend… j’ai vieilli depuis le temps où vous veniez chez madame… mais moi, je n’ai pas oublié que vous étiez généreux… toutes les fois que je vous éclairais dans l’escalier du petit pavillon, vous ne sortiez jamais sans me donner un louis pour la peine… Madame n’a plus de clients comme vous… malheureusement pour ses domestiques.

— Madame… qui ?

— Madame Valentine… il y a douze ans que je la sers… Vous ne vous rappelez pas la bonne… c’est moi que vous aviez surnommée : les Malheurs de la vertu… je n’ai jamais su pourquoi.

— Parce que tu t’appelles Justine, parbleu !… Justine ou les Malheurs de la vertu, c’est le titre d’un roman que je ne te conseille pas de laisser lire à tes enfants, si tu en as.

» Je me souviens de toi maintenant et je ne suis pas fâché de te rencontrer. Tu vas me dire si ta maîtresse est chez elle.

— Vous y allez ? Oh ! va-t-elle être contente !… Tenez, monsieur d’Arbois, vous me croirez si vous voulez, mais je vous jure qu’elle m’a parlé de vous cent fois, depuis qu’on ne vous voit plus.

— Elle est vraiment bien bonne de me porter tant d’intérêt, dit Gontran, avec une grimace ironique.

— C’est tout naturel. Vous n’étiez pas comme les autres… des messieurs qui arrivent chez nous avec un air sérieux, comme s’ils entraient chez leur notaire… avec vous, au moins, on riait.

» Maintenant, personne n’est plus gai… ni les messieurs, ni les dames. Tenez ! je viens de chez une que vous avez peut-être connue… non, ce n’était pas de votre temps. Jeanne de Lorris.

— Jeanne de Lorris ! répéta Gontran, stupéfait.

— Bon ! vous avez entendu parler d’elle. Autrefois, elle ne pensait qu’à s’amuser… eh bien ! tout à l’heure j’arrive chez elle et je la trouve en larmes.

— Vraiment ? demanda le commandant d’un air dégagé. Parions que son amant venait de la lâcher. Ça arrive tous les jours et, dans ce cas-là, les femmes se croient obligées de pleurer. Elles ont bien tort. Un de perdu, trois de retrouvés. Et puis, de pleurer ça les rend laides.

— Oh ! Madame de Lorris ne pleurerait pas pour un amant. Elle sait ce qu’ils valent, les amants. D’abord, elle n’en a plus. Elle se retire des affaires.

— Alors, pourquoi allais-tu chez elle ?

— Pour chercher de l’argent qu’elle devait à madame. Je peux bien vous le dire, puisque vous ne la connaissez pas.

— Bah ! elle doit à Valentine ? Tu m’étonnes. Ordinairement, c’est le contraire.

— Madame lui a vendu un bijou… un médaillon entouré de diamants…

— Quand cela ? demanda vivement Gontran.

— La semaine dernière, je crois ; madame de Lorris devait envoyer l’argent par sa femme de chambre et elle a oublié. Elle est très bonne paye et madame n’était pas inquiète, mais elle avait besoin de ces deux cents louis et elle m’a envoyé les lui demander. Oh ! Jeanne me les a donnés… ça n’a pas fait un pli. Elle est très riche… et je les ai là, dit Justine en montrant un petit sac de cuir qu’elle tenait à la main.

Cette explication ne fit que confirmer les soupçons de Gontran ; mais elle lui apprit en même temps que, dans la maison de la rue de Ponthieu, on ignorait qu’il eût renoué avec Jeanne. La Rodin avait pu avoir vent de son ancienne liaison ; mais elle ne savait pas que cette liaison avait recommencé, puisque, s’il fallait en croire la femme de chambre, elle ne savait même pas que le commandant fût de retour à Paris.

Cet incognito lui faisait la partie belle pour questionner Valentine, sans éveiller sa défiance. Et c’était un point très important, car la Rodin et ses pareilles ont cela de commun avec les médecins qu’elles ne violent jamais le secret professionnel. Elles ont du reste un intérêt majeur à être discrètes, car si elles s’amusaient à raconter aux amants les farces de leurs maîtresses, et réciproquement, elles perdraient bien vite leur clientèle.

Mais elles ne se privent pas de bavarder avec un habitué, lorsque les cancans qu’elles lui racontent, pour l’amuser et pour le mettre en goût, ne peuvent pas amener de brouille dans les ménages irréguliers.

— Alors, comme ça, reprit Justine, vous venez voir madame ?

— Oh ! seulement pour causer… pour me mettre au courant. J’arrive d’Afrique… j’ai eu le temps d’oublier les anciennes… et je ne connais pas les nouvelles.

— Vous ne pouvez pas mieux vous adresser… Madame sait tout son répertoire par cœur… ni mieux tomber, car aujourd’hui elle est seule. Le dimanche, il y a relâche au théâtre de la rue de Ponthieu. Vous taillerez une bavette tout à votre aise. Personne ne vous dérangera.

» Est-ce que vous êtes toujours officier ?

— Plus que jamais, ma fille. Ah ! voici la maison… elle n’a pas changé. Le pavillon y est toujours et la petite porte où les amis sonnaient trois coups… l’entrée des artistes.

— Vous n’avez pas besoin de sonner. J’ai la clé et je vais vous annoncer à madame.

Justine ouvrit et fit monter Gontran par l’escalier réservé, celui que Jeanne avait pris huit jours auparavant. Il reconnut la galerie des fêtes où il avait dansé jadis plus d’un pas de caractère, et deux ou trois petits salons qui lui étaient familiers.

Au dernier qu’il traversa, Justine le laissa seul pour aller prévenir sa maîtresse et aussi pour lui remettre les quatre mille francs touchés chez madame de Lorris.

— Diable ! murmurait Gontran, tout en se promenant de long en large, ça se complique fortement. Il paraît que Jeanne est rentrée et qu’elle pleure. Pourquoi pleure-t-elle ? Est-ce qu’elle serait déjà instruite de la fugue de Thérèse ?

» Et ce médaillon que la Rodin lui a vendu !… Hum ! ça me fait bien l’effet d’être celui que j’ai trouvé sur sa table de toilette, le jour de ma rentrée… et qui contenait le testament de lady Cairness… elle est morte dans l’établissement tenu par Valentine, cette Anglaise millionnaire, et on n’a jamais bien su comment. Valentine le sait peut-être… il s’agit de lui tirer les vers du nez. Les explications que m’a données Jeanne m’ont toujours paru fort embrouillées. Valentine m’en dira davantage, mais il faut jouer serré.

Gontran d’Arbois en était là de ses méditations quand la Rodin parut, vêtue d’une superbe robe de chambre et tenant à la main un paquet de cartes à jouer.

— À la bonne heure ! s’écria-t-elle. Tu n’oublies pas tes vieilles amies, toi ! C’est gentil de ta part. Entre, mon cher. Ah ! j’en ai long à te conter depuis que nous ne nous sommes vus.

Valentine avait la déplorable habitude de tutoyer tout le monde, sans distinction d’âge ni de sexe.

Gontran, qui se serait bien passé de tant de familiarité, avait oublié ce détail.

Elle était de plus très démonstrative et elle fit mine de vouloir l’attirer sur son cœur, en s’écriant d’une voix de cabotin grotesque : Dans mes bras ! dans mes bras !

Le commandant trouva moyen de se dérober à ses étreintes, mais elle le prit par la main et elle l’entraîna dans le salon où elle avait reçu madame de Lorris.

— Tu vois, dit-elle en lui montrant des cartes symétriquement rangées sur une table. J’étais en train de faire une réussite pour me désennuyer de ma solitude. Mes clients sont aux courses de Longchamp… et mes clientes aussi… Ces dames parient toutes, et l’argent qu’elles gagnent chez moi s’en va dans la poche des book-makers. Crois-tu qu’elles sont bêtes, hein ?

— Que veux-tu ! répliqua Gontran, ce n’est pas gai, les affaires…, il faut bien se distraire un peu le dimanche, quand on a travaillé toute la semaine.

— Tu n’as pas changé, toi, au moins… toujours farceur… et tu y penses aussi à te distraire… Tu t’es dit : j’arrive à Paris… je vais aller voir cette bonne Valentine qui m’aidera à m’amuser un peu pendant mon séjour… tu as joliment bien fait. La vie n’a qu’un temps. Ah çà ! d’où viens-tu ?

— Des pays les plus extravagants et je n’ai que six mois à passer ici, avant d’y retourner.

— C’est vrai, tu es militaire. Je ne m’en souvenais plus.

— Il est inutile que tu t’en souviennes. Mais tu conçois que j’ai hâte de reprendre pied sur le pavé de Paris. Je ne suis plus du tout dans le mouvement et j’ai une peine du diable à m’y remettre. Croirais-tu que je suis débarqué dans ce pays-ci, il y a huit jours, et que je ne sais à qui m’adresser pour recommencer la bonne vie d’autrefois ? Mes amis n’y sont plus. Les uns sont morts, les autres se sont mariés. Ceux qui restent ont des rhumatismes ou des gastrites. Ils ne font plus la fête.

— Si, mais en cachette. Le siècle tourne à l’hypocrisie.

— Et les femmes donc ! c’est bien pis. Les vieilles ont fait fortune et elles se rangent. Les jeunes, je ne sais où les prendre. Si je te disais que j’ai soupé cette nuit avec des demoiselles et que c’était la première fois depuis mon retour.

— Qui y avait-il à ton souper ?

— En fait d’hommes, Robert Desternay…

— Ça m’étonne. Il s’est lancé dans le sport.

— Un créole de Maurice, M. de Randal.

— Connais pas… mais je dois connaître les femmes.

— D’autant mieux qu’elles sortaient de chez toi. Elles venaient d’y passer la soirée à jouer à la roulette.

— Bon ! J’y suis… Clotilde d’Uriage… Rose Vivier…

— Et Martine Ferrette. C’est elles qui m’ont donné l’idée de venir te voir.

— Alors, elles ne te plaisent pas ?

— Elles sont jolies, mais elles ne me disent rien. Je t’avouerai même que je me serais ennuyé sans la petite Martine qui nous a raconté des histoires assez drôles.

— Parions qu’elle vous a parlé du monsieur qui lui a donné une voiture.

— Justement… et qui ne vient chez elle que pour parler de la pluie et du beau temps… Ça m’a paru fort.

— Martine est une blagueuse, et je ne crois pas un mot de ce qu’elle dit. Son monsieur se moque d’elle.

— C’est probable… à moins qu’il n’ait quelque projet caché. Il paraît qu’il lui demande tous les jours ce que fait une autre femme, une de ses petites camarades.

— Il s’agit de Jeanne de Lorris, qui n’est pas la camarade de cette jeune grue. Jeanne est une personne arrivée… à telles enseignes, qu’elle va se retirer. Elle a eu le tort de se montrer quelquefois avec Martine, qui va se vantant partout d’être son amie intime.

» Mais, au fait, n’as-tu pas été avec elle dans le temps ?

— Avec Jeanne ? Oui, un peu. Elle venait faire ses farces à Saint-Germain quand j’y étais en garnison. C’était du reste une bonne fille et je viens d’apprendre avec plaisir qu’elle avait assez d’argent pour se payer un médaillon de deux cents louis.

— C’est Justine qui t’a dit ça ? Elle a perdu une belle occasion de se taire. Mais il n’y a pas grand mal et puisqu’elle t’a parlé de ça je puis bien te demander un conseil.

— Parle, chère Présidente.

— Tiens ! c’est vrai… vous m’appeliez la Présidente… c’était le bon temps… et je t’appelais le major. Eh bien ! figure-toi que les gens de la Préfecture m’embêtent.

— Comment, les gens de la Préfecture ?

— La police, parbleu ! Elle est sur mes talons depuis huit jours. C’est à cause d’une malheureuse histoire.

— Je sais… l’Anglaise qu’on a trouvée morte dans tes appartements meublés. Au souper elles ne parlaient que de ça.

— Oui, à tort et à travers… elles ne connaissent de l’affaire que ce que je leur en ai dit et je n’ai pas fait la bêtise de leur en montrer les dessous. Mais, à toi, je puis bien avouer que j’ai une peur atroce de m’être mise dans un très mauvais cas.

» Je m’en tirerais bien, si je voulais, mais il faudrait compromettre une femme… une de mes anciennes clientes.

— Je crois que je devine. Desternay nous a dit cette nuit que Jeanne de Lorris s’occupait beaucoup de cette Anglaise qu’on voyait tous les soirs au Cirque. Jeanne est venue chez toi le soir de l’accident. C’est Martine Ferrette qui l’affirme.

— Eh bien ! oui, elle y est venue. Devant ces dindes, j’ai soutenu le contraire, mais à toi, je dirai la vérité, parce que je veux te consulter. Non seulement Jeanne de Lorris est venue ici, mais elle a tout vu.

— Tout… quoi ?

— Elle a vu l’Anglaise se coucher sur le lit où elle est morte.

— Par les trous que tu as fait percer dans la cloison, pour servir à la récréation des yeux de tes clients blasés. Il paraît que tu l’as vue aussi, à ce que prétend Martine. Tu l’as vue embrasser un portrait d’enfant… le portrait de sa fille probablement.

— Je ne sais si c’était le portrait de sa fille ; mais je sais que Jeanne me l’a acheté… à preuve qu’elle vient de me le payer.

— Ah ! oui, le médaillon de deux cents louis… Eh bien !… ce n’est pas sur ce marché que tu tiens à avoir mon avis, je suppose.

— Non, certes. Il s’agit de choses plus sérieuses. Les sottes qui t’ont renseigné ne t’ont pas dit ce que l’Anglaise venait faire chez moi tous les soirs pendant quinze jours. Mon cher, elle venait attendre un monsieur qui m’avait loué l’appartement et qui n’y a jamais mis les pieds. J’ai raconté ça au commissaire qui m’a interrogée le lendemain de l’événement. Et on le cherche ce monsieur-là. Ma maison est surveillée.

— Que veux-tu ! la police est curieuse… et l’aventure est bizarre !… on s’imagine peut-être que ce monsieur a tué l’Anglaise.

» Comment est-il fait ?

— Je n’ai eu affaire qu’à son intendant ou à son domestique… à un homme qui a une tête de valet de chambre.

— Ah ! murmura Gontran, qui se ressouvenait tout à coup d’un mot entendu pendant le souper.

— Il n’a jamais reparu, mais je soupçonne, moi, que Jeanne de Lorris l’a vu.

— Comment cela ?

— Mon cher, je viens de te dire qu’elle a regardé par les trous du petit salon noir. C’est moi qui l’y ai menée et je l’y ai laissée, parce que j’avais du monde en bas. Elle croyait avoir reconnu l’Anglaise au Cirque et elle voulait s’assurer qu’elle ne se trompait pas. Combien de temps est-elle restée là et qu’y a-t-elle fait ? Je n’en sais rien, car elle est partie sans me revoir et sans appeler ma femme de chambre qui l’avait introduite par le petit escalier.

— Alors, Justine sait.

— Que madame de Lorris est entrée chez moi. Elle connaît même l’histoire du portrait, puisque c’est elle qui l’a trouvé sur la poitrine de la morte. Mais Justine est discrète.

— Pas tant que ça, grommela Gontran.

— Elle t’a appris qu’elle avait touché le prix d’un médaillon. Mais elle savait bien à qui elle parlait. Devant le commissaire, elle n’a pas dit un mot de Jeanne… moi non plus, je n’ai rien dit et c’est là ce qui me tourmente. La police n’a pas oublié l’affaire, puisqu’on m’espionne… et si on venait à découvrir que j’ai caché au commissaire qui m’interrogeait un fait de cette importance… il m’arriverait des désagréments… dont Jeanne aurait sa part. Pense donc qu’elle a été le seul témoin de ce qui s’est passé.

— Ah çà ! mais décidément, tu crois donc qu’on a assassiné l’Anglaise ?

Valentine garda un silence inquiétant.

— Dans tous les cas, tu n’accuses pas, j’espère, cette bonne Jeanne de l’avoir tuée. Je me souviens assez d’elle pour affirmer hardiment qu’elle ne ferait pas de mal à une mouche.

— Je ne dis pas le contraire, mais si tu savais ce que je sais depuis ce matin, tu serais peut-être aussi embarrassé que moi.

» Mets-toi à ma place. J’ai besoin de ménager l’autorité. Plus on fait un métier canaille, plus on est tenu de marcher droit. Me conseilles-tu d’écrire à la Préfecture pour lui raconter tout ?

— Je te répondrai, quand tu m’auras expliqué de quoi il s’agit. Voilà vingt minutes que tu me tiens des discours auxquels je n’entends rien. Dis-moi carrément ce qui s’est passé.

La Rodin s’agitait sur sa chaise et brouillait d’une main distraite les cartes qu’elle avait alignées sur la table. Évidemment, elle grillait d’envie de parler.

— Écoute, dit-elle enfin, je suis sûre que tu n’as jamais manqué à ta parole. Veux-tu me la donner que tu ne raconteras à personne ce que je vais te faire voir ?

— Je te le promets ; ça doit te suffire, répliqua Gontran, qui ne souciait pas de laisser traîner en pareil lieu sa parole d’honneur.

— Eh bien ! viens avec moi ! dit Valentine.

Gontran s’était assis à côté de Valentine sur le canapé où Jeanne avait pris place huit jours auparavant, car on l’avait justement fait entrer dans le boudoir qui précédait la chambre noire.

La Rodin se leva brusquement, comme une personne qui vient de prendre un parti et l’emmena dans cette chambre sans fenêtres.

Il n’y faisait pas clair, même en plein jour, mais elle eut soin de laisser la porte ouverte et Gontran put, du premier coup d’œil, se rendre compte des dispositions du local.

— Où sont les trous ? demanda-t-il en riant.

— Là-bas… au milieu de cette cloison capitonnée, dit Valentine.

— Bon ! et les amateurs qui viennent faire ici leurs dévotions s’agenouillent sur ce divan. C’est fort ingénieux.

— Il faut bien que je soigne mes clients. Mais il ne s’agit pas de cela. J’ai autre chose à te montrer. Ouvre cette porte et entre.

Gontran fit ce qu’elle lui disait et s’écria :

— Ah ! ah ! voici la pièce où l’Anglaise est morte… Et le lit… le fameux lit Louis XIII ?

— On t’en a parlé ?

— Au souper de cette nuit, Martine en a fait une description enthousiaste. Elle grille d’envie de l’avoir, et elle prétend que son monsieur le lui achètera. Il paraît que tu veux le vendre.

— C’est-à-dire… je voulais le vendre.

— Et tu as changé d’avis ?

— Oui et non. J’hésite, et c’est précisément pour me décider que je tiens à te consulter.

— Que diable te dirais-je ? Tu sais beaucoup mieux que moi ce que tu as à faire. Le lit est très beau… trop beau pour un appartement garni… et je conçois que tu désires en toucher le prix, au lieu de le laisser à la disposition de tes locataires… d’autant qu’il te rappelle un souvenir désagréable. D’un autre côté, si tu l’envoies à l’hôtel Drouot, tu cours le risque de le vendre la moitié de ce qu’il vaut.

— Je ne l’y enverrai pas. J’ai renoncé à cette idée.

— Eh bien ! garde-le, dit Gontran d’Arbois, en haussant les épaules.

— C’est que… ce matin, il s’est présenté un acquéreur… on m’en offre mille francs… j’ai répondu que je réfléchirais.

— Ah çà ! est-ce que tu me prends pour un marchand de bric-à-brac ou pour un commissaire-priseur ? Je n’entends rien aux bibelots et je n’ai pas de conseil à te donner.

— Ce n’est pas sur la valeur de l’objet que je demande ton avis.

— Sur quoi, alors ?

— T’ai-je dit que ce lit a été envoyé ici par le monsieur que l’Anglaise attendait et qui n’est jamais venu ?

— Non. Comment ! il t’en a fait cadeau !

— L’intendant m’a annoncé, en me louant l’appartement, que son maître entendait le meubler à sa fantaisie et que le mobilier me resterait au bout de trois mois.

— Peste ! ce seigneur fait largement les choses. Mais… ils ne sont pas expirés, les trois mois.

— Non, il n’y a guère que six semaines, mais je suis bien sûre que le monsieur ne réclamera pas.

— En effet, c’est assez probable. S’il avait dû reparaître, tu l’aurais déjà vu. Tu peux donc disposer de l’objet.

— J’allais m’en défaire. Le prix de mille francs me convenait. Si je n’ai pas accepté tout de suite, c’est que je ne voulais pas avoir l’air d’être pressée d’en finir. J’ai demandé deux jours pour réfléchir, et l’acheteur doit revenir après-demain. À sa prochaine visite, je lui aurais dit d’emporter le lit, séance tenante… il se chargeait de le démonter… Maintenant, je me demande si je dois le laisser entrer ici quand il se présentera.

— Pourquoi ? Que s’est-il donc passé depuis son départ ?

— Mon cher, il s’est passé que j’ai examiné ce lit de très près et que j’ai fait une étrange découverte.

— Aurais-tu découvert que les matelas sont bourrés de billets de banque ?

— Ah bien oui ! tu vois ces pieds sculptés qui supportent le bois de lit. En les tâtant pour m’assurer qu’ils étaient bien jointés… je me connais en meubles anciens.

— Bon ! après ? interrogea le commandant, que cette explication commençait à intéresser.

— J’ai mis la main sur un ressort qui était caché sous une moulure… dans le pied qui se trouve sous le chevet.

— Et… qu’en est-il résulté ?

— Rien d’abord. J’ai entendu un craquement assez fort, voilà tout. Mais, ensuite…

— Eh bien ?

— L’idée m’est venue de m’étendre sur le lit pour voir si on y était bien. Il faut te dire que j’avais pensé un instant à le faire transporter dans ma chambre et à le garder pour mon usage personnel. Je suis pourtant assez superstitieuse, mais il me plaisait. Je n’en ai jamais vu un si beau. Ah ! il m’en aurait cuit, si je m’en étais passé la fantaisie. C’est une machine infernale, que ce meuble de style.

— Comment ! il est chargé à mitraille !

— Non, mais ça revient au même. Je n’y étais pas plus tôt couchée que le baldaquin s’est mis à descendre lentement… lentement… et sans bruit. Si j’avais été tant soit peu assoupie, je ne me serais aperçue de rien. Heureusement, j’avais les yeux bien ouverts… et je te prie de croire que je n’ai pas été longtemps à sauter en bas.

— Allons donc ! tu auras mal vu.

— J’ai très bien vu, au contraire, et la preuve c’est qu’à peine étais-je descendue que le baldaquin s’est mis à remonter, toujours sans le moindre bruit et tout doucement. C’est le poids du corps qui le fait descendre. Alors, j’ai voulu savoir comment le mécanisme fonctionnait, et j’ai passé l’inspection de fond en comble.

» Mon cher, le gredin qui a fabriqué cet abominable lit est un mécanicien de première force. On n’a qu’à pousser un bouton pour que le baldaquin se mette en mouvement, dès qu’on pèse sur la couchette. Et on n’a qu’à en pousser un autre pour qu’il se remette en place… quand la personne qui dort est étouffée. Il ne tient qu’à toi d’en faire l’expérience.

— Merci bien !

— Oh ! j’arrêterai le mouvement avant qu’il soit trop tard. Appuie seulement de toutes tes forces, sans te coucher. Le ressort est lâché. Tu vas voir l’effet.

Gontran essaya. Il appuya d’un genou et des deux mains. Le baldaquin commença aussitôt à s’abaisser.

— Relève-toi maintenant, lui dit la Rodin.

Il se releva, et le baldaquin remonta.

— À présent, reprit-elle, je vais te montrer qu’une fois le ressort fermé, le mécanisme ne marche plus.

Elle se baissa, passa ses mains sous un des pieds du lit, et, cette fois, Gontran eut beau peser, rien ne bougea.

— Dernière démonstration, annonça Valentine. Je rouvre le ressort. Tu vois que le baldaquin descend. Continue à appuyer. Je vais toucher un bouton caché dans l’autre pied, et tu vas voir que le baldaquin va remonter, malgré ton poids.

La prédiction se vérifia.

— Comprends-tu maintenant ? demanda la Rodin.

— Sacrebleu ! oui, je comprends. L’Anglaise a été assassinée.

— J’en ai peur.

— Mais par qui ? Elle était seule dans cette chambre.

— Je n’en sais rien. Le locataire qui l’a meublée avait une clef. Il a pu entrer sans qu’on le vît.

— Il faudrait donc qu’il se fût caché dans l’appartement et qu’avant l’arrivée de l’Anglaise, il eût lâché le ressort.

— Oui, et lorsqu’elle a été étouffée, il a poussé l’autre bouton, celui qui fait remonter, car le lendemain, quand on l’a trouvée morte, tout était en place. Et c’est par le plus grand des hasards que ce matin, j’ai tout découvert.

— Mais alors… si la femme que tu as nommée tout à l’heure a regardé par les trous… cette nuit-là…

— Jeanne de Lorris, a tout vu, j’en suis convaincue. Elle prétend qu’elle est partie au moment où l’Anglaise venait de se coucher, mais je n’en crois pas un mot… et je ne sais trop quel rôle elle a joué dans cette vilaine affaire… J’ai dans l’idée qu’on l’arrêterait si je disais la vérité aux gens de la police.

— Mais rien ne te force à la dire.

— Bon ! mais s’ils apprennent que j’ai menti, crois-tu que j’en serais quitte pour une semonce ? Ces messieurs ne sont pas tendres pour une femme comme moi. Ils m’enverraient bel et bien à Saint-Lazare… pour commencer.

— Raison de plus pour te taire. Ils sont venus chez toi, et ils n’ont rien trouvé qui t’accusât. Ils ne reviendront pas, et s’ils revenaient, ils ne s’aviseraient pas de chercher sous ce lit.

— Et qu’est-ce que j’en ferai du lit ? Je ne peux cependant pas le brûler. Si je l’envoyais à l’hôtel des Ventes, tu devines ce qu’il arriverait. Faut-il le laisser emporter par l’homme qui me propose de me l’acheter ?

— Diable ! non… le danger serait le même.

— Et si je le garde, je m’expose à d’autres ennuis. D’abord, je ne peux ni m’en servir, ni permettre qu’on s’en serve…

— Fais-le démonter et loge les morceaux dans ton grenier. Mais… comment cet acheteur qui t’est tombé des nues a-t-il su que tu avais un lit à vendre ?

— C’est un brocanteur… ces gens-là sont à l’affût des occasions… et on sait dans le quartier que je veux me défaire de ce meuble… je ne m’en suis pas cachée. Justine l’a dit à mes fournisseurs qui trouvent tout naturel que je ne me soucie pas d’avoir chez moi un lit sur lequel une femme est morte. L’un d’eux aura prévenu le marchand.

— Tu as son adresse ?

— Non, je n’ai pas songé à la lui demander. Mais il reviendra après-demain.

— Quelle figure a-t-il ?

— La figure de son état. Une tête de revendeur de vieilleries.

— Écoute, dit Gontran après un silence. Tu as confiance en moi puisque tu m’as demandé conseil. Eh bien ! j’ai une proposition à te faire.

— J’accepte d’avance.

— J’en ai même deux. Mais, d’abord, une question. Tu n’as pas revu Jeanne de Lorris depuis qu’elle est venue chez toi ?

— Je l’ai rencontrée deux jours après, à la porte de la Morgue. Je l’ai même ramenée en voiture jusqu’à la place de l’Étoile. Et c’est pendant le trajet que je lui ai remis le médaillon.

— Elle te l’a donc demandé ce médaillon ?

— Oui, et ça m’arrangeait très bien de le lui céder. Je ne me souciais pas de conserver un bijou qui aurait pu me compromettre. Il a été convenu entre nous qu’elle me renverrait par ma femme de chambre les diamants qui entourent le portrait. Je viens de lui expédier Justine, mais elle lui a dit qu’elle préférait me les payer quatre mille francs. C’est plus qu’ils ne valent… Aussi, j’ai pris l’argent.

— Et tu n’iras pas chez elle ?

— Non… pas plus qu’elle ne viendra chez moi, Jeanne a des ménagements à garder et moi je suis discrète. J’aurais cependant besoin de lui parler.

— Veux-tu que je m’en charge, de lui parler ?

— Toi !… Au fait, tu l’as connue autrefois… elle te dira la vérité.

— Je l’espère. Maintenant, autre chose. Veux-tu que je reçoive ton acheteur, quand il reviendra ?

— Je ne demanderais pas mieux, mais comment lui expliqueras-tu que tu me remplaces ? Il ne te prendra jamais pour mon associé. Tu as l’air trop comme il faut.

— N’importe. Je veux le voir.

— Pourquoi ? Est-ce que tu le soupçonnes ?

— Je soupçonne tout le monde.

— Ah ! ah ! mon histoire commence à t’intéresser. Tu n’étais cependant pas venu pour l’entendre, je suppose.

Gontran devina sans peine où tendait cette observation incidente. La Rodin s’étonnait qu’il se passionnât pour une affaire qui aurait dû lui être indifférente, et elle commençait à se défier.

— C’est vrai, dit-il du ton le plus naturel du monde. J’étais venu pour me remettre un peu dans le train de Paris. Ce n’est pas ma faute, si nous nous sommes embarqués dans une conversation sérieuse. Mais, sois tranquille, présidente, la prochaine fois, nous ne causerons que de ces dames. Je vais reprendre mes vieilles habitudes et redevenir ton client le plus assidu.

» En attendant, je puis bien m’occuper un peu de cette pauvre Anglaise qui a si mal fini. Je donnerais dix louis pour retrouver son assassin… car il l’a assassinée, le gredin.

— Moi, je n’y tiens pas tant que ça… qui sait ce qui m’arriverait, si on le pinçait. On dirait peut-être que j’étais d’accord avec lui. Mais enfin, puisque ça t’amuse et puisque mon marchand te paraît suspect, je puis te le montrer, sans t’imposer le désagrément de t’aboucher avec lui.

» Je le recevrai ici. Tu feras ce qu’a fait Jeanne de Lorris. Tu resteras dans la chambre noire et tu regarderas par les trous.

— Tiens ! c’est une idée. Tu traîneras le marché en longueur pour que j’aie le temps d’examiner le bonhomme. Quand je l’aurai bien dévisagé, j’irai l’attendre dans la rue et je le suivrai, quand il sortira. Je verrai où il va. C’est le vrai moyen de savoir s’il fait réellement le commerce des vieux meubles.

— Et si tu constates qu’il n’est brocanteur que pour la frime, tu en concluras qu’il m’a été détaché par l’assassin de l’Anglaise… Après tout, c’est possible. L’aimable inventeur du lit mécanique doit souhaiter de remettre la main sur son chef-d’œuvre. Il a peut-être entendu dire que j’allais envoyer cet objet d’art à l’Hôtel des Ventes et il craint que l’acquéreur ne découvre le truc.

» Viens donc après-demain, vers onze heures… Il arrivera sur le coup de midi… et avant qu’il arrive, tu auras le temps de me raconter ce que tu auras pu tirer de Jeanne de Lorris.

» Promets-moi seulement que, si tu parviens à débrouiller le mystère, tu ne feras rien sans me prévenir. Tu comprends que je tiens à ne pas être prise de court. Toi, tu ne risques rien, tandis que moi je risque la fermeture de mon établissement et même la prison.

— N’aie pas peur. Je n’ai pas envie d’appeler l’intervention de la police. J’agirai sans elle… en amateur. Si je m’intéresse à la chose, c’est uniquement par curiosité. Je m’ennuie. Ça m’occupera.

— On te trouvera des occupations plus agréables, mon cher. Mais je suis contente de t’avoir vu et je ne regrette pas de t’avoir dit le grand secret. Ça m’a soulagée… sans compter que tu ne refuserais pas de me donner un coup d’épaule, si j’étais dans la peine.

» Sortons d’ici. Je vais reprendre ma réussite pour savoir si l’affaire tournera bien. Les cartes ne m’ont jamais trompée… ce n’est pas comme les hommes, ricana Valentine.

Elle ferma à double tour la porte de la chambre du crime et elle empocha la clef en disant :

— Personne n’y entrera sans moi. Comme ça, il n’arrivera pas d’accident.

— La précaution n’est pas inutile, grommela Gontran. Si une de tes amies s’avisait de s’étendre sur ce lit abominable.

— Elle ne s’apercevrait de rien. J’ai remis le ressort en place.

Justine se montra sur le seuil de la chambre des voyeurs.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda brusquement la Rodin. Je t’avais dit que je ne voulais pas être dérangée.

— C’est Martine Ferrette qui insiste pour parler à madame, dit tout bas la soubrette. Elle prétend que madame la recevra.

— Elle se trompe. Réponds-lui que ce n’est pas le jour. On observe le repos du dimanche dans ma maison.

— Mais si ! mais si ! il faut la recevoir, s’écria Gontran. Elle est très gentille, cette petite.

Ce n’était pas pour le plaisir d’admirer un joli minois qu’il tenait à revoir Martine, mais il voulait profiter de l’occasion pour la faire jaser un peu sur le monsieur qui ne venait chez elle que pour lui parler de Jeanne de Lorris.

— C’est différent, grommela Valentine. Fais-la entrer, puisque monsieur le désire.

— Dans le boudoir, alors. Elle est dans la galerie.

— Ne vous dérangez pas, c’est moi, cria une voix rieuse.

Et la blonde enfant entra, en sautillant comme un oiseau.

— Bonjour, mon commandant, reprit-elle ; avez-vous bien dormi ?

— J’ai rêvé de vous, mademoiselle.

— Si j’en étais sûre !… Mais ce n’est qu’un compliment, et je le prends tout de même… vous, au moins, vous êtes gracieux avec les dames.

— Auriez-vous à vous plaindre des autres ?

— Ah ! je crois bien que j’ai à me plaindre ! Je venais justement conter mes ennuis à madame Rodin qui est si bonne pour les femmes… je ne m’attendais pas à vous rencontrer ici, mais vous n’êtes pas de trop… au contraire.

— Bon ! dit Valentine ; vas-y de ta confession, petite. Ton monsieur t’a lâchée. Si tu crois que ça m’étonne… je t’avais avertie.

— Oui, madame, il m’a lâchée… et il s’est conduit comme le dernier des pleutres… croiriez-vous que la voiture qu’il m’envoyait était louée au mois et qu’il n’a payé qu’une quinzaine. Ah ! je suis dans de beaux draps. Et quand je pense que j’ai renvoyé pour lui un remisier qui venait me voir tous les jours après la Bourse.

— Bah ! vous le remplacerez, ma chère enfant, dit Gontran.

— Si vous croyez que c’est facile.

— Eh bien, et Desternay ?

— Desternay ne compte pas. C’est un accident.

— Alors je suis là… et je ne vous laisserai pas dans l’embarras. Envoyez-moi la note de votre loueur.

— Vrai, vous la paierez ?

— Avec plaisir, chère petite. Et je serai encore votre débiteur, car vous m’avez fait passer à souper une heure bien amusante. L’histoire de votre monsieur qui ne demandait jamais à toucher ses dividendes m’a énormément réjoui. Ah çà ! pourquoi vous a-t-il quittée, l’animal ?

— Je ne m’en doute pas… à moins qu’il n’ait découvert que je ne vois plus Jeanne de Lorris.

— Ah oui ! c’est vrai… vous nous avez dit qu’il ne vous parlait que d’elle. Drôle de personnage ! Il est peut-être amoureux de Jeanne.

— Jamais de la vie. Est-ce que ces oiseaux-là sont amoureux ! Il s’occupait d’elle parce qu’elle a du chic. Ils ne tiennent qu’à ça. Et puis d’abord, ce n’est pas un homme du monde… ça se voit rien qu’à ses favoris roux coupés ras, comme une paire de côtelettes pannées… et à ses mains… de vraies pattes de homard.

— Tu dis qu’il a des favoris roux ? demanda Valentine. Est-ce qu’il ne porte pas un toupet de la même nuance ?

— Justement. Ce que j’ai eu de fois envie de le pêcher à la ligne avec un tire-boutons, son postiche !

— Pas de moustaches, ni de barbe au menton ?

— Rasé comme un cabotin. Et des yeux gris percés avec une vrille. Des lèvres minces… un air de pince-sans-rire… Il a de belles dents, par exemple, et le teint assez frais…

— C’est bien ça, murmura la Rodin.

Gontran l’interrogea d’un regard.

— Il ressemble trait pour trait à un intendant qui est venu me voir, il y a cinq semaines, lui répondit-elle, en clignant de l’œil.

Gontran tressaillit. Il avait déjà eu cette idée, qu’elle exprimait de façon à n’être comprise que de lui seul. Et il ne perdit pas une minute pour compléter l’interrogatoire.

— Je conçois, chère petite, que vous ne regrettiez pas un monsieur taillé sur ce patron. Mais… comment avez-vous su qu’il se retirait ?… Vous l’attendiez aujourd’hui de quatre à six.

— Parfaitement. Et je m’étais levée à midi, moi qui n’étais rentrée qu’à cinq heures ce matin. Je commençais ma toilette quand mon concierge m’a monté une lettre… Ah ! il n’y va pas par quatre chemins ce gueux-là… c’est de mon monsieur que je parle… il y avait : « Une affaire imprévue m’oblige à partir ce soir pour l’Amérique du Sud. » Et puis la signature : Ernest. Je vous demande un peu si un cuistre pareil devrait s’appeler Ernest.

— Il avait un autre nom, je suppose ?

— Ça doit être quelque chose comme Potard ou Tartempion. Mais il ne me l’a jamais dit. Du reste, il a une écriture d’employé de bureau. Regardez ! c’est moulé, dit Martine en présentant la lettre au commandant qui la prit et qui comptait bien la garder.

— Je vous fais cadeau de l’autographe de ce vilain merle, reprit Martine avec un geste inimitable.

— Alors, chère amie, donnant, donnant, dit Gontran d’Arbois en prenant dans son portefeuille un billet de cinq cents francs.

La blonde rougit de plaisir et ne se fit pas prier pour accepter.

— Vous partez ! s’écria-t-elle quand elle vit que le commandant prenait son chapeau.

— Oui, petite, j’ai affaire. Mais nous nous reverrons, je vous le promets.

Et se penchant à l’oreille de Valentine, Gontran lui dit tout bas :

— Mardi, à onze heures, je serai chez toi.

La Rodin n’essaya point de retenir Gontran, et Martine le laissa partir, bien à regret.

— Je crois que je tiens enfin un fil conducteur, se disait-il en regagnant, sous l’escorte de Justine, l’escalier du pavillon.

» Le monsieur de cette petite et l’intendant qui a loué l’appartement ne font qu’un. C’est un point acquis. Il s’agit maintenant de retrouver ce coquin subalterne, afin d’arriver jusqu’au maître qui l’emploie et je ne désespère pas d’y réussir. Je n’ai pas perdu ma journée en venant chez Valentine.

Et dans la rue :

— Sacrebleu ! j’en ai appris de belles sur Jeanne. Elle ne m’a pas dit le quart de la vérité. Il est clair comme le jour qu’elle a assisté à l’étouffement de l’Anglaise. Pourquoi ne l’a-t-elle pas empêché ? C’est ce que je vais lui demander et il faudra bien qu’elle s’explique nettement, si elle veut que je continue à l’aider. Il n’y a qu’un point sur lequel je suis fixé. L’assassin lui a déclaré la guerre, c’est évident… et à Thérèse aussi. Je ne m’étonne plus qu’elle soit si effrayée. Mais ce n’est pas le moment de la gronder. Je vais me contenter de lui demander des explications catégoriques et quand elle me les aura données, j’aviserai.

» Seulement, avec la tournure que prennent les choses, je ne puis guère rester son amant… j’ai annoncé à M. de Randal que je la quitterais si le mariage s’arrangeait. Il faudra que je m’exécute… C’est dommage, elle me plaisait bien.

» Et moi qui étais venu à Paris pour m’amuser ! s’écria le commandant d’Arbois en fouettant l’air avec sa canne.

Pierre Fournès était sur son siège, au coin de la rue de Berry, et cinq minutes après, Gontran débarquait à l’entrée de la villa d’Eylau. Il eut tôt fait de courir à la porte de l’hôtel de Jeanne et d’y sonner à tour de bras.

— Ah ! monsieur, lui dit Céleste qui vint lui ouvrir, madame va être bien contente de vous voir.

» Elle est dans un état à faire pitié.

» Monsieur ne sait pas qu’il y a du nouveau ici, reprit la soubrette en baissant la voix. Madame a une fille.

— Qui te l’a dit ?

— Je l’ai vue. Elle est ici. Elle est arrivée avec un jeune homme… qui a eu une explication avec madame et qui est parti comme un fou.

Gontran commençait à deviner à peu près ce qui s’était passé et il se rassurait, car il craignait bien pis.

Il trouva Jeanne de Lorris dans sa chambre, affaissée sur un fauteuil et pleurant à chaudes larmes.

En le voyant, elle se leva toute droite, essuya ses yeux, et lui dit :

— Tout est perdu. Thérèse sait tout.

— Moi aussi, je sais tout, répliqua Gontran. Je viens de chez Valentine.

— Elle t’a appris…

— Que tu as vu Alice Avor se coucher sur le lit où on l’a étouffée et que tu as dû aussi la voir mourir. Pourquoi m’as-tu caché cette aventure ?

— Parce que j’étais liée par un serment. L’assassin m’a surprise au moment où je cherchais à sauver sa victime… il m’a fait jurer que je me tairais et il m’a menacée de vengeances terribles si je parlais. J’ai parlé… je t’ai montré le testament… et tu vois ce que cette imprudence m’a déjà coûté… ma fille, attirée ici par un faux avis, a entendu l’aveu que j’ai été obligée de lui faire… elle sait maintenant comment j’ai vécu. M. d’Elven, dupe comme elle de ce mensonge écrit, l’a accompagnée chez moi, et à lui aussi, j’ai été forcée de confesser ma honte.

— Et il s’est sauvé. Je m’y attendais. C’est, dis-tu, une lettre qui les a avertis. J’espère que tu ne l’as pas brûlée comme l’autre… celle de l’homme qui te renvoyait le portrait.

— Celle-là n’a jamais existé. Je mentais… C’est Valentine qui m’a remis le portrait.

— Oui, à telles enseignes que tu viens de lui payer le prix des diamants qui l’entourent. Montre-moi celle que Thérèse a reçue.

— J’en ai reçu une aussi. Les voici toutes les deux.

Gontran les lut avec attention, et quand ce fut fait, il compara l’écriture avec celle du congé signifié brusquement à Martine.

— Les trois sont de la même main, dit-il. Maintenant, j’aperçois clairement le plan de William Atkins.

— Tu crois donc que c’est lui ?

— J’en suis sûr. Lui seul a intérêt à se débarrasser de toi et de ta fille, puisque vous l’avez évincé de la succession de sa cousine.

— Que gagnerait-il à notre mort ? Thérèse a hérité, en vertu du testament. Il n’hériterait pas de Thérèse.

— C’est juste. Tu me prouves que je ne suis pas fort en droit. Il y a là quelque chose que je ne comprends pas, mais je persiste à croire que c’est lui qui vous persécute. Peut-être veut-il tout simplement se venger du tort que vous lui avez fait et supprimer un témoin dangereux. Il ne sait pas que Valentine a découvert le mécanisme caché dans le lit.

— Ah ! elle a…

— Oui, par hasard, elle a mis la main sur le ressort et elle l’a fait jouer devant moi. C’est merveilleux de précision. Mais je reviens à mon raisonnement : il croit donc que toi seule pourrais dire qu’un crime a été commis. Et, comme il lui serait difficile de se débarrasser de toi par le même procédé, il a recours à d’autres moyens. Pour commencer, il t’a obligée à rougir devant ta fille et à te brouiller avec un galant homme qui l’aurait peut-être épousée. Il espère sans doute que vous en mourrez de chagrin.

— Qui donc l’a si bien informé de mes projets ?

— Je n’en sais rien encore. Mais je constate qu’il est très fort. Tu connais Martine Ferrette… une blonde sans importance…

— J’ai cessé de la voir, depuis ton retour.

— Oui, mais tu as eu le tort de la fréquenter avant la mort de lady Cairness. Il l’a su et il lui a dépêché un de ses agents, qui s’est présenté comme un entreteneur et qui n’avait d’autre but que d’avoir par cette fille des détails sur ton existence. Il l’a lâchée ce matin, parce qu’il s’est aperçu que tu ne la recevais plus et qu’il ne tirerait d’elle aucun renseignement utile. J’ai la lettre d’adieu qu’il lui a envoyée. Martine que j’ai rencontrée chez la Rodin me l’a remise et je viens de m’assurer qu’elle a été écrite par le drôle qui t’a annoncé tantôt que je t’attendais chez toi et qui, une heure après, t’a envoyé Thérèse et André d’Elven. Tu vois que les combinaisons de ton ennemi ne manquent pas d’habileté et qu’il n’ignore rien de ce que vous faites, toi et les tiens. Mais il ne se doute pas que je tiens le signalement de l’homme qu’il emploie.

» Et, au fait, tu l’as vu, lui… comment est-il ?

— Non, je ne l’ai pas vu. En se jetant sur moi, il a renversé le flambeau qui éclairait la chambre. La scène s’est passée dans l’obscurité la plus complète et il m’a poussée dehors sans que j’aie aperçu son visage…

— Tu as du moins entendu sa voix !

— Oui, mais je ne suis pas sûre que je la reconnaîtrais.

— Alors, il est inutile que tu viennes avec moi chez Valentine. Elle m’a promis de me montrer après-demain un homme qui s’est présenté pour acheter le lit meurtrier et que je soupçonne fort d’être aux gages de William Atkins. C’est déjà beaucoup trop que tu y sois allée une fois. J’agirai sans toi.

» Parlons maintenant de ta nouvelle situation. Que comptes-tu faire ?

— Quitter cet hôtel aujourd’hui même et m’établir avec ma fille dans ma maison du boulevard d’Italie.

— Vous y serez moins en sûreté qu’ici. J’ai surpris cette nuit devant la grille de ton jardin le chenapan dont tu m’as signalé les apparitions. Je lui ai donné la chasse. Il m’a échappé et il peut revenir. Il reviendra.

— Je partirai. J’emmènerai Thérèse en province… à l’étranger.

— Ton ennemi te suivra jusqu’au bout du monde. Fuir ne te servirait de rien. C’est un protecteur qu’il te faut.

— Toi, Gontran.

— Moi, je ne suffirais pas à te défendre… et d’ailleurs, je ne serai pas toujours là… mon congé finit dans six mois.

— Alors, tu m’abandonnes ?

— Non, mais, dans ton intérêt, je passe la main… au futur mari de Thérèse.

— Où est-il, ce mari ? demanda Jeanne avec amertume. M. d’Elven, qu’elle aime, rougirait, maintenant, d’être mon gendre. Quand il a su qui j’étais, il est parti sans demander à la revoir.

— Ne le regrette pas. J’ai mieux que lui à t’offrir. J’ai trouvé un homme jeune encore, très bien né, très bien posé dans le monde, très riche, très intelligent et très beau garçon, qui m’a prié de te le présenter et qui s’estimera très heureux d’épouser ta fille, si elle lui plaît. Or, il est impossible qu’elle ne lui plaise pas.

— Il se retirera quand il apprendra qui je suis. Pourquoi m’exposer à un nouvel affront ?

— Tu ne t’y exposeras pas. Je lui ai raconté ton histoire et celle de Thérèse. Je lui ai même dit que j’avais été ton amant. Il est vrai que j’ai ajouté que je cesserais de l’être, si tu deviens sa belle-mère.

— Et il n’a pas reculé, après ces confidences ?

— Pas du tout. C’est un indépendant qui se place fort au-dessus des préjugés et qui rêve précisément de prendre pour femme une jeune fille placée dans les conditions où se trouve ta fille. Seulement, il souhaiterait qu’elle fût pauvre. Il n’accepterait pas ta fortune, et je me suis bien gardé de lui dire qu’elle venait d’hériter de lady Cairness. Il sera temps de le lui apprendre lorsque le mariage sera décidé.

» Ce galant homme s’appelle le baron de Randal. Il était écrit que Thérèse serait titrée.

— Consentira-t-elle à le recevoir ? murmura Jeanne de Lorris.

— Tu veux dire qu’elle aime André d’Elven. Je me charge de leur faire entendre raison à tous les deux.

— À lui, ce ne sera pas difficile. Il me méprise. Mais à elle… tu ne la connais pas… elle m’a déclaré qu’elle le reverrait.

— Alors, je ferai appel aux sentiments délicats de ce brave André et je le prierai de retourner dans le Morbihan. Elle finira bien par l’oublier et mon ami Randal saura se faire aimer. Il a tout ce qu’il faut pour y réussir. Thérèse est romanesque. Il l’est aussi. André l’a débarrassée d’un manant qui l’insultait. Randal en fera tout autant, s’il en trouve l’occasion… et il s’arrangera pour la trouver. André lui chantait des chansons bretonnes. Randal, qui est de l’île Maurice, lui chantera des chansons créoles. Si tu déménages ce soir, je te l’amènerai demain.

— Demain, soit ! dit tristement Jeanne. Dieu veuille qu’il n’en résulte pas de nouveaux malheurs.

— Je serai là pour y parer, répliqua Gontran. Pas un mot à Thérèse, et tout ira bien.

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