ÉPILOGUE
Ce fut un beau jour à la villa du boulevard d’Italie que ce jour de l’entrevue qui devait décider de l’avenir de Thérèse Valdieu.
Elle avait passé une triste nuit, car elle n’espérait pas que le vicomte d’Elven consentît à supporter sa mère et elle était fermement décidée à ne pas se séparer d’elle.
André et Gontran se présentèrent à l’heure dite et elle les reçut dans le jardin.
Gudule s’était volontairement reléguée dans sa chambre pour ne point assister à une rencontre qu’elle désapprouvait.
André était ému. Gontran était joyeux ; d’autant plus joyeux qu’il avait souffert la veille de terribles angoisses.
Le brusque départ de Jeanne avait égayé les convives qui ne s’étaient pas privés de rire de la mine déconfite du commandant. Valentine avait insinué que le prince russe était peut-être arrivé à Paris et que madame de Lorris lâchait son meilleur ami pour rejoindre ce boyard.
Gontran savait à quoi s’en tenir sur ce point, mais quand il apprit de la bouche du maître d’hôtel que Jeanne était montée en voiture sans manteau et sans chapeau, il se souvint des discours qu’elle lui avait tenus dans le parloir du Grand-Hôtel et il se demanda si elle n’était pas allée se noyer.
Ce fut bien pis, quand, après s’être fait conduire à la villa d’Eylau, où Jeanne n’était pas rentrée, il trouva chez lui le paquet apporté par Céleste, ce paquet qui contenait le testament et la lettre d’adieux.
Il se reprocha alors amèrement de n’avoir pas compris que Jeanne était résolue à mourir pour ne pas être un obstacle au bonheur de sa fille.
Il était trop tard, maintenant ; Jeanne devait être au fond de la Seine et il ne restait plus à son dernier amant qu’à exécuter ses dernières volontés : mission pénible, s’il en fut, car le commandant doutait que ce suprême sacrifice décidât le vicomte à épouser Thérèse Valdieu.
L’aube mit fin aux tourments et aux tristesses de Gontran d’Arbois. Il reçut à cinq heures du matin la visite d’André, qui lui raconta l’histoire du sauvetage au bord de la rivière et lui déclara en même temps ses intentions.
On peut croire que le commandant ne se fit pas prier pour accompagner son ami et qu’il l’appuya vigoureusement. Avec son caractère décidé, il était fait pour dénouer sans effort les situations difficiles, et il était si content qu’il empêcha l’entrevue de tourner aux attendrissements. Il ne dit pas à Thérèse un seul mot des sinistres projets de sa mère. Il mit la main de la jeune fille dans la main d’André, pour couper court aux explications délicates, et quand Jeanne arriva, elle n’eut qu’à se jeter dans les bras de sa fille qui étouffait de joie.
Ils sont allés en Suède, en passant par l’Angleterre, où Thérèse Valdieu avait à recueillir le legs d’Alice Avor, et le commandant les a accompagnés jusqu’à Londres, où il est resté quinze jours pour se consoler de perdre Jeanne. Il a juré de ne plus la revoir et il a réussi à se distraire en se laissant fêter dans les mess des officiers de la garde et dans les clubs élégants par sir Francis Garnham qui l’a si bien renseigné sur Atkins.
André, Thérèse et sa mère passeront l’été à Stockholm. Le mariage se fera devant le consul et à l’automne, ils reviendront tous les trois en Bretagne.
Personne n’y reconnaîtra Jeanne de Lorris et à Paris, on l’a déjà oubliée.
Elle a vendu son hôtel, ses chevaux, son mobilier, assuré une rente à Céleste, et le bruit court déjà qu’elle a épousé son Russe.
Son testament est fait. Elle laisse tout ce qu’elle possède à Gudule qui n’a pas les mêmes scrupules que le vicomte d’Elven et qui mène déjà une assez douce existence dans la maisonnette du boulevard d’Italie.
Les millions de lady Cairness seront employés à acheter des terres et à rebâtir le château. Mais André tient absolument à se marier sous le régime dotal. Il veut bien que ses enfants soient riches, mais il vivra, lui, de son patrimoine, sans toucher aux revenus de sa femme.
Jeanne est heureuse, car elle ne regrette rien.
Quand elle songe à sa vie d’autrefois, il lui semble qu’elle a fait un mauvais rêve.
Elle était née pour être une mère honnête. Elle sera une grand’mère vertueuse et repentie.
Tout chemin mène à Rome.
Sa petite protégée, Martine Ferrette, vise à la remplacer dans l’armée de la haute galanterie et elle est en train d’y parvenir. Le gros Sartilly l’a lancée et elle lui a déjà donné un successeur, un étranger de distinction, un vrai, qui n’a rien de commun avec le platonique et canaille valet de chambre qu’elle avait pris pour un seigneur de bon aloi. Celui-là est allé se faire pendre ailleurs. On n’a plus entendu parler de lui depuis la mort de son digne maître.
Pélican a mieux tourné. Avec un millier de francs que le commandant lui a donnés, il est allé tenir une cantine à Gabès, en Tunisie.
Valentine mourra dans l’impénitence finale. Elle continue son commerce qui prospère. Elle n’a pas fait boucher les trous de la chambre des voyeurs, mais elle a fait démonter le lit Louis XIII, et elle a brûlé le mécanisme meurtrier.
Il ne tuera plus personne.
FIN