|

Annotations

Aucune annotation pour le moment

IV

Je n’étais pas encore sorti dans la rue et je n’avais pas eu le temps de réfléchir à ce que j’allais faire que soudain j’aperçus un drojki qui s’arrêtait devant la porte de la maison : Alexandra Semionovna en sortit, tenant Nelly par la main. Elle la serrait bien fort, comme si elle avait peur qu’elle ne s’enfuît une seconde fois. Je me jetai vers elles.

« Nelly, que t’arrive-t-il ? m’écriai-je : où es-tu allée, pourquoi ?

– Attendez, ne vous pressez pas ; montons chez vous, vous saurez tout, dit Alexandra Semionovna ; ce que j’ai à vous raconter, Ivan Petrovitch, me murmura-t-elle hâtivement en chemin, c’est à ne pas y croire !… Allons, vous allez savoir tout de suite. »

On voyait sur son visage qu’elle apportait des nouvelles extrêmement importantes.

« Va te coucher un instant, Nelly, dit-elle lorsque nous fûmes entrés dans la chambre : tu es fatiguée ; ce n’est pas rien que de faire une telle course ; et après ta maladie, c’est épuisant ; va te coucher, ma chérie. Nous allons nous en aller pour ne pas la déranger, elle va s’endormir. » Et elle me désigna la cuisine d’un clin d’œil.

Mais Nelly ne se coucha pas : elle s’assit sur le divan et se couvrit le visage de ses mains.

Nous sortîmes et Alexandra Semionovna me mit hâtivement au courant de l’affaire. Je sus plus de détails après. Voici ce qui s’était passé :

Après être partie de chez moi, deux heures environ avant mon retour, me laissant son billet, Nelly avait tout d’abord couru chez le vieux docteur. Elle s’était procuré son adresse auparavant. Le docteur me raconta qu’il avait failli s’évanouir lorsqu’il avait vu Nelly chez lui et que pendant tout le temps qu’elle était restée, « il n’en croyait pas ses yeux ». Même aujourd’hui, je ne le crois pas, ajouta-t-il en conclusion, et je ne le croirai jamais. Et cependant Nelly était réellement allée chez lui. Il était assis tranquillement dans son cabinet, dans son fauteuil, en robe de chambre, et il prenait son café, lorsqu’elle était entrée en courant et, avant qu’il ait eu le temps de se ressaisir, s’était jetée à son cou. Elle pleurait, le serrait dans ses bras, l’embrassait, lui baisait les mains, le priant instamment, avec des mots sans suite, de la prendre chez lui ; elle disait qu’elle ne voulait plus et ne pouvait plus vivre chez moi, que c’était pour cela qu’elle était partie ; qu’elle s’y sentait mal à son aise ; qu’elle ne se moquerait plus de lui et ne lui parlerait plus de robes neuves, et qu’elle se conduirait bien, apprendrait à lui laver et à lui repasser ses chemises » (elle avait sans doute composé tout son discours en chemin, et même peut-être avant) et qu’enfin elle serait obéissante, et chaque jour s’il le fallait prendrait les poudres qu’il voudrait. Que si elle avait dit qu’elle voulait se marier avec lui, c’était pour plaisanter, qu’elle n’y pensait même pas. Le vieil Allemand était tellement abasourdi qu’il était resté tout le temps bouche bée, tenant en l’air son cigare qu’il avait laissé s’éteindre.

« Mademoiselle, avait-il dit, enfin, retrouvant tant bien que mal l’usage de sa langue, mademoiselle, autant que j’ai pu vous comprendre, vous me demandez de vous prendre chez moi. Mais c’est impossible ! Vous le voyez, je vis très à l’étroit et j’ai de maigres revenus… Et enfin, brusquement ainsi sans réfléchir… C’est affreux ! Enfin, d’après ce que je vois, vous vous êtes enfuie de chez vous. C’est tout à fait blâmable et impossible… Et puis je vous ai seulement permis de vous promener un petit moment, quand il ferait beau, sous la surveillance de votre bienfaiteur, et vous quittez votre bienfaiteur et vous courez chez moi, alors que vous devriez veiller sur votre santé et… et… prendre votre potion… Enfin…, enfin…, je n’y comprends rien… »

Nelly ne l’avait pas laissé achever. Elle s’était remise à pleurer, l’avait à nouveau supplié, mais rien n’y avait fait. Le vieux était de plus en plus stupéfait et comprenait de moins en moins. Finalement, Nelly l’avait quitté en criant : Ah ! mon Dieu ! » et s’était enfuie hors de la chambre. « J’ai été malade toute la journée, ajouta le docteur, en achevant son récit, et j’ai dû prendre une décoction pour dormir… »

Nelly avait alors couru chez les Masloboiev. Elle s’était munie aussi de leur adresse et les trouva, quoique non sans peine. Masloboiev était chez lui. Alexandra Semionovna leva les bras au ciel lorsque Nelly les pria de la prendre chez eux. On lui demanda pourquoi elle avait eu cette idée et si elle n’était pas bien chez moi. Nelly n’avait rien répondu et s’était jetée en sanglotant sur une chaise. « Elle pleurait tellement, tellement, me dit Alexandra Semionovna, que j’ai cru qu’elle allait en mourir. » Nelly les supplia de la prendre au besoin comme femme de chambre ou comme cuisinière ; elle dit qu’elle balayerait les planchers, apprendrait à laver le linge. (Elle fondait sur ce blanchissage du linge des espérances particulières et estimait que c’était la façon la plus séduisante d’engager les gens à la prendre.) Alexandra Semionovna voulait la garder jusqu’à plus ample éclaircissement, et me le faire savoir. Mais Philippe Philippytch s’y était opposé formellement et avait ordonné aussitôt qu’on reconduisit la fugitive chez moi. En chemin, Alexandra Semionovna l’avait prise dans ses bras et embrassée, et Nelly s’était remise à pleurer encore plus fort. En la regardant, Alexandra Semionovna avait fondu elle aussi en larmes. De sorte qu’elles n’avaient fait toutes deux que pleurer pendant tout le chemin.

« Mais pourquoi donc, pourquoi donc ne veux-tu plus vivre chez lui ? Est-ce qu’il te maltraite ? lui avait demandé Alexandra Semionovna, tout en larmes.

– Non…

– Alors, pourquoi ?

– Parce que… je ne veux pas vivre chez lui…, je ne peux pas…, je suis toujours si méchante avec lui…, et lui, il est bon…, chez vous, je ne serai pas méchante, je travaillerai, dit-elle en sanglotant comme dans une crise d’hystérie.

– Mais pourquoi es-tu si méchante avec lui, Nelly ?

– Parce que…

– Et je n’ai pu tirer d’elle que ce « parce que », conclut Alexandra Semionovna, en essuyant ses larmes. Pourquoi est-elle si malheureuse ? C’est peut-être sa maladie ? Qu’en pensez-vous, Ivan Petrovitch ? »

Nous rentrâmes. Nelly était étendue, le visage enfoui dans les oreillers, et pleurait. Je me mis à genoux devant elle, lui pris les mains et commençai à les baiser. Elle me retira ses mains et sanglota encore plus fort. Je ne savais que dire. À ce moment, le vieil Ikhméniev entra.

« Bonjour, Ivan. Je viens te voir pour affaire », me dit-il en nous regardant tous deux, étonné de me voir à genoux. Le vieux avait été malade tous ces derniers temps. Il était pâle et maigre, mais, comme pour narguer quelqu’un, il dédaignait son mal et refusait d’écouter les exhortations d’Anna Andréievna : il se levait et continuait à vaquer à ses affaires.

« Adieu, à bientôt, me dit Alexandra Semionovna, en regardant le vieillard avec insistance. Philippe Philippytch m’a recommandé de rentrer le plus tôt possible. Nous avons à faire. Mais je viendrai ce soir, je resterai une heure ou deux.

– Qui est-ce ? » me dit le vieux à voix basse, en pensant visiblement à autre chose. Je le lui expliquai.

« Hum ! je suis venu au sujet d’une affaire, Ivan… »

Je savais de quelle affaire il s’agissait, et j’attendais sa visite. Il venait nous parler à Nelly et à moi et voulait me la redemander. Anna Andréievna avait enfin consenti à prendre l’orpheline chez elle. C’était le résultat de nos conversations secrètes : j’avais convaincu Anna Andréievna et lui avais dit que la vue de l’orpheline, dont la mère avait été elle aussi maudite par son père, pouvait, peut-être, ramener le cœur du vieux à d’autres sentiments. Je lui avais si clairement exposé mon plan que maintenant c’était elle qui pressait son mari de prendre l’enfant. Le vieillard se mit à l’œuvre avec empressement il voulait tout d’abord plaire à son Anna Andréievna, et il avait son idée… Mais j’y reviendrai plus en détail…

J’ai déjà dit que, dès la première visite du vieux, Nelly avait éprouvé de l’aversion pour lui. Je remarquai par la suite qu’une sorte de haine même se faisait voir sur son visage lorsqu’on prononçait devant elle le nom d’Ikhméniev. Le vieux entra tout de suite dans le sujet, sans préambule. Il alla droit à Nelly, qui était toujours couchée, cachant son visage dans les oreillers, lui prit la main et lui demanda si elle voulait bien venir vivre chez lui et lui tenir lieu de fille.

« J’avais une fille, et je l’aimais plus que moi-même, conclut le vieillard, mais maintenant elle ne vit plus avec moi. Elle est morte. Veux-tu prendre sa place dans ma maison et… dans mon cœur ? »

Et dans ses yeux secs et enflammés par la fièvre une larme apparut.

« Non, je ne veux pas, répondit Nelly, sans relever la tête.

– Pourquoi, mon enfant ? Tu n’as personne. Ivan ne peut te garder éternellement chez lui, et chez moi tu seras en famille.

– Je ne veux pas, parce que vous êtes méchant. Oui, méchant, méchant ajouta-t-elle en levant la tête et en s’asseyant sur le lit, face au vieillard. Moi aussi, je suis méchante, plus méchante que tout le monde, et pourtant vous êtes encore plus méchant que moi !… »

En disant ceci, Nelly devint blême, et ses yeux se mirent à étinceler ; ses lèvres tremblantes pâlirent et grimacèrent sous l’afflux d’une sensation violente. Le vieillard la regardait, embarrassé.

« Oui, plus méchant que moi, car vous ne voulez pas pardonner à votre fille ; vous voulez l’oublier complètement et prendre un autre enfant ; est-ce qu’on peut oublier son enfant ? Est-ce que vous m’aimerez ? Dès que vous me regarderez, vous vous rappellerez que je suis une étrangère, que vous aviez une fille que vous avez voulu oublier parce que vous êtes un homme cruel. Et je ne veux pas vivre chez des gens cruels, je ne veux pas, je ne veux pas !… » Nelly devint pourpre et me jeta un regard rapide. « C’est après-demain Pâques tous les gens s’embrassent, se réconcilient, se pardonnent… Je le sais… Il n’y a que vous…, vous seul ! Vous êtes cruel ! Allez-vous en ! »

Elle était tout en larmes. Elle avait sans doute composé ce discours longtemps avant et l’avait retenu, pour le cas où le vieillard l’inviterait encore une fois à venir chez lui. Ikhméniev était impressionné ; il avait pâli. Une expression douloureuse se lisait sur son visage.

« Et pourquoi, pourquoi tout le monde s’inquiète-t-il ainsi de moi ? Je ne veux pas, je ne veux pas, s’écria soudain Nelly dans un accès de fureur ; j’irai demander l’aumône !

– Nelly, qu’est-ce que tu as ? Nelly, mon enfant ! m’écriai-je involontairement, mais mon exclamation ne fit que verser de l’huile sur le feu.

– Oui, j’aime mieux aller dans les rues et demander l’aumône, et je ne resterai pas ici, criait-elle en sanglotant. Ma mère aussi mendiait, et quand elle est morte, elle m’a dit : « Reste pauvre, et va plutôt mendier que… » Ce n’est pas une honte de demander l’aumône ; je ne demande pas à un seul, mais à tout le monde, et, tout le monde, ce n’est personne ; demander à un seul, c’est honteux, mais à tous non ; c’est ce qu’une mendiante m’a dit ; je suis petite, je n’ai rien d’autre. Et je demanderai à tout le monde ; je ne veux pas, je ne veux pas, je suis méchante, plus méchante que tout le monde : voilà comme je suis méchante ! »

Et Nelly saisit brusquement une tasse sur la table et la jeta par terre.

« Elle est cassée maintenant ! dit-elle en me regardant d’un air de défi triomphant. Il n’y a que deux tasses, ajouta-t-elle, et je casserai aussi l’autre… Alors dans quoi boirez-vous votre thé ? »

Elle était comme possédée et semblait trouver une jouissance dans cet accès de rage : on eût dit qu’elle sentait que c’était mal, honteux, mais qu’en même temps elle s’incitait elle-même à commettre quelque nouvelle incartade.

« Elle est malade, Vania, me dit le vieux ; ou bien…, ou bien je ne comprends pas quelle enfant c’est là. Adieu ! »

Il prit sa casquette et me serra la main. Il était très abattu ; Nelly l’avait horriblement blessé, j’étais révolté.

« Comment n’as-tu pas eu pitié de lui, Nelly ! m’écriai-je, lorsque nous fûmes seuls. Tu n’as pas honte ? Non, tu n’es pas bonne, tu es vraiment méchante ! » Et comme j’étais, nu-tête, je courus après le vieux. Je voulais le raccompagner jusqu’à la porte de la maison et lui dire quelques mots de consolation. En descendant précipitamment l’escalier, je crus voir encore devant moi le visage de Nelly, livide sous mes reproches.

J’eus bientôt rattrapé mon vieil ami.

« La pauvre enfant se sent outragée, elle a ses chagrins à elle, crois-moi, Ivan, et moi qui commençais à lui conter mes malheurs ! me dit-il avec un sourire amer. J’ai rouvert sa blessure. On dit que celui qui a la panse pleine n’a pas d’oreille pour l’affamé ; j’ajouterai que l’affamé lui-même ne comprend pas toujours l’affamé. Allons, adieu ! »

Je voulais lui parler d’autre chose ; mais il fit de la main un geste découragé.

« Inutile de chercher à me consoler ; veille plutôt à ce qu’elle ne se sauve pas de chez toi : elle en a tout l’air, ajouta-t-il avec une sorte d’irritation et il s’éloigna d’un pas rapide en balançant les bras et en frappant le trottoir de sa canne. Il ne pensait pas qu’il se montrait bon prophète. »

Qu’advint-il de moi lorsqu’en rentrant, à mon épouvante, je trouvai à nouveau la chambre vide ! Je me précipitai dans l’entrée, cherchai Nelly dans l’escalier, l’appelai ; je frappai même chez les voisins, demandant si on l’avait vue ; je ne pouvais, ne voulais pas croire qu’elle se fût de nouveau enfuie. Et comment avait-elle pu ? La maison n’avait qu’une seule porte ; elle aurait dû passer devant nous, pendant que je parlais avec le vieux. Mais bientôt, à mon grand chagrin, je réfléchis qu’elle avait pu se cacher d’abord dans l’escalier, guetter le moment où je remonterais et se sauver ; de cette façon, personne n’avait pu la voir. En tout cas, elle n’avait pu aller loin.

Horriblement inquiet, je partis de nouveau à sa recherche, laissant à tout hasard la porte ouverte.

Je me rendis tout d’abord chez les Masloboiev. Je ne les trouvai ni l’un ni l’autre chez eux. Je leur laissai un billet dans lequel je les informais de mon nouveau malheur, les priant, si Nelly venait, de me le faire savoir aussitôt : puis j’allai chez le docteur : il n’était pas là non plus et sa servante me dit qu’il n’avait eu d’autre visite que celle de tout à l’heure. Que faire ? J’allai chez la Boubnova et appris par la femme du fabricant de cercueils que la logeuse était au poste depuis hier, et qu’on n’avait pas revu Nelly DEPUIS L’AUTRE JOUR. Fatigué, épuisé, je courus à nouveau chez les Masloboiev : même réponse, personne n’était venu, et eux-mêmes n’étaient pas encore rentrés. Mon billet était toujours sur la table. Je ne savais plus que devenir.

Dans une angoisse mortelle, je repris le chemin de la maison tard dans la soirée. Il me fallait encore aller chez Natacha ; elle m’avait fait appeler dès le matin. Je n’avais rien mangé de la journée ; la pensée de Nelly me torturait.

« Qu’est-ce que cela veut dire ? songeai-je. Est-ce là une conséquence étrange de sa maladie ? Est-elle folle ou en train de le devenir ? Mais, mon Dieu, où est-elle maintenant, où la trouver ? » À peine avais-je poussé cette exclamation que je l’aperçus soudain, à quelques pas de moi, sur le pont V… Elle se tenait près d’un réverbère et ne m’avait pas aperçu. Je voulus courir vers elle, mais m’immobilisai : « Qu’est-ce qu’elle fait donc ici ? » me dis-je, étonné, et sûr de ne plus la perdre, je décidai d’attendre et de l’observer. Dix minutes s’écoulèrent ; elle était toujours là, regardant les passants. Enfin, un petit vieillard bien mis se montra, et Nelly s’approcha de lui ; sans s’arrêter, il sortit quelque chose de sa poche et le lui tendit. Elle s’inclina pour le remercier. Je ne peux exprimer ce que je ressentis en cet instant. Mon cœur se serra douloureusement ; il me semblait que quelque chose qui m’était cher, que j’aimais, que j’avais choyé et caressé, se trouvait en cet instant souillé, déshonoré mais en même temps des larmes me vinrent.

Oui, je pleurais sur ma pauvre Nelly, quoique au même moment je ressentisse une indignation insurmontable ; elle ne mendiait pas par nécessité ; elle n’avait pas été jetée à la rue, ni abandonnée, elle ne s’était pas enfuie de chez de cruels oppresseurs, mais de chez ses amis, qui l’aimaient et la gâtaient. On eût dit qu’elle voulait étonner ou effrayer par ses exploits ; elle semblait braver quelqu’un. Mais quelque chose de mystérieux mûrissait dans son âme… Oui, le vieux avait raison ; elle était offensée, sa blessure ne pouvait se cicatriser, et elle s’efforçait de la rouvrir par ces agissements secrets, par cette défiance envers nous tous ; elle se délectait de cette douleur, de cet ÉGOÏSME DE LA SOUFFRANCE, si l’on peut s’exprimer ainsi. Je comprenais ce besoin d’envenimer sa souffrance et cette délectation : c’était celle de beaucoup d’humiliés et offensés, opprimés par le sort et conscients de son injustice. Mais de quelle injustice de notre part Nelly avait-elle à se plaindre ? On eût dit qu’elle voulait nous surprendre et nous effrayer par ses hauts faits, ses caprices et ses incartades étranges, par ostentation… Mais ce n’était pas cela ! En ce moment, elle était seule, aucun d’entre nous ne la voyait demander l’aumône. Il était impossible qu’elle y trouvât du plaisir ! Pourquoi demander l’aumône, pourquoi avait-elle besoin d’argent ?

Lorsqu’elle eut reçu cette obole, elle quitta le pont et s’approcha des fenêtres vivement éclairées d’un magasin. Là, elle commença à faire le compte de son butin ; je me tenais à dix pas de là. Elle avait déjà une certaine somme dans la main. On voyait qu’elle avait mendié depuis le matin. Elle referma sa main, traversa la rue et entra dans une boutique. Je m’approchai aussitôt de la porte grande ouverte et regardai ce qu’elle allait faire.

Je la vis poser son argent sur le comptoir, et on lui donna une tasse, une simple tasse à thé, tout à fait semblable à celle qu’elle avait cassée pour nous montrer à Ikhméniev et à moi combien elle était méchante. Cette tasse coûtait sans doute dans les quinze kopeks, et même peut-être moins. Le marchand la lui enveloppa dans un papier, l’entoura d’une ficelle et la remit à Nelly, qui sortit précipitamment de la boutique d’un air tout content.

« Nelly ! criai-je lorsqu’elle fut arrivée à ma hauteur : Nelly ! »

Elle tressaillit, me regarda, la tasse lui échappa des mains, tomba sur le pavé et se brisa. Nelly était pâle ; mais lorsqu’elle m’eut regardé et se fut convaincue que j’avais tout vu et que je savais tout, elle rougit subitement ; cette rougeur décelait une honte intolérable et torturante. Je la pris par la main et l’emmenai à la maison ; ce n’était pas loin. En chemin, nous ne prononçâmes pas un mot. Une fois arrivé chez moi, je m’assis ; Nelly restait debout devant moi, pensive et troublée ; son visage avait repris sa pâleur et elle baissait les yeux. Elle ne pouvait pas me regarder.

« Nelly, tu demandais l’aumône ?

– Oui, dit-elle tout bas en baissant les yeux encore davantage.

– Tu voulais amasser de quoi racheter une tasse comme celle que tu as cassée tout à l’heure ?

– Oui…

– Mais t’ai-je fait des reproches, t’ai-je grondée ? Ne vois-tu pas combien de méchanceté, de méchanceté vaniteuse il y a dans ton acte ? Est-ce bien cela ? Tu n’as pas honte ? Est-ce que…

– Si, j’ai honte, murmura-t-elle d’une voix à peine perceptible, et une petite larme roula sur sa joue.

– Tu as honte, répétai-je après elle : Nelly, ma chère enfant, je suis coupable envers toi, pardonne-moi et faisons la paix. »

Elle me regarda ; les larmes jaillirent de ses yeux et elle se jeta sur ma poitrine.

À ce moment, Alexandra Semionovna entra en coup de vent.

« Comment ! Elle est rentrée ? De nouveau ? Ah ! Nelly, Nelly, qu’est-ce qui t’arrive ? Enfin, c’est bien du moins que tu sois rentrée… Où l’avez-vous trouvée, Ivan Petrovitch ? »

Je fis un clin d’œil à Alexandra Semionovna afin qu’elle ne me posât plus de questions, et elle me comprit. Je dis tendrement adieu à Nelly qui pleurait toujours amèrement, et priai la bonne Alexandra Semionovna de rester avec elle jusqu’à mon retour ; puis je courus chez Natacha ; j’étais en retard et je me dépêchai.

C’était ce soir-là que se décidait notre sort : nous avions beaucoup de choses à nous dire, Natacha et moi, mais je lui glissai tout de même un mot sur Nelly et lui racontai en détail tout ce qui était arrivé. Mon récit intéressa beaucoup Natacha et même l’impressionna.

« Sais-tu, Vania, me dit-elle après avoir réfléchi un instant. Je crois qu’elle t’aime.

– Quoi ? Comment ? lui demandai-je étonné.

– Oui, c’est un commencement d’amour, d’amour de femme…

– Que dis-tu, Natacha, tu rêves ! Mais c’est une enfant !

– Qui aura bientôt quatorze ans. Cette exaspération vient de ce que tu ne comprends pas son amour et de ce que, peut-être, elle ne se comprend pas elle-même ; si son irritation est puérile à beaucoup d’égards, elle n’en est pas moins sérieuse et cruelle. Surtout, elle est jalouse de moi. Tu m’aimes tellement que, même à la maison, tu ne t’inquiètes et tu ne parles sans doute que de moi et tu fais peu attention à elle. Elle l’a remarqué et cela l’a blessée. Elle veut peut-être te parler, elle éprouve peut-être le besoin de t’ouvrir son cœur, mais elle ne sait pas, elle a honte, elle ne se comprend pas elle-même, elle attend une occasion, et toi, au lieu de hâter ce moment, tu t’éloignes, tu te sauves pour venir me voir ; même lorsqu’elle était malade, tu l’as laissée seule des journées entières. Voilà pourquoi elle pleure : tu lui manques, et ce qui lui est le plus pénible, c’est que tu ne t’en aperçoives pas. Tiens, en ce moment encore, tu l’as laissée seule pour moi. Elle en sera malade demain. Comment as-tu pu la laisser seule ? Va vite la retrouver…

– Je ne l’aurais pas laissée, si…

– Oui, c’est moi qui t’ai demandé de venir ; maintenant, sauve-toi.

– J’y vais, mais bien entendu, je ne crois rien de tout cela.

– Parce qu’elle ne ressemble pas aux autres. Rappelle-toi son histoire, songe à tout cela, et tu y croiras. Elle n’a pas eu une enfance comme la nôtre… »

Je revins tout de même assez tard. Alexandra Semionovna me raconta que Nelly avait de nouveau beaucoup pleuré et s’était endormie « tout en larmes », comme l’autre soir.

« Maintenant, il faut que je m’en aille, Ivan Petrovitch. Philippe Philippytch me l’a ordonné. Il m’attend, le pauvre. »

Je la remerciai et m’assis au chevet de Nelly. Il m’était pénible de penser que j’avais pu la quitter dans un pareil moment. Jusqu’à une heure avancée de la nuit, je restai auprès d’elle, absorbé dans mes rêveries… Quelle époque fatale !

Mais il faut que je raconte ce qui était arrivé pendant ces quinze derniers jours.

Bienvenue dans le lecteur interactif

Table des matières

Naviguez entre les chapitres et sections depuis la barre latérale.

Recherche dans le livre

Recherchez dans tout le contenu du livre avec Ctrl+K.

Outils de lecture

Contrôlez la taille de police, la hauteur de ligne et l'espacement.

Changer le thème

Basculez entre le mode clair et sombre. Appui long pour plus d'options.

Signets

Enregistrez vos positions de lecture et revenez-y plus tard.

Annotations

Sélectionnez du texte pour le surligner et ajouter des notes privées.

Chat IA

Posez n'importe quelle question sur le livre via le chatbot IA.

Outils de sélection de texte

Sélectionnez du texte pour clarifier, traduire, écouter ou citer.

Lecteur audio

Écoutez les chapitres avec une narration audio de haute qualité.

Partager

Partagez un chapitre ou une citation sur les réseaux sociaux.

Lecteur eBook

Passez au lecteur EPUB pour une expérience de lecture différente.

Outils créatifs IA

Post social

Générez des images IA pour les réseaux sociaux à partir de citations avec le portrait de l'auteur.

Image de citation

Créez de belles cartes de citation avec le portrait de l'auteur, prêtes à partager ou télécharger.

Histoires illustrées

Transformez les scènes du livre en planches BD générées par l'IA via le chatbot.